Interview de M. François Fillon, Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur Europe 1 le 25 mars 2005, sur l'adoption de la loi d'orientation sur l'école et les occupations de lycées et sur sa position concernant le référendum sur le traité constitutionnel européen. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Fillon, Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur Europe 1 le 25 mars 2005, sur l'adoption de la loi d'orientation sur l'école et les occupations de lycées et sur sa position concernant le référendum sur le traité constitutionnel européen.

Personnalité, fonction : FILLON François, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche

ti : J.-P. Elkabbach - Alors c'est fait, la loi Fillon sur l'école existe. F. Fillon bonjour, merci d'être là, après ces débats à l'Assemblée et au Sénat cette nuit. La loi Fillon est donc la loi pour tous. Applicable quand, dès la rentrée 2005 ?

F. Fillon - Elle est applicable dès la rentrée 2005.

Q - Vous le confirmez, ça ne va pas trop vite, vous dites 2005 ?

R - Non, ça ne va pas trop vite, notre école en a besoin. Nous avons un taux d'échec qui est croissant, nous avons besoin d'améliorer les performances de l'école, et il y avait urgence à le faire.

Q - Et vous n'avez pas peur qu'on dise " Fillon est passé en force " ?

R - Non, je ne crois pas. J'ai toujours considéré que le mouvement qui s'opposait à cette réforme n'était pas majoritaire. Il n'était ni majoritaire dans le pays - tous les sondages le montraient - il n'était ni majoritaire dans les lycées. Et je crois qu'il n'était pas majoritaire, parce que ce mouvement était fondé sur un mensonge. Dès le départ, ceux qui se sont opposés à cette réforme, je ne dis pas tous ceux qui sont descendus dans la rue, mais ceux qui ont initié la contestation, ont voulu caricaturer le texte du Gouvernement, et je crois qu'on ne peut pas mobiliser les Français en s'appuyant sur un mensonge.

Q - Mais attention à avoir une victoire qui provoque, ce matin.

R -Non, je ne veux pas provoquer parce que moi, j'ai écouté les appels à plus d'égalité qui émanaient d'une partie de la jeunesse. J'ai d'ailleurs répondu sur plusieurs sujets, notamment en remettant à plus tard et à une discussion ultérieure, la réforme du baccalauréat. Je crois que la loi que je propose, contrairement à ce qui était dit, apporte beaucoup d'éléments pour lutter contre les inégalités à l'école, mais ne sera pas suffisant naturellement, et j'ouvre ma porte aux organisations syndicales, aux organisations de lycéens pour continuer à discuter sur d'autres mesures qui n'auront pas besoin du Parlement, pour que l'école soit plus juste.

Q - F. Fillon, ça fait combien d'heures de débat sur l'école, pour vous par exemple ?

R - Je ne les ai pas comptées honnêtement, mais rien qu'au Parlement, c'est cinq jours au Sénat, quatre jours à l'Assemblée nationale, avec les nuits naturellement, mais c'est surtout trois mois de discussions avec les partenaires sociaux, avant.

Q - Les lycéens n'en veulent toujours pas, mais les jeunes, apparemment, ont abandonné la rue. Ils vont y retourner le 2 avril. Peut-être qu'ils se trouvaient moins nombreux, chassés par les bandes de casseurs. Aujourd'hui, ils occupent les lycées. Quels conseils vous donnez aux chefs d'établissement pour que cessent les occupations ?

R - D'abord, J.-P. Elkabbach, il faut relativiser les choses. Il y a à peu près 1 % des lycées français qui ont été occupés hier, et il n'y a jamais eu plus de 5 ou 6 % des lycéens qui ont participé à des mouvements contre la loi...

Q - Donc vous considérez que les occupations vont cesser d'elles-mêmes ?

R - Je pense qu'elles vont cesser d'elles-mêmes. J'ai d'ailleurs demandé aux recteurs de veiller à ce que ces occupations cessent. Nous n'avons pas pris de mesures qui puissent être dangereuses ou provoquer des incidents, mais en même temps nous ne laisserons pas quelques lycées empêcher les autres de travailler.

Q - Donc ce qui se fait, c'est peut-être l'ultime gesticulation de lycéens peut-être désenchantés, fatigués et qui vont passer le bac 2005 ?

R - Tout le monde se rend compte que ce combat a été mené sur des bases qui étaient des bases erronées. On verra notamment à la rentrée, avec l'application des premières mesures de la loi, puisque la première mesure qui s'appliquera, ça sera le dédoublement des cours de langues en Terminale, pour que les élèves puissent travailler dans de meilleures conditions, on verra que cette loi est une loi positive.

Q - Et puis il y a un pool de remplacement pour les professeurs qui ne seront pas là...

R - Absolument, qui va se mettre en place au fur et à mesure du temps.

Q - Est-ce que je peux vous demander si vous savez où sont les 32.000 professeurs que la Cour des Comptes a estimé ne pas trouver, on ne leur a pas trouvé de place, on ne sait pas où ils sont.

R - Il y en a, J.-P. Elkabbach, qui sont occupés à des missions qui sont tout à fait essentielles au bon fonctionnement de l'Education nationale. Il y en a qui sont dans des tâches administratives, il y en a qui font de la formation et il y en a qui sont eux-mêmes en réadaptation professionnelle. Il y en a un certain nombre - et ma loi d'ailleurs s'attaque à cette question - qui ne sont pas utilisés comme ils le devraient. Il y a deux catégories de problèmes : il y a les professeurs qui font des remplacements dont c'est le rôle de faire des remplacements, ils ne sont pas utilisés à 100 %, loin de là, c'est pour ça que je veux mettre en place le remplacement dans l'établissement. Et la deuxième catégorie, ce sont ce qu'on appelle les "surnombres disciplinaires", c'est-à-dire ceux qui enseignent dans des disciplines pour lesquelles il n'y a plus aujourd'hui assez d'élèves pour qu'ils soient complètement occupés...

Q - Donc vous, vous ne dites pas 32.000, mais il y en a combien...

R - Il y en a à peu près la moitié sur lesquels je suis en train de travailler. Notamment, je voudrais que les professeurs qui sont dans des disciplines où il y a aujourd'hui moins d'élèves, puissent faire du soutien scolaire pour aider les élèves en difficulté.

Q - Contre l'avis de votre environnement politique, vous avez donc résisté un moment aux cortèges de rue. Est-ce que ça veut dire que la condition du vrai succès d'une réforme, c'est de ne rien lâcher ?

R - Je crois qu'il faut prendre le temps du dialogue préalable, essayer de définir la ligne de l'intérêt général - ça aboutit d'ailleurs parfois à des critiques sur le caractère timide de telle ou telle réforme - mais ensuite il faut se tenir à la décision qui a été prise. Je pense que notre pays souffre de ne jamais résister... quand on regarde ce qui s'est passé depuis une quinzaine d'années, il n'y a pas beaucoup de ministres qui ont résisté, pas seulement dans l'Education nationale d'ailleurs, à des contestations dans la rue. Alors quand la contestation dans la rue aboutit automatiquement au retrait des textes, c'est normal que les adversaires du Gouvernement l'utilisent à chaque fois qu'ils le peuvent.

Q - Vous avez retiré le bac, mais le bac 2006 sera le bac 2005. Est-ce que les discussions vont reprendre bientôt peut-être, avec les lycéens et d'autres, pour le changer et l'adapter dans le calme ?

R - Elles vont reprendre dès que les partenaires sociaux, dès que les membres de la communauté éducative accepteront de s'asseoir autour de la table. Donc, je pense qu'il faudra quand même un petit peu de temps, pour laisser retomber les passions sur ce sujet.

Q - F. Fillon, je pensais ce matin que vous aviez contribué à la réforme des retraites, de la formation professionnelle, de l'école... Ce matin, vous annoncez que vous partez, il n'y a plus rien à faire ?

R - Il y a, hélas, encore beaucoup de réformes à faire dans notre pays, parce que ça fait bien trop longtemps qu'on repousse les changements essentiels. Et j'en ai encore une autre qui est en chantier, J.-P. Elkabbach, que le président de la République et le Premier ministre m'ont confiée, c'est la réforme de la recherche, qui est stratégique pour l'avenir de notre pays, aussi stratégique que celle de l'école.

Q - Au passage, le Pacte de stabilité à 25 va être assoupli. Est-ce que les dépenses d'investissements, justement sur ce thème en matière de recherche, seront sorties des calculs et des contraintes, ça veut dire que vous aurez peut-être un peu plus de marge pour les chercheurs ?

R - Oui, et ça c'est une très bonne nouvelle, et je félicite T. Breton du travail qu'il a fait à Bruxelles, puisque désormais, nous pourrons mettre les dépenses de recherche en dehors, dans un certain nombre de cas, des critères de Maastricht, ce qui est je crois une bonne chose pour l'Europe qui a besoin d'investir massivement dans la recherche.

Q - L'Europe justement, sur le fond comment convaincre les Français que voter "oui", ce n'est ni voter Chirac, Raffarin, Hollande, Villepin, Sarkozy, etc. Et que c'est mettre du bleu, blanc, rouge dans le bleu étoilé de l'Europe de 2010, comment ?

R - J.-P. Elkabbach, j'avais voté "non" à Maastricht. Je vais voter "oui" au traité constitutionnel, comme beaucoup d'ailleurs de ceux qui avaient voté "non" à Maastricht. Pourquoi ? Parce qu'au moment de Maastricht, on se plaignait de ce que, ce traité avait été élaboré dans un petit cénacle. Cela n'a pas été le cas pour la Constitution. On se plaignait ensuite de l'instauration d'une monnaie sans mise en place des instruments d'une politique économique. La Constitution nous donne ces instruments d'une politique économique. Et enfin, on se plaignait de voir la marche forcée vers le fédéralisme s'accélérer. On voit aujourd'hui, avec l'élargissement et avec les nouvelles institutions, que la question du fédéralisme, elle est désormais derrière nous, il n'y a plus aucune menace dans ce domaine.

Q - Donc il n'y a pas de souci pour vous, pas d'entraves...

R - Je pense que ce traité constitutionnel répond pour une très large part aux critiques qui étaient les nôtres au moment de Maastricht.

Q - En début de semaine les "oui" ont un peu paniqué. Est-ce que vous croyez, là, ce matin, ce vendredi à la victoire du " oui " ?

R - Oui, je crois à la victoire du "oui". Je crois qu'il ne faut jamais paniquer et surtout pas en s'appuyant sur des sondages, même si la situation politique du pays n'est pas facile. Moi ce que je constate, c'est qu'en disant "non" à ce traité, on dirait "non" à tous les efforts que la France a faits pour donner à l'Europe un visage qui ressemble à notre modèle - à notre modèle politique, et à notre modèle économique. Autrement dit, dire "non" au traité aujourd'hui, c'est dire "non" à l'Europe française et, donc d'une certaine façon, c'est dire "oui" à l'Europe que nous n'aimons pas, c'est-à-dire à une Europe ultralibérale, à un grand marché, comme certains pays anglo-saxons rêvent.

Q - F. Fillon, votre chef de campagne d'explications autoproclamé, c'est ce Premier ministre Raffarin, qui laisse sceptique dans son camp, dans votre camp. Pour la victoire du "oui", êtes-vous de ceux qui le voient comme un atout ou un handicap ?

R - Je crois qu'il ne faut pas se poser cette question...

Q - Ah bon, il ne faut pas.

R - Il ne faut pas se poser cette question, il y a des institutions.

Q - Dites-moi quelles questions, il faut que je vous pose.

R - Dans les institutions, il y a un patron, c'est le président de la République, il y a un chef de la majorité, c'est le Premier ministre, et puis il y a un parti majoritaire qui est dirigé par N. Sarkozy. Chacun a son rôle à jouer dans cette campagne. Mais le rôle principal de mon point de vue, c'est celui du président de la République, parce que c'est son engagement dans la campagne qui va faire bouger les choses.

Q - Donc le vrai chef, le vrai patron de votre camp, c'est lui.

R - Je pense que personne ne le conteste.

Q - Est-ce que J.-P. Raffarin est tel qu'il s'est décrit sur TF1 avec P. Poivre d'Arvor : "un bon garçon qui n'aime pas qu'on lui marche sur les pieds" ? C'est comme ça que vous le voyez ?

R - Oui, c'est une description qui lui va assez bien, mais je pense que personne n'aime qu'on lui marche sur les pieds.

Q - Le rebelle - il s'appelle le rebelle - s'incruste et les impatients de votre camp, ils s'impatientent.

R - Oui mais ça c'est la politique mais ça n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui compte aujourd'hui, c'est de faire triompher la France et de faire triompher une Europe qui soit une Europe qui corresponde à nos valeurs.

Q - Donc la loi Fillon existe... A l'heure européenne, est-ce qu'il n'y a pas un paradoxe : les élèves vont apprendre - c'est la loi qui le demande - ou réapprendre la Marseillaise.

R - C'était déjà dans la loi puisque c'est J.-P. Chevènement qui avait instauré cette obligation. Elle est renforcée aujourd'hui, mais vous savez c'est pareil dans les autres pays. Croyez-vous les petits Anglais ne chantent pas l'hymne nationale ?

Q - Non, non, et les Américains, etc. C'est-à-dire on continuera à chanter la Marseillaise, vous le dites à ceux du "non". En attendant peut-être l'hymne européen...

R - C'est la meilleure preuve que l'Europe ne dissout pas la France.

(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 29 mars 2005)

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