Intervention de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, sur les coopérations économique et culturelle franco-slovaque, la Constitution européenne et son apport au fonctionnement de l'UE, la diversité culturelle, l'inquiétude sociale suscitée par les délocalisations d'emplois à l'Est, Bratislava le 4 avril 2005. | vie-publique.fr | Discours publics

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Intervention de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, sur les coopérations économique et culturelle franco-slovaque, la Constitution européenne et son apport au fonctionnement de l'UE, la diversité culturelle, l'inquiétude sociale suscitée par les délocalisations d'emplois à l'Est, Bratislava le 4 avril 2005.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Voyage de M. Michel Barnier en Slovaquie le 4 avril 2005 : intervention devant la Chambre de commerce franco-slovaque, à Bratislava le 4 avril 2005

ti : Je voulais vous dire mes regrets d'être en retard. Mon programme a été très dense et le président de la République slovaque m'a reçu. J'avais également à l'instant au lycée Metodova un dialogue car je tiens, dans chacune de mes visites, en France et dans d'autres pays, à passer une ou deux heures, enfin autant que je peux, avec des jeunes, pour répondre à leurs questions et leur dire ce que nous faisons.

Monsieur Giovannetti, Monsieur Berith, je voudrais vous remercier d'avoir pris un peu de votre temps dans la diversité de vos responsabilités et de vos engagements professionnels, français, slovaques, franco-slovaques.

Je sais qu'il y a parmi vous des personnels, des ingénieurs, des personnes qui travaillent en tant que citoyens slovaques dans des entreprises franco-slovaques ou françaises, je salue aussi l'Ambassadrice et plusieurs de ses prédécesseurs qui sont ici et qui travaillaient depuis longtemps à la coopération entre nos deux pays. J'ai compris en venant ce matin ici à Bratislava, cette fois-ci comme ministre français des Affaires étrangères qu'il était temps, puisque cela fait dix ans qu'aucun ministre français des Affaires étrangères n'était venu en Slovaquie. Je souhaitais donc réparer ce manque, essayer de le combler en attendant que - j'ai compris que c'était un souhait des autorités slovaques - le président de la République et le Premier Ministre puissent à leur tour venir.

J'étais déjà venu plusieurs fois ici, comme commissaire européen pendant les cinq dernières années, afin d'accompagner ce pays dans sa marche vers l'Union européenne grâce à un effort et un travail courageux qui n'étaient pas si faciles que cela.

Donc, je vous disais que j'avais eu l'occasion de suivre les progrès et les efforts de la Slovaquie, de son administration, de ses entreprises, dans sa marche vers l'Union européenne ; et aujourd'hui cette étape franchie et la Slovaquie, comme tous les autres pays, fait partie à part entière et à jeu égal de ce projet européen et nous en sommes heureux. Nous sommes heureux que cette nouvelle étape qui s'est ouverte depuis le 1er mai nous permette d'intensifier nos relations ; c'est plus précisément dans cet esprit que je suis venu ici et que les visites ministérielles auront maintenant lieu sur un rythme plus rapide et plus fréquent, avec tous mes collègues, secteur par secteur, pour donner un contenu à ces relations ; on voit bien qu'il y a trois directions dans lesquelles nous devons travailler ensemble :

Au-delà de la première direction qui est ma mission principale, la coopération diplomatique et politique - et nous avons beaucoup de sujets à examiner ensemble, qui touchent à notre voisinage - je pense qu'un pays comme celui-ci a une valeur ajoutée à apporter à la politique étrangère européenne comme tous les autres pays ont quelque chose à apporter. Nous, les Français, nous ne voulons pas regarder ces pays, quels qu'ils soient et quelle que soit leur taille, ni de loin ni de haut ! Et si j'ai accepté d'être le ministre français des Affaires étrangères, de quitter la Commission européenne, à la demande du chef de l'Etat, c'est précisément pour qu'en France nous ayons d'avantage ce réflexe européen qui consiste, en étant nous-mêmes, sûrs de nos idées, sans arrogance, attentifs aux autres, prêts à aller les voir, à les écouter, à prendre en compte leurs points de vue, à les convaincre et à jouer notre rôle ainsi dans cette Union que nous avons voulue à 25.

Je vous disais donc que nous avons l'intention de jouer ce rôle et d'avoir ce réflexe européen et d'associer des pays comme celui-ci à l'élaboration d'une vraie parole, d'une vraie action commune autour de nous et dans notre voisinage ; naturellement la Slovaquie a quelque chose à apporter, un point de vue, une sensibilité, s'agissant de l'Ukraine, des Balkans, de la Biélorussie, et ce point de vue pris en compte, mis en commun avec celui des autres, constituera, notamment grâce à la Constitution européenne, je vais vous en dire quelques mots dans un instant, et grâce à ce poste nouveau que nous avons proposé d'un ministre européen des Affaires étrangères, à un lieu de culture diplomatique commune où chacun peut apporter quelque chose. C'est le cas de la Slovaquie comme c'est le cas de la France et des autres pays de l'Union européenne. C'est cette idée de mutualiser non seulement des ressources de certaines politiques, mais aussi nos réseaux, nos histoires, afin que chacun apporte, encore une fois à un ensemble, ce qu'il peut apporter.

Au-delà de la politique et de la diplomatie, il y a, à mes yeux, deux champs pour la coopération franco-slovaque : il y a le champ de l'économie, et des hommes et des femmes qui font l'économie, à travers la coopération industrielle, commerciale et des services. Je voudrais rendre hommage à ceux d'entre vous qui ont été des pionniers de cette coopération économique. Il y en a plusieurs parmi vous, Monsieur le Président, Monsieur l'Ambassadeur, vous les connaissez mieux que moi dans cette Chambre de commerce franco-slovaque. Je voulais, s'agissant des chefs d'entreprise, des cadres, des agents, des salariés de ces entreprises, je voulais vous remercier de l'engagement qui est le vôtre, de cette influence, de ce savoir-faire, de cette expertise française que vous apportez dans des secteurs extrêmement importants, bien sûr on pense à Peugeot, mais pas seulement à Peugeot, j'ai eu l'occasion de dire et au président, au Premier ministre et au ministre des Affaires étrangères, notre souci s'agissant d'un accueil équitable et objectif des offres de nos entreprises françaises dans des domaines stratégiques, qu'il s'agisse de l'électricité, de l'énergie, des transports, des télécommunications, de la sécurité, de l'agro-alimentaire, il y a un grand nombre de domaines je ne les ai pas tous cités, où le savoir-faire français, les entreprises françaises, la coopération prise sur le plan technologique, peuvent donner un élan à ce pays.

Vous avez devant vous, Mesdames et Messieurs, un ministre des Affaires étrangères qui s'intéresse aux entreprises, qui s'intéresse à l'économie. Je vais plutôt dire personnellement. J'ai une formation économique, et tous les quinze jours au Quai d'Orsay j'ai pris l'habitude depuis un an de recevoir un patron français avec son état-major, de les mettre en face de "l'état-major" du Quai d'Orsay pour que, pays par pays, continent par continent, sujet par sujet, nous examinions comment mieux travailler ensemble ; et ce message que j'élabore à Paris, dans ce travail partenarial, je le porte naturellement pour au moins un tiers de mon temps dans mes visites et parfois la moitié de mon temps dans mes entretiens politiques. Sachez donc que je m'intéresse à l'économie et que je serai donc attentif aux préoccupations qui sont les vôtres ici et que me transmettra notre Ambassadeur et notre poste économique.

Et puis le troisième sujet, après le politique, l'économique, c'est naturellement la question culturelle. Je veux donner à la diplomatie française, à notre action extérieure, une dimension plus citoyenne, plus humaine, plus quotidienne, et cela passe par les hommes et les femmes, là encore, par la langue - la Slovaquie est un des pays qui appartiennent, aujourd'hui comme observateur, à la Francophonie, c'est aussi le signal que j'ai voulu émettre tout à l'heure dans une des classes bilingues. J'étais très impressionné, non seulement par l'intelligence des questions, il y en a eu même une à laquelle je n'ai pas pu répondre d'ailleurs. Je l'ai reconnu et j'ai ajouté que j'étais collé, si je puis dire¿ Et puis la capacité, la qualité de la langue française que ces jeunes parlaient, qui étaient des jeunes lycéens, j'avoue que j'ai été très frappé de cela. Donc, il y a la Francophonie, il y a les échanges culturels, que font nos équipes culturelles ici, le centre culturel - nous avons également accentué notre effort et notre action - ce sera d'ailleurs un des sujets de la visite de M. Darcos lorsqu'il viendra ici.

Je voudrais aussi évoquer une question qui m'a été posée plusieurs fois aujourd'hui en matière de liberté de circulation. La Slovaquie souffre, comme plusieurs autres pays, de cette période de transition qui la pénalise, me dit-on, et qu'elle ne comprend pas. J'ai expliqué que je comprenais cette question et que je souhaitais qu'on comprenne aussi la situation de l'emploi en France et la très vive inquiétude qui existe dans notre pays en raison du chômage. Donc, soyons pragmatiques, soyons réalistes, procédons par étapes. Nous venons de signer il y a quelques jours un accord portant sur l'accueil de 300 jeunes professionnels qui vont pouvoir venir en France travailler dans des entreprises françaises pendant un certain nombre de mois et puis nous verrons ensuite quelles autres étapes nous pourrons franchir pour faciliter ces échanges.

Tout cela, je le dis dans un contexte pour notre projet européen, Mesdames et Messieurs, qui est un contexte grave et je vais enfin y consacrer quelques mots et puis peut-être pourrions-nous prendre le temps de quelques questions. Quelques mots sur le moment où nous nous trouvons - le moment de vérité sera pour nous celui du référendum sur la Constitution européenne ; et pour chacun des 24 autres pays, celui de la ratification de cette Constitution. Il se trouve que j'ai été pendant 18 mois comme commissaire européen, l'un des ouvriers, ou l'un des rédacteurs de cette Constitution, membre du præsidium de Valéry Giscard d'Estaing, et je me suis d'ailleurs plus précisément consacré à un chapitre de la Constitution sur la défense européenne. Je peux dire en conscience que ce texte est un vrai progrès par rapport aux textes actuels. Ce n'est pas un traité de plus, ce n'est pas un étage de plus, après Rome, l'Acte unique, Maastricht, Amsterdam, Nice. C'est finalement un traité, et c'était assez improbable au début de notre débat de la Convention sur la construction européenne, qui restructure et qui réécrit tous les traités existants. Et qui les réécrit, je le dis en passant, en les rendant lisibles, c'est d'ailleurs la première fois qu'un texte européen est lisible, en tout cas dans ses 60 premiers articles. Peut-être parce qu'il n'a pas été rédigé pas des diplomates seulement, excusez-moi, Monsieur l'Ambassadeur. Mais c'est vrai, il a été rédigé par une Convention, les portes et les fenêtres étaient ouvertes, avec des diplomates, avec des ministres, avec des parlementaires nationaux de chacun des pays y compris de la Slovaquie et de la France, des commissaires européens, des représentants du patronat, des syndicats, des associations, c'est la première fois qu'un travail démocratique est fait pour élaborer un texte européen ; et finalement un résultat qui était improbable au départ a été atteint : écrire un nouveau traité pour l'Europe.

Dans ses deux premières parties il est totalement nouveau, c'est vrai que pour la troisième partie qui reprend les traités existants sur les politiques européennes, nous n'avons pas pris le risque de les réécrire parce que tout le monde tenait à préserver ces politiques dans leurs détails. Mais les 60 premiers articles sont importants, ils redisent que nous sommes ensemble une Union de peuples et d'Etats et que nous n'avons pas l'ambition de former une nation européenne, ni un super-Etat fédéral européen. Nous sommes une union de peuples et d'Etats et cette Union a des valeurs. Et nous les rappelons. Cette Union veut faire des choses en tant qu'union et pour la première fois nous précisons les compétences de l'Union européenne en indiquant ses compétences exclusives, par exemple la politique de la concurrence ou du commerce, les compétences partagées entre l'Union et les Etats et les compétences qui restent dans le champ national. Ce que nous voulons faire ensemble et ce que nous ne voulons pas faire ensemble.

Et puis cette Constitution précise le rôle de chacune de nos institutions et améliore leur fonctionnement ; par exemple le Conseil des chefs d'Etats et des gouvernements qui est l'organe suprême, le Conseil européen aura, si vous le voulez, un président élu pour deux ans et demi, renouvelable une fois, cinq ans, au lieu d'avoir un président qui change tous les six mois. Et je peux vous dire, comme ministre des Affaires étrangères ayant souvent évoqué la question, que nombreux sont ceux qui pensent dans le monde entier que le fait d'avoir aujourd'hui un président du Conseil européen qui change tous les six mois est une faiblesse. Même quand ce président, comme c'est le cas de M. Juncker actuellement, est un formidable président. Mais le fait de partir tous les six mois et de changer tous les six mois est une faiblesse. Voilà donc un premier progrès.

Cette Constitution améliore donc le fonctionnement de chacune des institutions, les relations entre ces institutions, et elle apporte aussi de nouveaux outils pour une ambition que j'aimerais vous faire partager pour ce projet européen, qui ne doit pas être seulement un grand marché avec des règles communes et des régulations communes mais aussi une communauté solidaire.

Nous avons, dans ce grand marché, non seulement des règles et des régulations, mais nous avons aussi des preuves de la solidarité. J'ai été pendant cinq ans chargé de gérer les fonds structurels qui vont accompagner la Slovaquie - massivement, aider les régions slovaques pour leur développement, en matière d'infrastructure, d'éducation, de santé, c'est beaucoup d'argent - c'est une politique que Jacques Delors avait voulue il y a une vingtaine d'années. C'est une des plus belles politiques. Ce ne sont pas que des mots, aujourd'hui pour 2000-2006 cela représente 215 milliards d'euros. C'est le prix du budget de la politique régionale européenne qui permet d'aider les régions les plus en difficulté, beaucoup, massivement, et un peu moins les autres - c'est la preuve de la solidarité. Donc un grand marché organisé avec les règles et les normes dont les entreprises ont besoin pour que la concurrence soit la plus loyale ou la moins déloyale possible. Cela dit, nous allons être attentifs et je le dis très ouvertement, Monsieur le Président, à ce qu'il n'y ait pas, dans ce marché, de compétition fiscale ou sociale qui provoque la destruction d'emplois dans une partie de l'Union pour recréer les mêmes emplois ailleurs. Il faut être très clair et très franc sur ce point. Mais en dehors de cette réserve, nous sommes un grand marché avec des règles, nous sommes des communautés solidaires avec des politiques qui expriment ces solidarités.

Je viens de vous parler de la politique régionale, j'aurais pu parler de la politique de l'environnement, ou de la politique liée à l'immigration et à l'asile et puis, au-delà de cela, de l'ambition que je souhaite vous faire partager. C'est l'ambition que notre Union soit aussi capable de jouer son rôle et de tenir sa place dans le monde, de ne pas être seulement une union régionale, que nous soyons capable d'être un acteur global, un des grands acteurs de la nouvelle organisation du monde. Si nous n'avons pas cette ambition et si nous ne nous organisons pas pour cela, on ne nous attendra pas. Voilà ce que je pense. Et quand on regarde l'histoire de ce projet européen, qui est quand même une histoire assez extraordinaire, on se rend bien compte de la vision et de l'intelligence des quelques hommes politiques il y a 50 ans, Schuman, Monnet, De Gasperi, Adenauer, qui ont imaginé cette mutualisation des énergies européennes. En constatant que sur nos territoires continentaux, aucun de nos pays, fut-il le plus grand - à l'époque c'était la France, aujourd'hui c'est l'Allemagne depuis la réunification - aucun de nos pays fut-il le plus grand, n'est assez fort pour être tout seul à la table où se discutera l'organisation du monde !

Or il y a dans le monde beaucoup de pays qui ont cette capacité à eux seuls. Les Etats-Unis bien sûr. Ils sont déjà et ils veulent rester la principale puissance du monde. Mais regardez bien la carte, il y a d'autres pays qui ont une population, une taille, des ressources, qui leur donnent à eux seuls, à chacun, la capacité d'être un des grands acteurs du monde. C'est le cas de la Chine, qui sera probablement un jour la première puissance du monde par sa taille, sa population et sa richesse, puis l'Inde, le Brésil, la Russie, en voilà des pays qui sont des Etats continents !

Aucun de nos Etats en Europe n'a cette capacité à lui tout seul. Donc l'idée initiale de mettre ensemble nos énergies, c'était le charbon et l'acier à l'époque, puis le marché commun et puis petit à petit certaines politiques, et puis notre monnaie, de mettre ensemble, sans les fusionner, une partie de nos politiques extérieures, politique étrangère, politique de défense commune, je n'ai pas dit unique, commune, cette idée-là est encore plus juste aujourd'hui, dans le monde où nous sommes avec la mondialisation, qu'elle ne l'était il y a cinquante ans.

Donc ce projet européen a cette ambition-là. C'est ce projet auquel participe désormais la Slovaquie à part égale et nous en sommes heureux. Et c'est aussi la raison pour laquelle je pense que, dans les difficultés du monde où nous sommes, dans la concurrence mondiale où nous sommes, où toutes les portes et les fenêtres sont ouvertes, nous avons réellement besoin, entre nous, entre ces vingt-cinq nations qui ne veulent pas s'effacer, qui ne veulent pas fusionner et qui veulent mutualiser et travailler ensemble, nous avons l'obligation d'avoir une règle, un règlement de copropriété - et c'est pourquoi cette Constitution européenne est extrêmement importante.

Je ne suis pas pourtant là pour faire de la propagande, j'aimerais simplement vous dire ce que je pense et ce que je crois et combien ce texte est utile. Vous pouvez, vous avez le temps de vous faire votre propre jugement, je pense aux citoyens français qui sont nombreux dans cette salle - je vous demande de prendre le temps de lire ce texte, d'interroger tel ou tel site Internet, de demander à l'Ambassadeur ou à d'autres qui peuvent vous aider dans votre réflexion, prenez le temps de cette réflexion d'ici le 29 mai pour qu'ici à Bratislava, comme dans toutes les autres villes du monde où les Français vivent, travaillent, et doivent voter, pour que la participation à ce vote soit aussi élevée que possible. Une fois encore, chacun peut avoir son propre jugement, chacun peut choisir sa position en toute liberté, mais vous devez voter. Voilà ce que je voulais vous dire. Merci de votre attention et de votre présence ce soir !



Q - Que peut faire l'Europe, par exemple, pour démocratiser Cuba ? Je suis rentré de Cuba et je vois qu'il y a une nécessité de démocratisation. Est-ce que l 'Europe peut faire quelque chose en ce sens ?

R - Oui, nous souhaitons l'évolution démocratique de Cuba et nous avons un dialogue avec la société civile et avec cet Etat. Il est fait d'ailleurs selon les périodes, de refus, de pressions, de dialogue, et il nous semble qu'il y a quelques ouvertures dans ce régime actuellement, il y a un état d'esprit un peu différent aujourd'hui qu'il y a quelques années que nous voulons encourager. Il y a encore de vrais progrès à faire et nous avons pris au niveau du Conseil des ministres il y a quelques semaines, des décisions nouvelles à l'égard de Cuba pour encourager par le dialogue et en même temps par la vigilance, cet effort d'ouverture et de démocratisation. Cet état d'esprit nouveau de confiance, cette ouverture doivent obtenir, de la part des autorités de l'Etat cubain, une réponse. Les choses doivent être liées et conditionnelles, si je puis dire, nous sommes à la fois ouverts et vigilants.

Q - La France est-elle la première fille de l'Eglise dans ce moment très triste du décès de Jean Paul II ? Vous étiez commissaire de l'Union européenne, l'Union est-elle capable de se défendre, de s'opposer à la globalisation de la mode américaine ?

R - Je comprends que vous ayez exprimé dans la première partie de votre question votre émotion personnelle qui est aussi la mienne au lendemain de la disparition de Jean Paul II qui a été un personnage immense que vous avez d'ailleurs reçu ici, comme nous avons eu la chance et la joie de l'accueillir plusieurs fois en France, "fille aînée de l'Eglise". Et j'ai eu moi-même l'occasion de dire, comme le président de la République française, cette émotion, le sentiment de reconnaissance que nous avons pour cet homme qui a constamment été non seulement le pasteur de l'Eglise catholique mais un homme qui a toujours agi pour la paix, pour le dialogue entre les religions. Et j'ajouterais, en pensant à la Slovaquie, à la Pologne, à d'autres pays, qu'il a été l'un des pionniers de la réunification du continent européen.

Sur votre deuxième point, oui, nous souhaitons non pas nous défendre contre la culture américaine que j'aime bien par ailleurs, il y a la musique, il y a le cinéma. Mais nous ne faisons pas l'Europe, nous n'organisons pas l'Europe contre d'autres, nous organisons l'Europe pour défendre ce que nous sommes sur ce continent, la diversité de nos cultures, notre identité, une certaine vision de la solidarité entre les Etats et les citoyens, et en effet, nous tenons beaucoup, Monsieur, à cette exigence de diversité culturelle. Je ne parle pas de la culture française seulement, mais il y a dans tous les pays qui viennent de nous rejoindre dans l'Union Européenne et dans d'autres, des artistes, des créateurs, des musiciens qui apportent beaucoup à cette diversité et à cette richesse culturelle européenne. Donc nous nous tenons en tant qu'Européens, dans le cadre des Nations unies et au sein de l'UNESCO à cette exigence de diversité culturelle ; je n'ai envie ni d'une Europe uniforme ni d'un monde uniforme. Et il y a une convention qui est en discussion à l'UNESCO pour préserver la diversité culturelle et c'est aussi le thème d'un des articles de la Constitution européenne.


Q - Est-ce que vous ne craignez pas que les critiques qui sont faites régulièrement sur le plan social ou fiscal contre la Slovaquie, les Républiques de l'Europe orientale, que cela "monte" la vieille Europe contre la nouvelle et que finalement cela ne contribue pas vraiment à l'intégration, mais plutôt à opposer les Européens entre eux ?

R - Il faut faire attention. Comme vous le voyez dans les journaux, les sondages - nous sommes à quelques jours du référendum - photographient une vrai inquiétude et actuellement plusieurs sondages indiquent une tendance en faveur du "non". Je suis absolument convaincu que cette envie de voter "non" n'est pas liée au texte de la Constitution lui-même, puisque ce texte n'apporte objectivement que des progrès par rapport aux textes actuels. Et si on n'a pas la Constitution, on en reste aux textes actuels et on n'a pas de progrès. Ni sur l'Europe sociale, ni sur la sécurité, ni sur la politique étrangère et la défense, ni sur la démocratie puisque dans ce texte il y a beaucoup d'éléments qui améliorent le contrôle démocratique des Institutions européennes dont la Commission.

Mais ce n'est pas cela qui préoccupe les Français, il y a d'autres questions qui sont mélangées : la question de la Turquie, alors qu'elle se posera dans 10 ou 15 ans si elle se pose et puis l'inquiétude sociale qui est très vive dans un pays où nous avons encore trop de chômage. Et dans ce contexte là il faut faire très attention à cette idée, ou parfois à cette réalité, des délocalisations d'emplois qui seraient détruits chez nous en France pour être créés en Slovaquie ou en Pologne.

J'ai eu souvent l'occasion de parler aujourd'hui de Peugeot, il y a d'autres cas, on peut démontrer avec cette grande entreprise et d'autres encore qu'il ne s'agit pas d'une délocalisation, mais d'une localisation et qu'en même temps que Peugeot crée des emplois ici pour faire face au marché slovaque qui se développe, avec des ouvriers slovaques, Peugeot crée des emplois en France. Donc ce n'est pas une délocalisation !

J'étais récemment en Lettonie où j'ai rencontré un chef d'entreprise française qui travaille dans la connectique et qui emploie 1.500 personnes en Champagne-Ardenne ; il a créé 300 emplois en Lettonie à la frontière biélorusse et russe. Il l'a bien sûr fait pour avoir des conditions d'exploitation plus favorables puisque les salaires étaient plus faibles et puis pour s'implanter près du marché russe et couvrir le marché des pays baltes, cela va de soi. Il me disait qu'il avait créé 300 emplois dans cette usine en Lettonie et, grâce à cela, 50 emplois de plus, très qualifiés, en Champagne-Ardenne, qu'il n'aurait pas créés sans cet investissement - c'est une localisation.

Ce qui n'est pas acceptable c'est en effet qu'à coup de compétition, de concurrence fiscale, en baissant les impôts brutalement et en même temps en demandant des fonds structurels européens, on crée des emplois ici qui seraient supprimés du même coup ailleurs dans l'Union. J'ai eu l'occasion de dire à mes interlocuteurs aujourd'hui qu'il fallait faire très attention à cela. Parce que cela, il y a un certain nombre de gens qui ne l'accepteront pas, notamment quand on va parler des prochains budgets européens. Donc il faut faire attention et bien montrer de quoi on parle. Nous ne faisons pas un grand marché sans aucune règle ; nous ne faisons pas un marché avec comme seule règle la compétition ou la concurrence fiscale et sociale ; donc il faut faire très attention à cela. Je reprends, pour être très franc sur votre question, qu'il faut ici comme ailleurs qu'on fasse attention.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 avril 2005)

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