Interview de M. Gérard Larcher, ministre délégué aux relations du travail à Europe 1 le 18 mars 2005, sur l'ouverture de négociations salariales suite aux manifestations du 10 mars et la question du pouvoir d'achat des salariés dans certaines branches qui n'ont pas négocié depuis plus de 4 ans. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Gérard Larcher, ministre délégué aux relations du travail à Europe 1 le 18 mars 2005, sur l'ouverture de négociations salariales suite aux manifestations du 10 mars et la question du pouvoir d'achat des salariés dans certaines branches qui n'ont pas négocié depuis plus de 4 ans.

Personnalité, fonction : LARCHER Gérard, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre délégué aux relations du travail

ti : Q- Qu'un ministre préside un rendez-vous sur les salaires dans le privé entre patrons et syndicats, c'est très rare, même exceptionnel. Bonjour G. Larcher.

R- Bonjour.

Q- Une partie de haute politique commence donc cet après-midi à 14 heures. Pour vous je suppose, pour le gouvernement Raffarin, pour le calme social, donc pour l'Europe aujourd'hui malmenée, vous jouez gros.

R- D'abord le rendez-vous sur les salaires, il a lieu chaque année, il a lieu chaque année au mois de juin dans une Commission nationale. Mais naturellement, cette année parce que nous entendons les Français, il prend une dimension particulière. Alors ce n'est d'abord pas un "Grenelle des salaires", comme je l'ai entendu ici ou là, parce que le monde a changé depuis 1968. La France est un pays ouvert, qui vend plus du quart de sa production, qui a une monnaie qui n'est pas dévaluable comme était le franc, et ce n'est plus une France du plein
emploi.

Q- Donc là, vous qui avez votre ministère à la rue Saint-Dominique, vous n'engagez pas un "Grenelle des salaires" du privé ?

R- Non, je crois que ce serait vraiment archaïque de parler ainsi, et tromper les partenaires sociaux et les Français que de laisser imaginer cela.

Q- Mais vous avez noté que je ne vous ai pas posé la question directement, vous y êtes venu tout seul, mais vous jouez gros cet après-midi !

R- Je joue d'abord quelque chose d'important, c'est le dialogue, le dialogue entre les partenaires sociaux autour d'une question essentielle, qui est le niveau des salaires, donc du pouvoir d'achat des Français. Un pouvoir d'achat qui a augmenté au cours de l'année 2004, on le verra cet après-midi, après avoir baissé en 2003, mais un pouvoir d'achat que parfois les Français ne ressentent pas comme en véritable progression. Le prix du pétrole, alors c'est tout simple, c'est le prix de l'essence, le prix des loyers, et tout ça, nous devons aussi en débattre. Et puis il y a la réalité économique, ce que les entreprises peuvent distribuer...

Q- D'accord, ça c'est le langage officiel de la macroéconomie, les
grandes affaires sociales, etc...

R- C'est le langage de la réalité aussi.

Q- Les syndicats, M. Dumas de la CGT en tête, vous ont prévenu, ils sortent dès ce soir avec du concret, sinon ils refont le coup des grèves et des manifs du 10 mars. Votre réponse ?

R- Ma réponse est toute simple : d'abord un constat ensemble, ensuite la volonté d'analyser branche par branche, dans un délai bref, c'est-à-dire avant, j'allais dire le 10 juin. Et puis l'ouverture de négociations salariales dans un certain nombre de branches qui n'ont pas négocié, certaines depuis 4 ans, d'autres qui manifestement ont des minima en dessous du Smic. N'oublions pas, et c'est la conséquence des 35 heures, nous avons dû rattraper pour le Smic - de manière très forte depuis 3 ans - les écarts qui s'étaient creusés...

Q- Mais quand les syndicats vont être en face de vous, vous allez les écouter parler avec les patrons ou les chefs d'entreprise, les grands et les petits, vous n'allez pas vous limiter au constat, à l'analyse, au bilan. Ils attendent autre chose, si vous me permettez...

R- D'abord parce que je ne suis pas un spectateur, je suis aussi quelqu'un qui s'engage...

Q- Vous n'êtes pas un spectateur dégagé, vous n'êtes pas neutre dans l'affaire ?

R- Je suis un spectateur engagé, qui doit en même temps arbitrer, arbitrer mais ça n'est pas moi le décideur au niveau des entreprises. Il n'empêche que si je voyais qu'un certain nombre de négociations ne s'engage pas, c'est mon rôle de facilitateur, d'incitateur. Il y a un certain nombre d'outils que prévoit le Code du Travail, alors c'est un peu technique, mais les commissions mixtes, paritaires, présidées par une personnalité que je désignerai, s'assureront que les négociations s'engageront bien.

Q- Mais, est-ce que vous dites ce matin que le Medef et la CGPME doivent sans délai commencer à négocier, dans les branches où des minima sociaux sont encore en baisse ou ont du retard ?

R- Je pense que c'est de la responsabilité et c'est l'obligation des uns et des autres de discuter...

Q- Vous le dites ce matin-là...

R- Je le dis à tous les partenaires sociaux, c'est le dialogue, c'est se retrouver autour d'une table, de regarder les chiffres et engager les négociations. Je ne crois qu'à la vertu du dialogue et de la négociation.

Q- Où ça va mal, dans quel secteur ça va mal ? Il y a 274 branches professionnelles... Combien sont concernées et combien à votre avis, G. Larcher, devraient évoluer ?

R- Actuellement, nous avons des commissions mixtes dans 70 branches déjà. C'est dire que nous allons faire le bilan rapidement des 150 plus grosses branches. Mais je vois certains secteurs - je pense au commerce de gros alimentaire par exemple - qui n'ont pas négocié depuis un certain temps. Je leur dis "ouvrez des négociations". Cela va être le travail de cet après-midi, de faire l'état des lieux. Et puis après l'état des lieux, on avance, on travaille, on discute...

Q- Les résultats, ce serait pour quand ?

R- Premier rendez-vous...

Q- Les résultats, les résultats...

R- .... Que je donne pour faire un point très concret, c'est la première décade de juin, c'est une échéance brève quand on sait la complexité de tout cela. Mais entre-temps, je dois vous dire que sur un certain nombre de sujets, je compte prendre des initiatives, je pense au travail à temps partiel pour les femmes notamment, parce que c'est un sujet - et je l'ai évoqué devant le Parlement - qui me paraît tout à fait essentiel...

Q- Je note aussi que l'écart des salaires et des primes reste très élevé entre les hommes et les femmes, à l'avantage des hommes, et en particulier chez les ouvriers et les cadres. Ce n'est pas normal ça.

R- Voilà pourquoi le président de la République a demandé à ce qu'il y ait un texte sur l'égalité homme-femme.

Q- Oui, et des résultats, c'est ce qu'on vous demande. Si les patrons font la sourde oreille, G. Larcher, comme réagirez-vous ?

R- J'ai les outils du Code du Travail, mais je ne crois pas que les patrons feront la sourde oreille, je crois que, et c'est mon rôle d'incitateur, qu'ils écouteront aussi ce que leur dit le Gouvernement. Mais je rappelle qu'il est de leur responsabilité aujourd'hui d'engager le dialogue et les négociations, comme la responsabilité des syndicats de salariés de participer à ce dialogue avec le sens des réalités.

Q- Tout à l'heure, vous avez laissé entendre que les 35 heures avaient eu des effets négatifs sur le pouvoir d'achat et les salaires mensuels ?

R- Les chiffres parlent d'eux-mêmes : modération salariale, c'est-à-dire une forme de gel des salaires, et ensuite la naissance de 7 Smic qu'il a fallu rattraper. Cela a été le travail de F. Fillon et du Gouvernement J.- P. Raffarin. Il y a aussi d'autres revenus qui sont en delà des salaires, c'est l'intéressement que nous souhaitons développer...

Q- Oui, mais est-ce que l'intéressement et la participation dont N. Sarkozy vous dit que le dispositif est trop lent, est une astuce pour remplacer les résultats sur les négociations concernant les salaires ?

R- Ca n'est pas un ersatz d'absence de négociations salariales, c'est en fait le vrai partage des fruits de la croissance et de l'engagement des salariés pour leur entreprise. L'intéressement c'est immédiat, la participation c'est...

Q- Monsieur Larcher, les syndicats auront en tête tout à l'heure, quand ils viendront avec vous, le record, 57 milliards d'euros de profit pour le CAC 40 en 2004, distribués d'abord aux actionnaires. Je sais bien que les PME, c'est 90 % de la réalité industrielle française et qu'ils ne sont pas dans le CAC 40, mais quand même.

R- CAC 40, 40 entreprises, 1,5 millions d'entreprises en France, je souhaiterais que les entreprises françaises puissent dégager des dividendes aussi importants. A ce moment-là, il n'y aurait pas de problème de négociations sur les salaires.

Q- Dans le rendez-vous de cet après-midi, vous êtes l'allié de qui ?

R- Je suis en fait l'allié du dialogue social, et j'ai envie que les Françaises et les Français retrouvent leur compte, parce que quand ils font des efforts, quand la croissance est au rendez-vous, il est logique que toutes les Françaises et tous les Français qui travaillent aient une part de cet effort et de cette croissance.

Q- Hier ou avant-hier, devant la convention sociale de l'UMP, vous avez dénoncé la lecture "salafiste" du Code du Travail et les "ouléma" de la Cour de Cassation. Il y a eu des protestations de tous les côtés...

R- Oui, je me suis excusé de cette métaphore religieuse...

Q- Mais est-ce que vous voyez partout des intégristes ?

R- Mais J.-P. Elkabbach, nous avons fait ailleurs... vous connaissez mon intérêt pour l'ensemble des théologies. Mais simplement ce que je veux dire, soyons une société qui s'adapte aux réalités d'aujourd'hui, aux réalités d'un monde qui n'est plus fermé, qui a l'Europe et le monde pour dimension, et dans lequel nous devons trouver aussi les accroches sociales, qui ne nous amènent pas quelque part aux peurs, qui conduise à avoir peur du grand large.

Q- Le Parisien d'aujourd'hui publie un sondage CSA qui résonne comme une bombe, 51 % des Français diraient "non" aujourd'hui à l'Europe, à la Constitution.

R- Vous savez, moi j'ai été un eurosceptique... Je vais militer pour le oui, parce que je pense que c'est la seule possibilité pour que la France fasse entendre sa voix et ses valeurs, c'est l'Europe. Alors je crois que c'est un bon électrochoc...

Q- Oui, un électrochoc ? Est-ce que vous allez jusqu'à dire que le non d'aujourd'hui est peut-être bon à terme pour le oui de demain ?

R- En tous les cas, moi je ne connais nulle difficulté qu'un homme d'esprit ne puisse transformer en victoire.

Q- Est-ce que vous pensez que Messieurs Chirac et Schröder devraient pousser un coup de gueule la semaine prochaine, contre les Ayatollahs libéraux de Bruxelles, à propos de la directive Bokelstein ?

R- En tous les cas, ils doivent faire entendre la voix d'une dimension de service public, en même temps qu'on ne peut pas laisser sans règles la société européenne. C'est ce qu'il faut rappeler, le président de la République le rappellera.

Q- Il y a beaucoup de gens qui vous écoutent et les syndicats. Pensez-vous que vous allez aboutir à des résultats dans la négociation qui commence cet après-midi, dans l'intérêt de l'apaisement social et même de l'Europe ?

R- En tous les cas, je ne veux pas me limiter à la parole mais à l'action, et c'est bien dans l'action qu'on se retrouvera dans les semaines qui viennent.


(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 18 mars 2005)

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