Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à Europe 1 le 9 mars 2005, sur la mobilisation sociale et le service minimum les jours de grève, les enjeux de la campagne pour la Constitution européenne, le climat politique et les affaires touchant des ministres et des personnalités politiques. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à Europe 1 le 9 mars 2005, sur la mobilisation sociale et le service minimum les jours de grève, les enjeux de la campagne pour la Constitution européenne, le climat politique et les affaires touchant des ministres et des personnalités politiques.

Personnalité, fonction : BAYROU François, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. UDF, président

ti : Q- Les treize héros du Comité olympiques sont en train de juger Paris pour les JO 2012. Je vois que vous avez revêtu le T-shirt des supporters. Quel est votre argument le plus convaincant ?

R- Julie écarquille les yeux en disant, "mais qu'est-ce qu'il raconte ?". Tous les Français se sentent solidaires de la candidature de Paris au JO et l'argument le plus convaincant, c'est le rassemblement dans une surface très compact de toutes les activités sportives et du village olympique. Que tout cela soit proche et fasse comme un vrai village olympique et une vraie famille.

Q- Alors ce matin, c'est "allez Paris, allez la France, tous unis pour les JO 2012" ?

R- C'est ça.

Q- Dès ce soir, la France sera quasiment bloquée. Un jour c'est le froid, une autre jour, ce sont les grève pour le pouvoir d'achat, les salaires, les 35 heures. Soutenez-vous les manifestations de demain ?

R- Je pense que la France est dans un état social inquiétant, probablement l'état social le plus inquiétant de tous les pays européens.

Q- Même l'Allemagne ?

R- Même l'Allemagne.

Q- Même l'Italie ?

R- Même l'Italie. Parce qu'il y a en France, au fond, une interrogation profonde sur ce que nous devons faire ensemble. Cela n'a pas été éclairci par la période que nous venons de vivre, cela n'a pas été éclairci par 2002. Or un pays ne peut pas réussir s'il n'est pas rassemblé autour d'un objectif. Voyez, chacun va défendre son propre statut, son propre avantage avec des inquiétudes légitimes, sans doute, mais au fond, cela donne un retard très important au pays. C'est un handicap profond pour lui.

Q- Est-ce parce que le gouvernement Raffarin est mauvais ou que la protestation sociale défend le statu quo et le conservatisme en France ?

R- Je ne veux pas chercher de responsabilité de cet ordre. Au fond, normalement, une élection comme celle que nous avons vécue en 2002, devrait rassembler le pays, de grands choix devraient avoir été faits. Cela n'a pas été le cas. Il n'y a pas un projet...

Q-...Mais est-ce la faute des gouvernants ou celle des différentes catégories sociales qui défendent ce qu'elles ont ?

R- C'est la faute de 25 ans d'inertie et de blocage de la démocratie française. Cela fait 25 ans que l'on est dans un système qui ne favorise pas le rassemblement du pays, mais qui, au contraire, en donnant le pouvoir alternativement à chaque élection à un bloc et à l'autre nous a amené à la situation où nous sommes.

Q- D'accord, mais ce soir, les Français se posent des questions très concrètes, ceux qui ne vont pas prendre leurs trains, ceux qui vont avoir des difficultés demain. Faut-il instaurer, comme l'a encore réclamé, dimanche, N. Sarkozy, un service minimum pour les transports et les services publics ?

R- Oui, je suis favorable au service garanti dans les grands moyens de transport. J'espère que l'on va vers cette situation. En tout cas, la multiplication des blocages invite les Français à y réfléchir.

Q- Vous êtes favorable au oui à la Constitution européenne, et à un oui...

R-...Sans ambiguïté.

Q- Le non peut-il l'emporter aujourd'hui ?

R- On peut avoir cette crainte. Les raisons qui poussent à voter non sont des raisons nombreuses et elles sont entretenues par cette espèce de climat mauvais dans lequel nous vivons. Donc, il revient aux défenseurs du oui de faire campagne, ce qu'ils ne font pas assez jusqu'à maintenant, en tout cas, jamais ensemble, et de montrer quels sont les enjeux qui sont dans ce référendum. Ces enjeux sont très importants. Pour moi, ils sont deux : est-ce que l'Europe est indispensable pour l'avenir d'un pays comme la France et d'une société comme la nôtre ? Ma réponse est "oui". Deuxièmement, est-ce que cette Europe que nous construisons, elle doit être une démocratie ou elle doit rester une technocratie ? Si elle doit être une démocratie, alors il faut une Constitution et donc, il faut voter oui. Si on veut du pouvoir pour le citoyen en Europe et pas que ce soit quelque chose lointain, appartenant aux diplomates, aux gouvernements, aux experts, et seulement à eux, mais appartenant aux peuples, alors, il faut une Constitution, et donc, il faut voter oui.

Q- Quand vous dénoncez la politique de ce Gouvernement, le climat de crise sociale qu'il génère - vous l'avez dit et pas seulement aujourd'hui -, n'encouragez-vous pas des votes de défiance, des "non", alors que vous voulez le oui, un peu comme un pyromane ?

R- Il n'y a qu'une seule chose que les Français ne supporteraient pas, ne supporteront plus, c'est que les politiques nient la réalité, viennent devant les micros et disent "tout va très bien madame la Marquise". Tout ne va pas très bien en France, c'est un pays profondément atteint. Et si l'on veut porter remède à ces difficultés de tout ordre, alors, naturellement, il faut des changements et l'Europe va dans le sens de ces changements.

Q- Vous avez dit qu'il fallait accepter des meetings. Vous allez faire des meetings communs avec les Verts et D. Cohn-Bendit. B. Hortefeux, un des mousquetaires UMP de N. Sarkozy, propose quelques démarches communes avec l'UDF. Etes-vous d'accord "Bayrou-Sarkozy pour le oui" ?

R- Je ferai campagne avec tous ceux qui sont pour le oui à la Constitution, s'ils le souhaitent et s'ils le veulent. Je suis réservé sur une seule chose : c'est que cela apparaisse comme une campagne du oui de droite contre un oui de gauche. Pour moi, le oui, s'il veut l'emporter, il ne doit pas avoir ce genre d'étiquette.

Q- Le PS ne veut pas de F. Bayrou ; est-ce F. Bayrou peut accepter d'être au même endroit que N. Sarkozy ?

R- Je n'ai aucune objection à faire campagne avec tous ceux qui défendent le oui.

Q- Comment jugez-vous ce qui est en train de se passer au PS ?

R- Je crois que c'est une implosion en cours. Mais elle est profonde, parce qu'elle vient de très loin. Il y a, au fond, deux gauches : la gauche qui dit non qui refuse l'Europe et qui refuse l'économie de marché, et la gauche qui dit oui et qui l'accepte. Ceci a été tranché dans d'autres grands partis socialistes européens depuis très longtemps. En Allemagne, depuis 1959, au congrès de Bade Godesberg et ils ont choisi la social-démocratie. En France, cela n'a pas été tranché et cette ambiguïté est en train de se révéler sous nos yeux.

Q- Six déclarations fiscales ont disparu. Il pourrait y en avoir d'autres ; vous avez la chance de ne pas habiter le 6ème arrondissement. Selon votre intuition, ces disparitions de dossiers confidentiels, même s'ils n'apportent pas grand-chose, comme dit M. Charasse, sont-elles liées à des désordres, à des malveillances, à des vols ?

R- Je n'en sais absolument rien. Mais je voudrais dire une phrase révolutionnaire : un jour prochain en France, on bâtira une démocratie normale, c'est-à-dire une démocratie dans laquelle on n'écoute pas les conversations téléphoniques des gens, dans laquelle on ne vole pas les dossiers fiscaux. D'ailleurs, il n'y n'aura pas besoin de les voler, parce que dans cette démocratie normale, les dossiers fiscaux des personnalités très importantes, des VIP comme on dit, ne seront plus enfermés dans des armoires à part. Ils auront le même traitement que les autres, parce qu'il n'y a aucune raison de faire pour les politiques un traitement différent des autres Français.

Q- Oui, mais n'est-on pas dans une situation inversée où, aujourd'hui, il y a deux catégories de citoyens : le politique, l'entrepreneur, la femme ou l'homme public, et tous les autres, qui eux, sont insoupçonnables ?

R- Si c'est le cas, c'est la conséquence des excès que nous avons connus avec un certain nombre de privilèges. Il faut arrêter d'avoir un monde de privilèges pour avoir une démocratie normale et simple, dans laquelle, par exemple, les dossiers fiscaux sont publics, parce qu'il n'y a aucune raison de dissimuler ce genre de choses et donc, on ne pourra plus les voler. Mais le monde des écoutes, des officines, des entourloupes, des coups tordus, des choses qui se passent sous la table, est profondément destructeur pour la démocratie française et je vous assure que je n'en sais pas plus.

Q- Et s'il s'agissait des premiers coups fourrés ou coups tordus dans la perspective 2007 ?

R- Vous en savez sans doute plus que moi pour poser des questions comme ça ! En tout cas, moi, je n'en sais rien et je ne veux rien en savoir, parce que tout cela, c'est du poison pour la démocratie.

Q- Le logement des ministres : le feuilleton continue... Cette fois, c'est J.-F. Copé qui écope. A quel moment la tentation morale devient-elle pour vous du harcèlement ?

R- Tant que l'on n'est pas dans une démocratie normale. Dans la démocratie dont je parle, par exemple, il n'y aurait pas 43 ministres ! Il y en aurait entre 15 et 20, ils seraient fixés par la loi, le nombre serait toujours le même et il y aurait suffisamment de logement de fonction dans les ministères sans que l'on ait besoin d'aller faire ces dépenses somptuaires, d'aller chercher des logements à l'extérieur qui coûtent si chers. Il y a des pratiques simples, et je ne crois pas que par le passé, du temps du général de Gaulle, on avait ce genre de pratiques. Je voudrais revenir à une démocratie de la simplicité.

Q- Puis-je vous demander si d'après vous, F. Fillon, qui vient de confirmer qu'il ne retirera pas son projet de réforme sur l'école, a raison de tenir bon, de rester ferme ?

R- Il ne peut pas faire autrement. Mais disons la vérité : dans ce projet, il n'y a pas grand-chose de révolutionnaire, et il n'y a même pas de contenu qui changera les choses. Il y a deux choses : le socle minimal de connaissance - depuis la IIIème République, c'est ça ; on fait croire que c'est au collège, alors que pour moi, c'est plutôt à l'école primaire... Deuxièmement, il y a une contradiction entre la politique affichée et les suppressions de postes et d'options en particulier, dans un très grand nombre d'établissements. C'est ce qui entretient la...

Q- Mais a-t-il raison ou pas de tenir ?

R- Il ne peut pas faire autrement.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 11 mars 2005)

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