Interview de M. Renaud Dutreil, ministre de la fonction publique et de la réforme de l'Etat, à Europe 1 le 23 mars 2005, sur la négociation sur les salaires dans la fonction publique et sur la modernisation de l'Etat. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Renaud Dutreil, ministre de la fonction publique et de la réforme de l'Etat, à Europe 1 le 23 mars 2005, sur la négociation sur les salaires dans la fonction publique et sur la modernisation de l'Etat.

Personnalité, fonction : DUTREIL Renaud, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de la fonction publique et de la réforme de l'État

ti : Q- Bonjour. Merci d'être ici après la négociation d'hier, R. Dutreil. Le 29 mars les fonctionnaires devraient savoir de combien leurs salaires 2005 vont augmenter. Est-ce que vous le confirmez ce matin ?

R- Je le confirme. Le 29 mars, je vais faire des propositions chiffrées, datées, sur 2005, sur du point indiciaire, mais également sur 2006 car je souhaite donner de la perspective à notre politique salariale, c'est important de le faire.

Q- L'augmentation des salaires aura donc lieu dans la fonction publique ?

R- Elle aura lieu et il faut la regarder comme le préambule d'un changement, une nouvelle donne, ce que j'appelle une nouvelle donne sociale dans la fonction publique, qui va nous conduire à la fois à moderniser l'Etat - parce qu'on a besoin de moderniser l'Etat - et à reconstruire un dialogue social qui sorte de la confrontation pour s'engager dans la négociation.

Q- Une part de la majorité et du Medef enjoignent au Premier ministre de ne pas céder. Est-ce qu'il a, est-ce que vous avez un autre choix que d'aller vers ce que vous êtes en train de faire ?

R- Je crois que la crise, et surtout la crise qui dure, qui se renouvelle, ne conduit jamais à rien. Elle conduit droit dans le mur. Si nous voulons réformer l'Etat -et tout le monde a intérêt à ce qu'on réforme l'Etat, les contribuables, les usagers et les fonctionnaires - eh bien il faut retrouver le chemin du changement. Donc on a d'un côté la réforme de l'Etat, contre les fonctionnaires c'est l'échec, sans les fonctionnaires c'est le stress, c'est le mécontentement, et puis on a une nouvelle voie, la nouvelle donne, c'est la réforme de l'Etat avec les fonctionnaires.

Q- Alors, R. Dutreil, vous aviez prévu 1% en deux temps, 0,5 en février, 0,5 en novembre. Est-ce que cette fois votre proposition va au-delà ?

R- Je ne vous le dirai pas, je vais réserver le chiffre que je prépare aux organisations syndicales le 29.

Q- Le connaissez-vous ? Le gouvernement le connaît ?

R- Eh bien nous le connaîtrons tous le 29, et ce qui est important c'est que cette augmentation se fera sans augmentation d'impôts, et sans augmentation du déficit. Je crois que c'est très important de rappeler...

Q- Mais alors, qui va le payer si ce n'est pas le contribuable ?

R- ... Qu'il faut une mesure juste, mais une mesure qui soit raisonnable du côté des finances publiques. Alors on peut faire aujourd'hui, par redéploiement de crédits, par gains de productivité, par des réorganisations internes, on peut dégager de l'argent pour engager du pouvoir d'achat. Et ça c'est aussi intéressant parce qu'on parle beaucoup en ce moment de participation, d'intéressement, souvent les fonctionnaires sont laissés au bord de la route de la modernisation de l'Etat. Moi, je souhaite qu'ils y soient associés, et c'est juste.

Q- Alors, vous avez dit 2005 d'abord, et peut-être 2006, ou 2005/2006 et peut-être 2007 ?

R- J'aimerais bien que nous puissions regarder, s'il est possible, de définir une politique salariale sur deux ans, 2005, 2006, et je fais une innovation, je fais quelque chose de nouveau : c'est d'intéresser les fonctionnaires à la croissance en volume du pays. Le pays va bien, eh bien les fonctionnaires en bénéficient, le pays va un peu moins bien, eh bien à ce moment là c'est un petit peu plus...

Q- De stabilité ou de stagnation. Mais on a dit que l'inflation qui était prévue à 1,8 serait un peu moins élevée, 1,5 etc. Est-ce que vous indexez l'augmentation des salaires, sur l'inflation, pour que je comprenne bien ?

R- Nous ne sommes plus, depuis d'ailleurs très longtemps, depuis 1983 et J. Delors, dans un système d'indexation du point indiciaire sur l'inflation. Nous sommes dans la recherche d'une politique qui soit juste, mais il faut vraiment voir dans cette mesure sur les salaires l'ouverture sur un chemin de changements, de modernisation de la fonction publique qui va bien au-delà du problème des rémunérations et du problème du point indiciaire. Il y a d'ailleurs des problèmes de rémunérations qui touchent à la grille, ça intéresse beaucoup les syndicats, on va en parler.

Q- Entre l'Elysée qui est pressé d'aboutir et Matignon qui cherche apparemment maintenant à prendre son temps, où êtes-vous, R. Dutreil, vous ?

R- Moi, je suis d'abord dans la recherche d'un climat social apaisé et constructif, parce que ce n'est certainement pas dans la rue et dans le conflit qu'on arrive à trouver le chemin de l'intérêt général. Deuxièmement, j'ai entendu cet appel au secours des fonctionnaires, parce que les fonctionnaires on leur reproche beaucoup de choses, alors que c'est souvent l'organisation dans laquelle ils sont qui est à changer, à moderniser, eux ils ne sont pas les responsables, et on en fait souvent les boucs émissaires. Et je pense que enrichir, moderniser le dialogue social, c'est aussi améliorer cette qualité d'écoute, et moi-même, si vous voulez, j'ai changé. J'ai changé.

Q- Oui, parce que d'habitude vous arrivez, vous tranchez, pardon, vous n'écoutez pas trop, vous décidez...

R- D'abord, on ne s'improvise pas négociateur dans le domaine de la fonction publique avec sept syndicats et des traditions qui ne sont quand même pas des traditions de négociations très modernes, il faut bien le reconnaître, et les syndicats le reconnaissent eux-mêmes, on ne s'improvise pas en deux temps trois mouvements. Donc j'ai appris, voilà, parce qu'un ministre ça apprend aussi, ce n'est pas quelqu'un qui a la science infuse. Et j'ai appris sans renoncer à ma volonté de réforme, ça c'est important aussi.

Q- On va y venir, mais qui a changé ou qu'est-ce qui a changé le ministre de la Fonction publique ? Le Canard Enchaîné, ce matin, lance une idée un peu malicieuse : "le président de la République vous a engueulé quelques fois..."

R- C'est faux.

Q- C'est faux ?

R- Non, il ne m'a pas engueulé du tout. Le président de la République, ce qu'il souhaite c'est, et il est sensible si vous voulez à tout l'environnement de cette question, à ce que les français dans le secteur public se sentent associés à notre effort de modernisation et pas victimes de cet effort de modernisation.

Q- Et alors, deuxième remarque du Canard Enchaîné, J.-P. Raffarin vous aurait lâché.

R- Et le Premier ministre, deuxième erreur du Canard Enchaîné, m'a apporté un soutien sans failles, et je le dis de façon très ferme, avec beaucoup d'écoute et de compréhension de la difficulté de ma tâche, car négocier n'est pas facile dans le contexte actuel.

Q- Par exemple, devant le Conseil économique et social de J. Dermagne, aujourd'hui le Premier ministre va expliquer sa conception de la participation. Est-ce que c'est lui qui va, peut-être, révéler les augmentations de salaires dans la fonction publique, aussi au passage, et si c'est le cas, avec les salariés du privé et du public ? Comment il va procéder, dans la rigueur, ou est-ce qu'il ne va pas procéder dans la rigueur, à des trous, des petits trous, toujours des petits trous ?

R- Non, je ne crois pas. Ce qu'il faut c'est redonner de la perspective à notre action. Moi je ne crois pas du tout à la précipitation et à des mesures qui sont dictées par des circonstances de conflits tendus, comme on a pu en connaître. Et donc il faut redonner du sens à tout ça. Alors le sens c'est trouver du pouvoir d'achat quand à la clé il y a de la modernisation. On modernise, il y a plus de pouvoir d'achat. On ne modernise pas, eh bien les Français se serrent la ceinture.

Q- Mais les fonctionnaires vous parlent, eux, de salaires et d'augmentation de salaires, vous vous leur répondez réforme, modernisation à venir... Est-ce que c'est conciliable à partir de ce que vous avez entendu hier et de ce que vous sentez ?

R- Oui. Les fonctionnaires et leurs syndicats sont aujourd'hui demandeurs de modernisation. On est dans un système qui est assez absurde. Il y a par exemple en France 900 corps de fonctionnaires. Vous avez des corps comme les corps des magasiniers, des archives, de la Cour des comptes, on a l'impression qu'on est à il y a deux siècles de notre époque. Il faut moderniser cela, parce que ce sont les fonctionnaires qui en sont les victimes. Ils ont moins de mobilité, ils ont des perspectives de carrière qui sont très courtes, ils ont une grille salariale qui est écrasée, ils souffrent de ça.

Q- Qu'est-ce qu'ils sont prêts, eux, à accepter ?

R- Eh bien nous allons en discuter le 29, dans le cadre de ce que j'appelle cette nouvelle donne, essayer de fixer de façon structurée, organisée, avec un vrai calendrier, les sujets sur lesquels on va négocier.

Q- Est-ce qu'ils acceptent de vous donner, je ne dis pas des contreparties, mais quelque chose en échange : des gains de productivité, une conception différente de l'efficacité et de la performance sociale ?

R- Tout le monde doit faire des efforts, tout le monde accepter que les choses bougent, et moi je ne suis pas du tout là dans une logique de préau d'école, où on va échanger des bonbons ou des chewing-gums. Je suis là sur un sujet central de la France : moderniser l'Etat, faire que le secteur public soit un élément clé de la performance nationale, de son efficacité et ça c'est indispensable dans le contexte européen...

Q- Surtout qu'il y a l'Europe et la mondialisation. Alors justement R. Dutreil, personne en France, je suppose, en Suède, en Allemagne, au Portugal, en Espagne, en Italie, ne va porter le deuil de la directive Bolkestein, apparemment elle est morte à Bruxelles, le sommet européen l'a exécutée et enterrée. Est-ce que c'est une victoire de J. Chirac ?

R- Incontestablement, c'est la preuve que la France qui dit "oui", la France qui dit oui à l'Europe, pèse dans la construction de l'Europe, et que le président de la République qui dit "oui", qui porte le "oui", il pèse d'un très grand poids dans les choix qui sont faits à Bruxelles.

Q- Il faut dire que les européens sont inquiets et qu'ils ont aidé le "oui" français pour nous soigner un peu.

R- Mais l'Europe c'est une construction permanente, c'est aussi de la négociation, c'est comme autour de la table avec les partenaires sociaux. L'Europe se construit par la négociation. Et c'est important que la France reste au c¿ur de ce projet européen et non pas glisse à la lisère de l'Europe comme le cartel des "non" est en train de l'y pousser.

Q- Oui, vous devriez faire tous, à droite comme à gauche, comme le conseille A. Juppé, faire rêver sur l'Europe. Mais ça doit être dur de faire rêver sur l'Europe hein !

R- C'est possible de faire rêver sur la paix d'abord, parce que c'est la plus longue période de paix depuis des siècles et des siècles. C'est l'Europe qui l'a apportée. Et puis, la prospérité, elle est aussi possible via l'Europe.

Q- Vous ne pleurez pas sur la mort de la directive Bolkestein ?

R- Moi je suis pour l'Europe des services, mais contre le dumping social, et c'est la bonne réponse que le président de la République a apportée.

Q- Vous avez été parmi les premiers, il y a quelques mois, à dénoncer ici cette directive.

R- Ici même, sur Europe effectivement, la première fois qu'on a parlé de cette directive.

Q- Oui, avec ou après D. Strauss-Kahn, N. Sarkozy, J.-F. Copé. Dernière remarque. Au Sénat cet après-midi vous allez présenter un projet de loi qui a l'air de secouer, sur les CDD dans la fonction publique. Ils sont éternellement renouvelés, ils créent de la précarité, est-ce qu'on va se débarrasser de la précarité ? En un mot s'il vous plait.

R- Là aussi, c'est l'Europe sociale, puisque c'est grâce à une directive que nous allons mettre fin à la précarité dans le secteur public. Eh bien ça, ça va faire plaisir à beaucoup de contractuels qui vivent douloureusement une situation hyper précaire aujourd'hui.

Q- 250 000 personnes, ça sera des CDI dans la fonction publique ?

R- Et donc, au lieu d'avoir des CDD, au bout de six ans, ils pourront avoir un CDI.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 23 mars 2005)

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