Intervention de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, en réponse à des questions portant sur l'Union européenne, notamment la Constitution européenne et le référendum en France, l'entrée de la Turquie dans l'UE, les enlèvements en Irak, les relations transatlantiques et les relations franco-israéliennnes, Bratislava le 4 avril 2005. | vie-publique.fr | Discours publics

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Intervention de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, en réponse à des questions portant sur l'Union européenne, notamment la Constitution européenne et le référendum en France, l'entrée de la Turquie dans l'UE, les enlèvements en Irak, les relations transatlantiques et les relations franco-israéliennnes, Bratislava le 4 avril 2005.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Voyage de Michel Barnier en Slovaquie le 4 avril 2005 : intervention au lycée francophone Metodova, à Bratislava le 4

ti : J'ai été, pendant cinq ans, l'un des commissaires européens chargé des politiques régionales et des fonds structurels. C'est une politique très importante pour l'Europe ; elle a accompagné le développement de vos régions. Avant, j'étais ministre dans mon pays : ministre de l'Environnement, puis ministre des Affaires européennes. Pendant une vingtaine d'années, en tant qu'homme politique français, j'ai présidé une région française qui ressemble un peu au paysage de la Slovaquie, c'est la région de la haute montagne française : la Savoie. Président de cette région, j'ai vécu une expérience très originale, pour un homme politique, puisque j'ai organisé personnellement, avec Jean-Claude Killy, les Jeux olympiques d'hiver de 1992 d'Albertville.

Vous avez devant vous un ministre des Affaires étrangères très européen et ravi de vous dire que nous sommes heureux que la Slovaquie soit membre de l'Union européenne. Je suis ministre d'un des grands pays de l'Union par sa taille, mais je veux dire que tous les Etats ont pour moi un rôle égal dans l'Union européenne, en tant qu'Etats. Ce que nous faisons ensemble depuis 50 ans - et avec vous depuis un an -, c'est quelque chose d'original. Nulle part dans le monde, jamais dans l'histoire, vous ne trouverez un projet politique comme celui que nous faisons avec l'Europe depuis 50 ans, c'est-à-dire une communauté, aujourd'hui de 25 nations, grandes et petites, nouvelles et anciennes, dirigées par des gens de droite ou de gauche, chacune avec sa langue, avec ses institutions. Chaque nation veut garder sa différence, son identité, comme vous souhaitez garder la vôtre, et pourtant, nous mettons ensemble, nous mutualisons - et ce n'est pas fusionner. Nous le faisons démocratiquement et pacifiquement - il y a eu des empires autrefois, vous le savez mieux que d'autres, constitués par les armes ou par la force. Ce que nous faisons est quelque chose d'assez unique et en même temps, chacun d'entre nous, en participant à cette mutualisation, se donne plus de force parce que, dans le monde tel qu'il est, tel que vous pouvez l'apprendre dans vos livres ou le voir à la télévision, nous avons besoin d'être ensemble pour être respectés et pour compter.

Il y a dans le monde, beaucoup de grands pays qui sont aujourd'hui - ou qui vont l'être demain - de grandes puissances parce qu'ils ont une taille suffisante. C'est le cas des Etats-Unis aujourd'hui, de la Russie qui n'est pas loin, de la Chine qui sera un jour la première puissance du monde par sa population et sa richesse, de l'Inde, du Brésil. Aucun pays européen n'a la taille suffisante pour compter tout seul dans le monde d'aujourd'hui et de demain. Voilà ce qui justifie, de mon point de vue, depuis 50 ans, cette mutualisation.

Nous sommes heureux de faire tout cela avec vous maintenant et que vous participiez à ce projet. Je suis à votre disposition pour répondre à vos questions.


Q - Qu'avez-vous étudié pour devenir ministre, pour devenir ce que vous êtes ?

R - Il y a plusieurs manières de devenir ministre. La manière la plus traditionnelle, c'est d'être engagé dans la politique, mais il y a des ministres en France, comme dans d'autres pays qui n'ont pas un parcours politique. Le nouveau ministre français de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, M. Breton, n'a jamais fait de politique, il n'a jamais été élu. Il était, il y a encore un mois, le président de la compagnie France-Télécom. C'était un homme d'entreprise, il est devenu ministre de l'Economie de la France.

Mais, traditionnellement, dans mon pays, la majorité des hommes et des femmes nommés ministres ont fait de la politique. J'ai été militant politique lorsque j'avais 15 ou 16 ans. Je peux d'ailleurs vous expliquer pourquoi je me suis engagé dans la politique. J'étais passionné par l'histoire que je lisais dans les livres, l'histoire de mon pays et du monde, et fier d'un homme d'histoire qui était, en même temps, le président de la République : le général de Gaulle. Il était le président de la République française au moment où j'étais au lycée et j'avais de l'admiration pour lui. Je me suis engagé dans la politique, dans un parti politique de jeunes gaullistes parce que j'ai vu le général de Gaulle serrer la main du chancelier fédéral Adenauer. Je suis devenu gaulliste et Européen le même jour, à cause de cette poignée de main.

Ensuite, j'ai continué à militer. J'ai été élu dans un conseil local, puis à l'Assemblée nationale française - j'étais le plus jeune député français en 1978 -, c'est le titre de "benjamin", un titre que l'on perd très vite savez-vous !

Puis, je me suis occupé des Jeux olympiques comme je l'ai dit tout à l'heure et je suis entré au gouvernement comme ministre de l'Environnement, puis ministre des Affaires européennes. C'est un parcours mené par l'action politique. Pour être ministre des Affaires étrangères, il faut d'abord que le président de la République et le Premier ministre vous choisissent, c'est ainsi en France. Il faut avoir bien sûr une expérience ou une responsabilité dans les milieux internationaux. J'ai été cinq ans commissaire européen, ce qui m'a probablement donné la crédibilité suffisante pour que le président de la République me demande d'être ministre des Affaires étrangères.

Q - Quel est le rôle du commissaire européen ?

R - Il y actuellement 25 commissaires européens, dont un citoyen slovaque qui est d'ailleurs un très bon commissaire - si ce n'était pas le cas, je ne vous le dirais pas. C'est un rôle très particulier d'être commissaire européen. Vous n'êtes pas le représentant de votre pays, lorsque vous devenez commissaire, la première chose que vous faites, c'est d'aller devant la Cour de Justice européenne à Luxembourg et vous prêtez serment d'être indépendant des intérêts nationaux. Vous devez faire passer l'intérêt européen avant l'intérêt du pays dont vous êtes citoyen. La Commission européenne est un lieu où, autour de la table, les commissaires fabriquent des propositions, et uniquement des propositions, sauf dans le domaine de la concurrence où la Commission décide, par exemple, de veiller à une concurrence loyale entre les entreprises, mais dans tous les autres domaines, et en respectant les traités de l'Union européenne, la Commission fabrique des propositions après une sorte d'alchimie entre ces 25 personnes qui doivent se mettre d'accord. Chacune apporte sont point de vue, sa sensibilité, son opinion. Au fond, quel rôle joue la Commission ? Elle joue le rôle d'un personnage qui n'existe pas aujourd'hui dans l'Europe, qui est le Premier ministre. Il n'y a pas de Premier ministre européen, il y a donc un corps collectif de 25 personnes qui se mettent d'accord par un vote ou par un consensus pour mettre sur la table une proposition. Ensuite, ce sont les ministres européens et les parlementaires européens qui décident ensemble. Ils doivent être d'accord généralement.

Je prends l'exemple d'un problème qui vous touche peut-être moins que d'autres, celui de la pollution maritime. Je parle des catastrophes dans les océans encore qu'ici, le Danube par exemple, a été très pollué. C'est un sujet qui est très important pour nous. Il y a des bateaux "poubelles", comme l'Erika qui a fait naufrage en Bretagne. Quand j'étais commissaire, ma collègue espagnole Mme de Palacio, chargée des transports, a proposé tout de suite 4 projets, 4 propositions de loi pour interdire les bateaux avec une seule coque, pour assurer le contrôle des bateaux, celui des équipages dans tous les ports européens. On voit bien qu'un sujet comme celui-là n'est pas qu'un problème français. Même si c'est la côte française qui est touchée, c'est un problème au moins européen. Donc, nous avons fait des lois européennes pour nous protéger. La Commission, en quelques semaines, a fait des propositions. Ensuite, ces propositions sont parties au Conseil des ministres - il y a plusieurs Conseils des ministres -, des transports. Il y a eu une première délibération du Conseil des ministres et, ensuite, le même texte est allé au Parlement européen de Strasbourg.

Le Conseil des ministres et le Parlement doivent se mettre d'accord pour faire la loi, c'est comme une Chambre des Etats et une Chambre de citoyens. Ensuite, la loi devient une loi européenne et la Commission l'applique.

Il y a donc plusieurs commissaires et chacun d'entre eux est chargé d'une responsabilité. Moi, j'étais chargé de toutes les politiques structurelles et régionales, ainsi que des fonds structurels. Ce qui est important, c'est que vous compreniez que la Commission joue un rôle d'intérêt général car nous ne sommes pas un super-Etat, nous ne sommes pas une nation européenne, nous n'avons pas un gouvernement fédéral européen. C'est plus compliqué que cela. Nous avons des institutions originales et, notamment, cette institution qu'est la Commission européenne, au milieu, comme un lieu de cohérence.

Q - Pensez-vous que la Turquie doit faire partie de l'Union européenne ?

R - On a reconnu la vocation européenne de la Turquie il y a déjà très longtemps, en 1963. A l'époque, il y avait six pays dans l'Union qui ont engagé un dialogue avec la Turquie et on a pensé que la Turquie avait une vocation européenne. Le dialogue a été maintenu avec la Turquie. Il y a eu plusieurs accords sur le plan du commerce, sur le plan financier et la Turquie a souhaité être candidate. Le statut de candidat lui a été reconnu officiellement et, finalement, nous allons commencer les négociations d'adhésion avec la Turquie à la fin de cette année. Cela veut-il dire que son entrée dans l'Union dépend du résultat de ces négociations qui vont durer très longtemps.

C'est dommage qu'il n'y ait pas une carte, car se pose une question pour la Turquie. Au sud-est de l'Union européenne, il y a le Bosphore. La frontière définitive de l'Union européenne passera là, la Turquie se trouve là, et la question est de savoir si elle se trouvera à l'intérieur ou à l'extérieur de la frontière définitive. La Turquie est un pays charnière, le seul pays qui soit dans ce cas-là, un petit bout en Europe, un grand bout en Asie et c'est donc un cas particulier. Je pense qu'il vaudrait mieux qu'elle soit à l'intérieur plutôt qu'à l'extérieur mais, pour l'instant, nous ne sommes pas prêts et elle n'est pas prête. Ce sont de très longues négociations, je ne sais pas comment elles se termineront. Mais nous avons le temps de réfléchir à cette idée et nous avons engagé une négociation avec elle.

Q - Quelle est votre opinion sur le traité de la Constitution européenne ?

R - J'ai été l'un des rédacteurs de cette Constitution. Tout à l'heure, j'ai répondu en disant ce que je faisais comme commissaire. J'avais deux fonctions à la Commission européenne : j'étais le commissaire chargé des fonds structurels et j'étais aussi le commissaire chargé des questions institutionnelles. J'ai donc participé à toutes les négociations des traités de Nice et de la Constitution. J'étais membre du présidium de la Convention - nous étions 12 - qui a rédigé la Constitution et j'ai été plus particulièrement chargé de la partie concernant la défense européenne. Franchement, je pense que c'est un très bon texte, le meilleur texte possible. Ce n'est pas à cause de ma contribution, mais parce que ce texte est le meilleur possible. C'est le premier qui ait été rédigé, non pas par une conférence diplomatique secrète mais par une Convention. Il y avait dans cette Convention un ministre par pays, deux commissaires européens, M. Antonio Vitorino et moi-même, des députés européens, des parlementaires nationaux - des sénateurs et des députés de chaque pays, dont le vôtre -, des représentants des régions, des syndicats, du patronat. C'est donc la première fois depuis 50 ans qu'un texte est rédigé portes et les fenêtres ouvertes, démocratiquement. Nous sommes finalement parvenus à un consensus et je pense qu'avec 25 pays, c'était le meilleur résultat possible.

Ce n'est pas qu'un nouveau traité, c'est un texte qui est un nouveau Traité de Rome. En fait, il restructure tous les traités existants. Nous avons remis tous les traités ensemble, nous avons réécrit une grande partie des traités, mais pas tout. Les 60 premiers articles sont de nouveaux articles qui rappellent les valeurs, ce qu'est l'Union, une union des peuples et des Etats, les politiques que nous voulons mettre ensemble, ce que nous faisons ensemble et ce que nous ne faisons pas ensemble, - les compétences -, comment fonctionne chaque institution. Nous avons amélioré le fonctionnement des institutions. Il y a, dans ce texte, la Charte des droits fondamentaux, les droits des citoyens, qui aura une valeur constitutionnelle, et de nouveaux outils qui sont pour moi très importants en matière de politique étrangère et de défense européennes : par exemple, la création d'un poste de ministre des Affaires étrangères pour l'Europe, pour que l'Europe ne soit pas seulement un supermarché, qu'elle ne soit pas seulement une communauté solidaire mais qu'elle soit aussi un acteur politique dans le monde.

Pour moi, c'est un bon texte, et, surtout, c'est un texte dont nous avons besoin. L'Union européenne, c'est comme un véhicule avec 6 passagers au départ, 6 coproducteurs, puis 9, 12, 15, et puis 25. Si vous ne révisez pas le moteur, un jour vous vous arrêtez là ! Nous avions donc besoin de réviser le moteur.

La Constitution est un règlement de copropriété pour moi. Lorsque nous sommes 25 nations, nous avons besoin d'un règlement de copropriété.

Q - (A propos des sondages en France sur le referendum en vue de la ratification du traité constitutionnel)

R - Rien n'est jamais assuré d'avance ! Il y a actuellement plusieurs sondages qui donnent le "non" gagnant et je les prends très au sérieux. Ils démontrent et ils photographient beaucoup de questions, beaucoup d'inquiétudes - des questions qui sont mélangées. La question qui est posée par le référendum, c'est votez-vous "oui" ou "non" à la Constitution. Mais les Français sont animés par beaucoup de questions absolument différentes, "oui" ou "non" à la Turquie, "oui" ou "non" à la directive Bolkestein, "oui" ou "non" au gouvernement.

Nous essayons dans cette campagne de faire un vrai travail d'explication sur la Constitution pour que les Français répondent bien à la question posée et pas à d'autres questions.

Mais, si je peux vous dire ce que je souhaite, ce pourquoi je me bats, je ne peux pas vous dire à l'avance ce qui va en ressortir. C'est un vrai débat et je vous dis cela aussi car, au fond, dans mon pays, qui est là depuis le début - nous avons été l'un des six pays fondateurs -, il n'y a jamais eu beaucoup de débats sur l'Europe. Je vous dis à vous, jeunes citoyens slovaques, comme citoyens, peut-être comme chefs d'entreprises plus tard, comme administrateurs, comme hommes ou femmes politiques, vous devez, dans votre pays, exiger un débat sur les questions européennes. Ce n'est plus de la politique étrangère, c'est un débat national et nous, nous avons au fond construit l'Europe pour les citoyens, mais sans eux.

C'est la deuxième fois en 50 ans que les Français sont consultés directement sur un sujet global européen. La première fois, c'était sur la monnaie unique il y a 10 ans, et nous avons voté "oui", après un débat difficile. Mais ce n'est arrivé que deux fois seulement en 50 ans. Faites très attention, dans votre pays, quelles que soient vos idées, vous devez exiger que l'on parle des questions européennes très souvent sinon, après, vous aurez des divergences.

Q - On parle souvent des conséquences du désaccord dans l'Union sur le référendum mais on ne parle jamais des conséquences d'un référendum négatif sur la Constitution en France ?

R - En France ou ailleurs, car les 25 pays doivent le ratifier. Votre pays va choisir le Parlement, et il y a une dizaine de pays qui voteront par référendum, notamment les Pays-bas, le Royaume-Uni, la Pologne. Si un pays vote non, il n'y a plus de Constitution.

Q - Et faudrait-il recommencer encore une fois ?

R - Je ne crois pas que l'on recommencera car je crois que nous ne pourrons pas faire mieux avant longtemps. Nous en resterons à une Union européenne qui fonctionnera avec les traités actuels dont tout le monde sait qu'ils ne sont pas suffisants. Nous n'aurons pas révisé le moteur ! Tout le monde sait que les traités actuels comme le Traité de Nice ont été faits à une autre période, pour le court terme, et je pense que l'on ne peut pas bien fonctionner, seulement comme un grand marché, comme une communauté. On ne peut pas être un acteur politique dans le monde avec les traités actuels. Si nous n'avions pas la Constitution, nous entrerions dans une période très difficile. Il y aurait des pannes.

Q - Est-ce que vous pensez que Paris va gagner l'organisation des Jeux olympiques d'été ?

R - C'est le Comité international olympique qui vote. Il y a plus d'une centaine de membres qui votent en conscience, à bulletin secret, pour élire la ville qui organisera les Jeux olympiques. Je ne peux pas dire à l'avance le résultat. J'ai confiance, mais il y a de belles candidatures comme Londres, New York, Madrid, Moscou. Je pense que Paris, qui n'a plus organisé les Jeux olympiques depuis 1924, a cette fois-ci un très bon dossier. De grands équipements existent déjà, nous pourrions avoir des jeux "écologiques", des facilités pour les sportifs - parce que les Jeux sont d'abord faits pour les sportifs - et pour les spectateurs et les téléspectateurs. Je crois qu'on a transmis un très bon dossier. Mais c'est une compétition. J'espère que mon pays aura l'honneur à nouveau d'organiser les Jeux d'été. Je ne peux pas en dire plus.

Q - (A propos de l'Irak et des enlèvements en Irak)

R - Une journaliste française est toujours détenue en Irak : Florence Aubenas, ainsi que son accompagnateur M. Hussein Hanoun. Ces deux personnes sont détenues actuellement encore. Deux autres personnes ont été libérées en fin de l'année dernière, mais deux sont toujours disparues.

L'Irak est un pays dangereux. Nous avons ce genre de problèmes d'enlèvements pour différentes raisons.

Au-delà de ces problèmes très graves et très particuliers, nous regardons devant nous, et non pas derrière. Nous souhaitons que l'Irak sorte de cette période de guerre et de troubles et en sorte par le seul moyen possible qui est la démocratie. Donc, nous avons discuté avec les Etats-Unis et avec les autres pays européens pour accompagner le processus démocratique qui est engagé. Il y a eu des élections le 30 janvier dernier. Nous souhaitions ces élections. Nous avons soutenu le processus politique et électoral avec les Etats-Unis et d'autres pays. J'avais moi-même d'ailleurs invité tous les partis politiques irakiens à venir à Paris avant les élections pour évoquer les problèmes de décentralisation.

Nous souhaitons ce processus politique et nous voulons accompagner le développement et la reconstruction économique et politique de l'Irak. Nous sommes prêts à former des gendarmes pour aider à la sécurité à l'extérieur de l'Irak. Donc, nous sommes dans l'état d'esprit nécessaire pour accompagner la reconstruction économique et politique de l'Irak. Il faut que ce pays sorte de la situation où il est parce que cette instabilité au Proche et au Moyen-Orient est notre propre instabilité.

Il y a un autre conflit qui est un conflit central, à côté : c'est le conflit entre Israël et les Palestiniens. Il y a aussi un processus de dialogue qui s'est engagé et qui est beaucoup plus positif depuis quelques mois. Nous voulons aussi l'accompagner. Je vous dis tout cela en tant que ministre français mais aussi en tant que ministre européen. Les Européens doivent parler et agir d'une seule voix.

Q - Cela concerne un peu l'histoire mais j'ai lu un article sur les relations entre la France et Israël et je ne comprends pas le changement qui est arrivé dans les années soixante, le changement de l'amitié vers une méfiance.

R - Je ne veux pas organiser l'action diplomatique de la France, que je conduis sous l'autorité du président de la République française, en fonction seulement des problèmes du passé. Nous avons toujours été favorables à la création de l'Etat d'Israël et, pour nous, l'existence d'Israël et la sécurité d'Israël ne sont pas négociables. C'est très clair depuis le début ! En même temps, nous pensons qu'il faut offrir un futur et un avenir au peuple palestinien. C'est vrai qu'à partir de cette époque, nous avons toujours dit qu'il fallait faire attention au peuple palestinien et donc favoriser la création future d'un Etat palestinien. Nous avons été parmi les premiers à le dire et voilà qui a créé un problème avec Israël à l'époque où les choses ne se sont pas toujours bien passées. Il y a eu plusieurs Intifada, il y a eu plusieurs conflits. La France a été parmi les premiers pays à avoir soutenu l'idée d'un Etat palestinien. Cela nous a créé des problèmes à une époque où cette idée n'était pas admise par tout le monde.

Aujourd'hui, franchement, nous sommes là aussi dans un nouvel état d'esprit. Je suis allé deux fois en Israël depuis que je suis ministre. J'ai longuement vu M. Sharon et je pense que l'idée que la France soutienne la création d'un Etat palestinien mais, en même temps, veuille garantir la sécurité d'Israël, est mieux comprise aujourd'hui.

C'est une question très importante, parce que le conflit israélo-palestinien est un conflit central. C'est un conflit qui a des ondes de choc un peu partout dans le monde. Quand je suis allé passer une nuit à Gaza, il y a deux mois, j'ai visité des camps de jeunes Palestiniens. J'ai vu des gens, et notamment un homme de trente-sept ans, habitant dans une pièce. La moitié de cette pièce était trouée. Il faisait très froid, c'était un matin. Il était là avec sa femme. Quand il est arrivé dans cet endroit, il avait sept ans. Il en a trente-sept aujourd'hui. Des gens qui ont subi une telle humiliation, une telle injustice, une telle situation, ce n'est pas possible. Il faut leur offrir un futur. Le seul futur possible c'est un Etat. Maintenant, je crois que tous les Israéliens savent bien que la meilleure garantie à long terme pour leur pays, c'est d'avoir un autre Etat pacifique et stable à côté. Nous sommes en train d'organiser cela et finalement tout le monde pousse dans ce sens là, notamment dans le nouvel état d'esprit que nous avons avec les Américains depuis la visite du président Bush. J'ai mis la paix au Proche-Orient au sommet de l'agenda entre les Etats-Unis et l'Europe, les Etats-Unis et la France, car, pour moi, c'est la première priorité de la nouvelle relation transatlantique.

Q - (Sur la période de transition avant la liberté de circulation pour les ressortissants des nouveaux Etats membres)

R - Vous venez de rentrer dans l'Union européenne. Il y a beaucoup de transitions, notamment pour la liberté de circulation, qui ont été demandées par des pays comme l'Allemagne, l'Autriche, la France, parce que nous connaissons une situation très grave de chômage. Je comprends votre question et vous devez comprendre la situation qui se pose dans nos pays. Il y a beaucoup de transitions qui ont été prévues sur quelques années. On va voir comment les choses se passent mais, pour l'instant, nous abordons cette question de manière très pragmatique.

Nous avons signé la semaine dernière un accord avec le gouvernement slovaque pour l'introduction de trois cents jeunes professionnels Slovaques qui vont pouvoir venir travailler dans les entreprises françaises dès maintenant. On a signé un accord pour permettre à trois cents jeunes Slovaques de venir dans les entreprises françaises. C'est une première étape et puis on va voir comment cela va se passer.

Quel est l'objectif de votre adhésion ? Bien sûr, il faudra un jour qu'il y ait la libre-circulation, puisque c'est la clé du marché intérieur de l'Union européenne. L'objectif, c'est qu'aucun jeune Slovaque ne soit obligé de partir, que vous ayez tous un avenir chez vous et, naturellement, si vous voulez partir, c'est parce que vous avez envie de partir mais pas parce que vous êtes obligés de partir. J'ai confiance dans le fait que votre adhésion, votre propre effort, la solidarité européenne, qui va être importante avec des fonds structurels, créent chez vous les conditions de votre emploi. Il faut gérer cela avec un peu de temps. L'objectif est clair, c'est le même qu'entre l'Allemagne et la France, et l'Angleterre et la France. Il faut accepter cette plage de transition.


Q - (Sur le gouvernement en France)

R - Il y a des périodes plus ou moins faciles. Aujourd'hui, nous sommes dans une période assez difficile à cause du chômage, de l'inquiétude sociale. On vérifie cela au moment des élections. Quand on fait des réformes, et nous avons fait des réformes dont la France avait besoin, pour la sécurité sociale, pour la retraite, on a naturellement des difficultés. Tout gouvernement qui fait des réformes doit les expliquer. Il y a des habitudes qui changent aussi. Notre pays avait besoin de réformes un peu structurelles, donc la période est effectivement un peu difficile.

Q - (Sur les positions des partis politiques dans le cadre du référendum)

R - Sur le référendum dont on parlait tout à l'heure, les positions sont très plurielles. Il y a le parti socialiste qui est le principal parti d'opposition, qui, dans sa majorité, fait campagne pour le "oui" comme moi et il y a des gens qui votent "non". Dans mon parti, il y a aussi des gens qui votent "non". C'est très mélangé. Mais là, nous sommes dans un débat qui n'est pas un débat franco-français. La Constitution n'est pas une question slovaque ni française, c'est une question de fonctionnement de l'Union européenne. Sur le plan de la politique intérieure, oui il y une opposition naturellement, il y a le parti socialiste et le parti communiste.

Q - (Sur les relations transatlantiques)

R - L'alliance ce n'est pas l'allégeance. L'alliance c'est un partenariat. Mon pays est le plus ancien des alliés pour les Etats-Unis. Nous avons toujours été alliés dans l'histoire avec les Etats-Unis et pourtant, nous n'avons pas toujours la même opinion sur l'organisation du monde. On a eu des désaccords comme sur l'Irak. Encore une fois, maintenant, nous regardons devant nous. Nous voulons aider l'Irak à sortir de cette tragédie. Quand j'observe ce que nous faisons avec les Américains, je vois que nous faisons beaucoup de choses avec eux et qu'ils font beaucoup de choses avec nous. Au Kosovo, nous sommes ensemble, en Afghanistan nous sommes ensemble, contre le terrorisme nous sommes ensemble. Nous étions ensemble à Haïti, nous avons été ensemble en Afrique. Donc, nous avons beaucoup de points communs. Il reste quand même des débats entre nous.

Nous croyons fondamentalement que le lieu du débat politique mondial et du droit international, ce sont les Nations unies. C'est dans le cadre des Nations unies que le droit international doit être élaboré et respecté. Nous pensons que la démocratie est nécessaire partout dans le monde. D'ailleurs, le projet européen, auquel vous participez - et vous êtes parmi les premiers à pouvoir faire la preuve du combat démocratique, puisque vous vous êtes libérés, votre pays s'est libéré d'une forme de totalitarisme il y a quelques années -, nous pensons que ce projet européen est un projet issu de l'idéal démocratique et nous pensons que cet idéal démocratique a une valeur universelle. Comment fait-on gagner la démocratie ? Est-ce que c'est en la plaquant de l'extérieur ou en accompagnant les peuples ? Nous pensons qu'il faut respecter les peuples, les encourager et faire attention à leur identité.

Notre troisième débat porte sur comment va être organisé le monde dans les dix ou trente ans qui viennent. Nous, nous voyons de grandes puissances émerger. Nous voyons le monde organisé en plusieurs piliers. Le pilier européen est un pilier parmi d'autres, avec le pilier américain, et nous sommes alliés ensemble, Américains et Européens, mais il y a d'autres piliers que je vous ai décrits tout à l'heure : la Chine, l'Inde, la Russie. Donc, nous voyons le monde s'organiser comme cela, dans un dialogue entre ses pôles et ses piliers.

Voilà les débats que nous avons, ce ne sont pas débats médiocres, ce sont de vrais débats politiques au sens noble du terme. Mais par dessus tout, je le redis, nous sommes alliés parce que nous avons les mêmes valeurs démocratiques. L'alliance, encore une fois, cela doit consister à se respecter mutuellement.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 avril 2005)

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