Déclaration de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, lors du point de presse conjoint avec M. Eduard Kukan, ministre slovaque des Affaires étrangères, et entretien avec le quotidien slovaque "Pravda" à Bratislava le 4 avril 2005, sur les relations franco-slovaques, le référendum français sur la Constitution européenne, le bilan de l'adhésion à l'UE des 10 nouveaux entrants, l'adhésion de la Turquie, les ventes d'armes à la Chine, l'Irak et la réforme de l'ONU. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, lors du point de presse conjoint avec M. Eduard Kukan, ministre slovaque des Affaires étrangères, et entretien avec le quotidien slovaque "Pravda" à Bratislava le 4 avril 2005, sur les relations franco-slovaques, le référendum français sur la Constitution européenne, le bilan de l'adhésion à l'UE des 10 nouveaux entrants, l'adhésion de la Turquie, les ventes d'armes à la Chine, l'Irak et la réforme de l'ONU.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Voyage de Michel Barnier en Slovaquie : entretiens avec le Premier ministre slovaque et son homologue, à Bratislava le 4 avril 2005

ti : (Déclaration lors du point de presse conjoint avec Eduard Kukan, à Bratislava le 4 avril 2005) :

"Vitajte, vazeni pritomni!" (Soyez les bienvenus). Ce sont les seuls mots que je puisse dire en votre langue. Et maintenant en français, je souhaite exprimer le grand plaisir que j'ai de revenir à Bratislava - plaisir d'autant plus grand en effet qu'aucun ministre français des Affaires étrangères n'était venu ici depuis une dizaine d'années, ce qui est une erreur.

La France ne veut pas regarder de loin ou de haut les autres pays de l'Union européenne. C'est le sens de ma visite. Et pour nous, chacun des 25 pays de l'Union européenne compte et doit jouer son rôle. Et avec mon collège et ami M. Kukan, comme avec le Premier ministre slovaque avec lequel j'ai des relations amicales depuis très longtemps, nous avons évoqué des sujets sur lesquels la Slovaquie a clairement une vraie valeur ajoutée, en matière de politiques européennes et de politique extérieure de l'Europe. Je pense notamment à notre relation avec l'Ukraine, ou à l'examen de la situation en Biélorussie ou à la stabilité et à la perspective européenne dans les Balkans. Sur tous ces sujets, un pays comme la Slovaquie a un rôle névralgique et donc un rôle important pour que l'Union européenne ait une grande politique étrangère et une grande politique de voisinage.

Et nous avons évoqué, au-delà de ces questions de voisinage, d'autres conflits ou d'autres enjeux pour la stabilité au Proche et Moyen-Orient où nos vues sont absolument concordantes. Nous nous sommes décidés, après cette nouvelle visite qui était attendue et nécessaire de la part du ministre français des Affaires étrangères, à donner un nouvel élan à nos relations bilatérales sur le plan culturel, nous sommes très attentifs à la place que tient la Slovaquie dans la Francophonie, aux échanges culturels qui vont avoir lieu entre nous, aussi sur le plan économique. Il y a près de 200 entreprises ici - françaises, slovaques ou franco-slovaques, qui participent au développement de votre pays - dans beaucoup de domaines, à l'énergie, à la sécurité, aux infrastructures. Il y a des entreprises françaises qui sont prêtes à accompagner votre développement.

Je veux dire enfin que je viens de passer, comme vous le savez, cinq ans à la Commission européenne en tant que commissaire chargé des fonds structurels et de la politique régionale et que j'étais sincèrement impressionné par la capacité de mobilisation de l'administration et des autorités slovaques pour réussir du premier coup l'entrée de la Slovaquie dans l'Union européenne. J'ai pu mesurer l'engagement personnel du Premier ministre M. Dzurinda pour mobiliser pour réussir cette adhésion, qui est une chance pour vous et qui est une chance pour nous, et pour vous préparer à bien utiliser les fonds européens pour votre propre développement.


Q - Est-il toujours possible d'envisager encore une éventuelle modification de la durée de la période transitoire pendant laquelle l'accès au marché français du travail est interdit ou est-ce qu'il a été définitivement décidé au niveau politique que ce délai reste d'une durée de 5 ans ?

R - Nous avons parlé de cette question aussi. Je comprends tout à fait cette question que vous posez et la préoccupation que m'a exprimée le ministre Kukan. Je vous demande dans l'autre sens de comprendre notre propre problème. Nous avons un très grave et réel problème de chômage, donc il n'y a pas de pénurie de main d'¿uvre en France. Voilà dans quel contexte nous avons conclu un accord bilatéral au niveau ministériel il y a quelques jours, fin mars, qui va permettre à 300 jeunes professionnels slovaques âgés de 18 à 35 ans de venir en France pour acquérir une expérience de travail salariée de 3 à 12 mois auprès d'une entreprise française. Ma réponse à votre question c'est qu'il faut faire de ce premier accord un succès et puis voir comment les choses évoluent de manière pragmatique et réaliste sur la question plus générale de la période de transition. Mais c'est une première étape.

Q - Concernant le référendum en France sur la Constitution européenne, comment évaluez-vous la situation et que va-t-il se passer si les Français votent "non" à la Constitution européenne ?

R - Je ne me situe pas dans la perspective d'un échec de notre référendum. Si l'un des pays de l'Union ne ratifie pas la Constitution, il n'y a pas de Constitution. Nous en resterons aux traités actuels, dont tout le monde sait qu'ils ne sont pas suffisants - nous renonçons à des progrès qui sont dans la Constitution européenne pour rendre l'Union européenne plus efficace, plus démocratique, plus sûre et plus politique. Est-ce que l'on veut ces progrès, est-ce que l'on veut tous ces outils ou est-ce que l'on y renonce ? Nous faisons un travail d'explication en France, pour convaincre, et c'est un vrai débat auquel les Français ont droit. Et nous prenons très au sérieux ces sondages qui sont des photographies - et nous sommes très encouragés et stimulés dans ce travail d'explication. J'ai confiance qu'au terme de ce débat, les Français feront le choix de la raison et confirmeront que l'idée européenne, qui est une idée pour mieux se protéger ensemble et pour être plus forts ensemble, reste pour aujourd'hui et pour demain une idée juste.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 avril 2005)

(Entretien avec le quotidien slovaque "Pravda" à Bratislava le 4 avril 2005) :

Q - A la différence de la Grande-Bretagne, l'Irlande et la Suède, la France n'a pas libéralisé son marché du travail pour les Slovaques. A partir de quand la France envisage de supprimer les obstacles posés à la libre circulation des travailleurs slovaques ?

R - Le traité d'adhésion prévoit une période transitoire pendant laquelle l'accès au marché du travail n'est effectivement pas libre pour les Slovaques. Il faut savoir que le taux de chômage en France est actuellement de 10 % : on ne peut donc pas y parler de pénurie de main d'¿uvre qui nécessiterait le recours aux marchés du travail extérieurs.

Cependant, pour tenir compte de la demande slovaque, nous venons de conclure un accord bilatéral entre la France et la Slovaquie, relatif aux échanges de jeunes professionnels.

Cet accord permettra à 300 jeunes professionnels slovaques âgés de 18 à 35 ans d'acquérir en France une expérience de travail salarié de 3 à 12 mois, auprès d'un employeur exerçant une activité de nature sanitaire, sociale, agricole, artisanale, industrielle, commerciale ou libéral.

Nous pensons qu'il faut maintenant mettre pleinement en ¿uvre cet accord, et en faire un succès. Nous serons très heureux d'accueillir en France, dans le cadre de cet accord bilatéral, des jeunes Slovaques désireux d'acquérir une expérience dans notre pays. C'est possible dès 2005 !

Q - Pratiquement un an après l'entrée dans l'Union européenne de dix nouveaux pays dont la Slovaquie, comment analysez-vous son adhésion ? Quels sont, selon vous, les aspects positifs et négatifs majeurs de cette adhésion ?

R - L'adhésion des dix nouveaux Etats membres a d'abord constitué une étape majeure dans l'histoire de la construction européenne : l'élargissement a scellé la réunification du continent, mis fin aux divisions du passé et l'Europe a pu ainsi retrouver sa géographie politique.

Il renforce ensuite le poids économique de l'Union et lui donne la possibilité d'occuper la place qui lui revient sur la scène internationale. Je crois que la Slovaquie a apporté une contribution positive dans ces domaines et qu'elle a su tirer pleinement partie des bénéfices de son adhésion. Car à vingt-cinq, chacun de nous est plus fort. A vingt-cinq, nous sommes aussi tous ensemble plus forts. C'est une chance que nous devons faire fructifier pour faire progresser l'Europe au bénéfice de tous.

Q - La date d'ouverture des pourparlers avec la Croatie est un sujet sensible pour l'Union européenne.

R - L'Union avait décidé que les négociations d'adhésion avec la Croatie seraient ouvertes en mars 2005, pour autant que ce pays coopère pleinement avec le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY). C'est une condition qui doit être remplie pour permettre l'ouverture des négociations. L'Union a donc évalué la qualité de cette coopération et beaucoup ont estimé que cette coopération devait être améliorée. C'est pourquoi l'Union a décidé de reporter la date d'ouverture des négociations. Mais elle a aussi pris l'engagement d'ouvrir les négociations dès qu'elle constatera une pleine coopération avec le TPIY. Nous encourageons donc la Croatie à faire tous les efforts possibles pour que sa pleine coopération avec le TPIY puisse être reconnue par tous et pour que les négociations puissent ainsi débuter.

Q - Ne craignez-vous pas que l'entrée éventuelle de la Turquie dans l'Union européenne ne rende le processus de la prise des décisions au sein de la famille européenne plus difficile ?

R - L'Union européenne vient, au vu des progrès de ce pays, de décider d'ouvrir des négociations d'adhésion en octobre. Il devrait s'agir d'un long processus, d'au moins une dizaine d'années, durant lequel l'Union européenne négociera avec la Turquie pour déterminer les modalités de son adhésion. Et à l'issue de ce processus, il appartiendra au peuple français de se prononcer sur cette adhésion. Dans l'intervalle, il faudra voir lors des négociations quel impact pourrait avoir l'entrée de la Turquie et prendre les mesures nécessaires pour préserver l'équilibre de l'Union, en cas d'adhésion turque.

Q - Les Etats-Unis ne cachent pas leurs craintes d'une éventuelle levée de l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine. Partagez vous les craintes des Etats-Unis que la Chine pourrait abuser de l'achat d'armes pour une intervention militaire contre Taïwan ?

R - Nous connaissons les préoccupations exprimées par les Etats-Unis au sujet de la levée de l'embargo. Une mission d'information de l'Union européenne s'est rendue à Washington afin d'expliquer à l'Administration américaine et au Congrès la portée essentiellement symbolique de la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine.

Avec cette levée, l'Union européenne poursuit un objectif politique et non commercial. Il n'est pas dans nos intentions, ni dans celles d'aucun Etat membre, de profiter de la levée pour accroître les ventes d'armes à la Chine. Le président de la République l'a réaffirmé de la manière la plus claire qui soit : les Européens n'ont pas l'intention de développer leurs ventes d'armes.

Le Conseil européen du 17 décembre 2004 a également souligné dans ses conclusions que la levée de l'embargo ne se traduirait pas par une augmentation des exportations d'armes vers la Chine, que ce soit en termes qualitatifs ou quantitatifs.


Q - Après le voyage européen du président Bush, le contentieux à propos de l'Irak semble appartenir au passé. Pourquoi dans ce cas, la France, dans sa proposition d'aide à ce pays, ne veut-elle pas produire un effort plus conséquent que l'envoi sur place d'un seul instructeur ?

R - La France est fermement engagée dans la réussite du processus politique fixé par la résolution 1546. Elle est mobilisée pour favoriser le retour à la stabilité et le relèvement de l'Irak. Par-dessus tout, la France souhaite que le peuple irakien retrouve rapidement la pleine maîtrise de son destin.

A titre national, mon pays est d'ores et déjà engagé au coté des Irakiens, notamment dans les domaines de l'éducation, de la santé, de l'archéologie et de l'assistance humanitaire. Il va poursuivre avec le Japon et l'Allemagne les coopérations engagées dans la formation des cadres nationaux et régionaux. Par ailleurs, la France a marqué sa disponibilité à former la future gendarmerie irakienne. Enfin, avec l'Union européenne, elle fait porter son effort sur la consolidation de l'Etat de droit et la formation de la police irakienne.

Sur le plan économique, la France a accepté l'annulation de 80% de la dette irakienne, selon les modalités mises au point par le Club de Paris. Cela représente pour nos finances publiques un effort de plusieurs milliards de dollars.

Il est donc difficile d'affirmer que la France ne prend pas toute sa part dans la reconstruction politique et économique de l'Irak.

Q - L'Organisation des Nations unies s'apprête à une vaste réforme. Est-ce que vous soutenez l'idée que les nouveaux membres permanents du Conseil de sécurité aient le droit de veto ? Pouvez-vous indiquer les pays que vous aimeriez voir siéger à ce conseil ?

R - La France a accueilli très favorablement le rapport du Secrétaire général sur la réforme de l'ONU. J'en retiens son appel pour qu'intervienne enfin un élargissement du Conseil de sécurité. Dans ce cadre, la création de nouveaux sièges permanents est souhaitable pour renforcer la légitimité et l'autorité du Conseil. Nous soutenons les aspirations de l'Allemagne, du Japon, de l'Inde et du Brésil. Nous souhaitons également que l'Afrique tienne toute sa place dans ce Conseil de sécurité élargi, y compris parmi les permanents. Les nouveaux membres permanents devraient disposer de l'ensemble des prérogatives qui s'attachent à ce statut. Ces nouveaux sièges permanents doivent naturellement s'accompagner de la création de sièges non-permanents, dans le cadre d'un élargissement qui profite aux pays développés mais surtout aux pays en développement.

Enfin, en tant qu'Européen, je veillerai à ce que toute réforme maintienne pour les Etats de l'Union une place au sein du Conseil qui corresponde à leur rôle et à leur capacité en matière de maintien de la paix et de la sécurité internationales. Ceci nous semble conforme, d'ailleurs, aux souhaits du reste du monde, qui appelle de ses v¿ux une implication accrue des Européens dans ces questions


Q - Pensez-vous qu'il y a des limites géographiques à l'élargissement de l'Union européenne et de l'OTAN ? Si l'élargissement de l'Union européenne et de l'OTAN à de nouveaux Etats membres doit continuer, cela ne finirait-il pas par nuire à leur bon fonctionnement ?

R - L'Union a clairement posé des objectifs dans ce domaine : la Bulgarie et la Roumanie devraient adhérer à l'Union européenne en 2007 ; elle a décidé d'ouvrir des négociations d'adhésion avec la Croatie et la Turquie et elle a reconnu que les pays des Balkans occidentaux ont vocation à adhérer un jour à l'Union, une fois les conditions remplies. Pour les autres pays, ceux qui se situent au voisinage de l'Europe, l'Union a mis en place une politique ambitieuse pour établir des relations privilégiées avec ces pays.

Enfin, il ne faut pas oublier que le processus d'élargissement de l'Union européenne s'est toujours accompagné d'un approfondissement de cette construction. Certains pouvaient craindre que l'extension des frontières de l'Europe empêche le bon fonctionnement de l'Union. L'expérience montre, qu'au contraire, l'Europe s'est renforcée et le meilleur exemple reste l'adoption à vingt-cinq d'une Constitution qui rend l'Europe élargie, plus démocratique, plus transparente mais aussi plus efficace.

Q - Pendant le dialogue mené, à la fin du mois de janvier, avec votre homologue russe, Sergueï Lavrov, vous avez attiré l'attention sur la nécessité d'un processus politique destiné à mettre fin à la "crise" tchétchène. Vous n'avez pas utilisé le terme de "guerre", comme l'avait fait l'ancien chef de la diplomatie française, Dominique de Villepin. Pourquoi avez vous préféré le terme de "crise'' ?

R - S'agissant de la Tchétchénie, la position française est claire et n'a pas changé, au-delà des mots et des formules qui ont pu être employés par les uns ou par les autres. Cette terrible tragédie ne sera susceptible de prendre fin que lorsque sera engagée une authentique démarche politique, dans le cadre du respect de l'Etat de droit et des Droits de l'Homme.

C'est le message de fond que nous, Européens, devons nous efforcer de faire passer aux autorités russes.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 avril 2005)

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