Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, à LCI le 30 mars 2005, sur la journaliste française prise en otage en Irak, la prévention en matière de catastrophe naturelle, le référendum pour la Constitution européenne et sur la situation au Liban. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, à LCI le 30 mars 2005, sur la journaliste française prise en otage en Irak, la prévention en matière de catastrophe naturelle, le référendum pour la Constitution européenne et sur la situation au Liban.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Bonjour Monsieur le ministre,

Avant d'évoquer l'Europe puisque vous allez partir en campagne d'explication, vous êtes déjà parti mais je crois que cela va s'accélérer, j'aimerais deux précisions. D'abord, à propos des otages, Florence Aubenas et Hussein Hanoun, hier, à l'Assemblée nationale, le Premier ministre a parlé de contacts stabilisés, le 13 mars, il avait parlé d'une accélération des contacts.

Q - Que s'est-il passé durant ces trois semaines et que signifie passer d'accélérer à stabiliser ?

R - Je ne vais pas ajouter beaucoup de choses à ce qu'a dit Jean-Pierre Raffarin hier devant les députés. Il a d'ailleurs dit une autre chose à la fin de son intervention, c'est qu'il fallait continuer à travailler de manière discrète. Donc, je serai discret car, encore une fois et je crois que tous ceux qui nous écoutent doivent le comprendre, c'est l'une des conditions de la sécurité de Florence Aubenas, d'Hussein Announ et d'une manière générale, de tous les otages. Dans un pays dangereux, très dangereux, il faut travailler de cette façon. Nous avons noué des fils, nous nouons des fils et des dialogues, tout ce qui peut être utile, toutes nos équipes sont mobilisées, à Paris et à Bagdad pour les faire sortir de là où ils sont mais, encore une fois, nous devons travailler dans la discrétion. Je pense que vous pouvez le comprendre.

Q - Lorsque vous dites renouer des fils, cela signifie qu'il y a un début de négociation ?

R - Nous cherchons le contact avec ceux qui détiennent Florence Aubenas et Hussein Hanoun. Nous avons noué des fils et nous essayons de tirer ces fils pour tenter d'obtenir leur libération. Voilà ce que je peux dire. Encore une fois, la discrétion est l'une des conditions de leur sécurité.

Q - Les parlementaires vont, à leur tour se mobiliser tout à l'heure sur l'esplanade du Trocadéro pour manifester leur solidarité. Par delà la manifestation d'une solidarité, ces regroupements, ces manifestations sont-ils d'une efficacité quelconque ?

R - Ma réponse est oui. Je pense que tout ce qui, à partir de son journal, "Libération", des familles, des confrères, des parlementaires, tout ce qui peut manifester de la solidarité, de l'émotion, une prise de conscience est utile, et d'abord pour eux, pour encourager le gouvernement dans ses efforts et puis aussi, pour dire simplement notre attachement à la liberté de la presse et à la démocratie, parce que c'est de cela qu'il s'agit.


Q - Autre précision à propos d'une nouvelle catastrophe, le tremblement de terre qui vient d'avoir lieu en Indonésie. Avez-vous quelques informations nouvelles sur les deux Français qui ont disparu ?

R - Au moment où je vous parle, nous avons toujours une inquiétude à leur sujet, nous nous sommes sans nouvelle et nous recherchons des informations.

Q - Estimez-vous que, dans cette affaire, l'alerte internationale a mieux fonctionné qu'elle ne l'avait fait lors du tsunami ?

R - On voit bien qu'il y a eu une meilleure prise de conscience, une alerte et une information. Mais, après la tragédie du 26 décembre et celle qui vient de survenir, je pense qu'il manque quelque part dans le monde et d'une manière générale, un système d'alerte et de prévention globale. Nous en avons un dans le Pacifique qui fonctionne bien, nous n'en avions pas dans l'océan Indien et nous avons dit, nous-mêmes, notre propre disponibilité puisque la France est présente dans l'océan Indien avec l'île de la Réunion. Nous pourrions d'ailleurs nous inquiéter de ce qui se passerait en Méditerranée, dans les Caraïbes ou dans l'Atlantique. Je pense que, dans le cadre des Nations unies, tous les spécialistes doivent travailler ensemble, qu'il faut créer un système d'alerte et de prévention globale contre les catastrophes naturelles et tous ces accidents qui, vous le voyez bien, touchent dramatiquement les pays les plus pauvres.

Q - Venons-en à l'Europe, au référendum : cinq sondages donnant le "non" favoris, n'est-ce très inquiétant pour vous ?

R - Je prends très au sérieux ces sondages car ils photographient l'état d'une opinion qui est inquiète, qui a de la mauvaise humeur, qui se pose des questions. Les Français ont droit à un vrai débat, et le président de la République Jacques Chirac a pris le risque nécessaire de provoquer un référendum, comme François Mitterrand l'avait fait en 1992 pour Maastricht.

Q - Et en l'occurrence, n'est-ce pas une erreur, la question étant trop compliquée ?

R - Ce n'est jamais une erreur que de respecter les Français et de leur poser des questions, de leur demander des réponses et d'avoir un débat. On ne peut pas continuer à construire ce projet européen, qui est l'un des plus beaux projets politiques de paix et de stabilité, pour les citoyens mais sans les citoyens. Il faut que les citoyens soient "dans le coup", et c'est donc l'occasion de ce référendum. Encore une fois, les Français ont droit à un vrai débat. Nous allons y participer, parler de tout, et notamment de cette question qui sera posée le 29 mai et finalement, les Français auront dans leur main le vote. Ce texte est-il utile ou non ? Rend-il l'Europe plus sociale, plus sûre, plus puissante, plus démocratique ?

Moi, qui suis l'un des rédacteurs de ce texte, je peux dire "oui" mais il faut encore l'expliquer.


Q - Vous êtes l'un des rédacteurs de ce texte, vous êtes aussi le rédacteur, avec une équipe, d'un petit livre qui s'appelle : "Sortir l'Europe des idées reçues", où, à partir de l'expérience qui est la vôtre, vous montrez ce qu'est l'Europe. Expliquer l'Europe, dites-vous, telle qu'elle est, montre que le texte constitutionnel ne fait qu'aller dans le sens de cette construction européenne ; sauf que, et n'est-ce pas la question aujourd'hui, les Français découvrent, tout d'un coup, que l'Europe, ce n'est pas la France en plus grand, et ils sont tentés de dire "non" parce qu'ils croyaient que l'Europe n'était pas un compromis entre les membres de l'Union mais que c'était une France plus grande, plus puissante. Pensez-vous que je me trompe ?

R - Ce petit livre, je l'ai publié il y a quelques jours, avec un Club que j'ai créé il y a deux ans qui s'appelle "Nouvelle République" et nous avons fait ce travail d'explication, le plus concrètement et le plus impartialement possible.

Il y a beaucoup d'idées françaises dans le projet européen, je me permets de vous rappeler que le projet européen dont Schuman et Monnet sont à l'origine avec les Allemands et d'autres, est une idée française. Mais nous l'avons toujours partagée, nous ne l'avons pas imposée aux autres.

Nous sommes dans cette situation d'être 25 pays qui créent aujourd'hui, en mutualisant leurs politiques, une partie de leurs énergies et de leurs intelligences, pour mieux se protéger, pour être plus forts ensemble que chacun chez soi et chacun pour soi. Je fais beaucoup de réunions publiques en ce moment, j'essaie de dire la vérité aux gens : regardez le monde tel qu'il est, regardez vos journaux télévisés, c'est un monde fracturé où la démographie bascule, où il y a de plus en plus d'insécurité, de risques écologiques. Comment se protège-t-on dans ce monde-là ? Comment se fait-on respecter, comment est-on écouté si nous ne sommes pas ensemble, entre Européens, notamment parce que nous partageons la même idée du développement économique et social.

Q - Précisément, pour contrecarrer de votre point de vue, il y a cette montée du "non". Qu'allez-vous faire ? Faire une campagne, expliquer ? La pédagogie suffit-elle ? Faut-il dramatiser ce que serait le résultat ou les conséquences d'un "non" ?

R - Je ne crois pas que nous gagnerons ce référendum par des slogans, des invectives ou des drames. Il faut expliquer. Chacun doit tenir sa place, le président de la République qui a lui-même souhaité et encore une fois il a bien fait, ce référendum, prendra sa place, au moment qu'il choisira, pour expliquer.

Q - Pardonnez-moi, pensez-vous qu'il a, aujourd'hui, autorité pour le faire ? Derrière le rejet d'un certain nombre de Français, ne pensez-vous pas qu'il y ait le rejet de l'idée d'une candidature à nouveau de Jacques Chirac en 2007 ?

R - Mais le président de la République a dit lui-même, je l'ai entendu, j'étais avec lui à Bruxelles, que ce n'était pas un plébiscite. Il ne s'agit pas de dire "oui" ou "non" à Jacques Chirac, "oui" ou "non" à Jean-Pierre Raffarin, "oui" ou "non" à François Hollande. Ce n'est pas un sujet de politique française ou franco-français. En 2007, les Français diront ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent pour la France. Dans 15 ans peut-être, ils diront s'ils veulent que la Turquie entre ou pas dans l'Union. Mais là, il s'agit d'avoir un texte qui n'est pas franco-français, qui est pour la France mais pour les autres aussi, pour faire fonctionner l'Union européenne mieux qu'aujourd'hui, pour la rendre plus démocratique et plus sociale et puis, pour nous donner des outils dont nous manquons pour que l'Europe joue son rôle dans le monde, pour avoir une politique étrangère commune et une politique de défense commune.

Q - D'un mot, vous, vous pensez que le "oui" peut encore l'emporter ?

R - Après un vrai travail d'explication, avec respect et des discussions avec les Français, - je crois que le peuple est plus intelligent qu'un certain nombre d'hommes politiques ne le pensent -, je suis sûr que le "oui" l'emportera. J'ai confiance mais il faut un vrai débat et des explications préalables.

Q - Sur un tout autre sujet, le Premier ministre libanais M. Karamé a renoncé à former un gouvernement, les Syriens semblent quitter progressivement le Liban, estimez-vous que, d'une certaine manière, c'est une victoire européenne ?

R - L'Europe, la France en son sein, les Etats-Unis, tous les pays arabes, la communauté internationale sont très attentifs et notre seul agenda, pour nous Français en tous cas, c'est la souveraineté du Liban, le retour à la liberté pour les Libanais de maîtriser eux-mêmes leur propre destin. Ce mouvement est engagé, d'abord grâce au peuple libanais qui, dans toute sa diversité, dans toutes ses composantes - il faudra bien d'ailleurs que ces composantes se parlent entre elles -, demande cette souveraineté. Il faut maintenant qu'il y ait un gouvernement très vite, si possible un gouvernement de gens neutres, qui prépare les élections et que ces élections aient lieu ; il faut le retrait de toutes les forces étrangères, je parle des soldats syriens mais aussi des services syriens.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 31 mars 2005)

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