Conférence de presse de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, sur le sort des journalistes otage en Irak ou disparu en Côte d'Ivoire, et le sort d'Ingrid Betancourt en Colombie, le débat sur la levée de l'embargo européen sur les armes à destination de la Chine, l'inquiétude soulevée par le débat français pour la ratification du traité constitutionnel européen, Luxembourg le 15 avril 2005. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, sur le sort des journalistes otage en Irak ou disparu en Côte d'Ivoire, et le sort d'Ingrid Betancourt en Colombie, le débat sur la levée de l'embargo européen sur les armes à destination de la Chine, l'inquiétude soulevée par le débat français pour la ratification du traité constitutionnel européen, Luxembourg le 15 avril 2005.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Réunion du Gymnich à Luxembourg le 15 avril 2005

ti : Je vais vous dire quelques mots de ce dont nous avons discuté tout à l'heure, essentiellement à propos de notre dialogue avec la Chine, mais auparavant, je voudrais dire que j'ai été très sensible, comme ministre français, aux témoignages de sympathie que tous mes collègues ont exprimés à la suite de l'incendie qui a coûté la vie à une vingtaine de personnes dont beaucoup, beaucoup de personnes étrangères, dans un hôtel parisien. Comme l'a dit le président de la République, nous avons tous été très émus par cette tragédie et nous souhaitons que l'enquête qui a été décidée permette de connaître la vérité sur les raisons de cet incendie.

Avant d'évoquer l'ordre du jour de ce Gymnich, je me permettrai d'avoir une pensée particulière aujourd'hui pour Florence Aubenas et pour Hussein Hanoun qui sont détenus depuis cent jours. Nous n'avons jamais cessé, chaque jour qui passe, de travailler pour leur libération. Nous travaillons à Bagdad, nous travaillons à Paris et nous sommes totalement mobilisés depuis le premier moment de cette disparition. Nous nouons des fils, nous avons des dialogues, des contacts et nous faisons tout ce que nous pouvons, tout ce que nous devons pour obtenir leur libération. Dans ce que nous devons faire, il y a le devoir de discrétion et je veux répéter que, dans de telles situations qui ne se ressemblent pas entre elles d'ailleurs, la discrétion est l'une des conditions de la sécurité.

Je voudrais également avoir une pensée pour leurs familles qui sont particulièrement dignes et courageuses depuis le début de cette affaire. Enfin, je voudrais dire que l'esprit d'unité nationale que l'on constate aujourd'hui encore et la mobilisation qui se manifeste tous les jours autour de leurs familles, autour d'eux, de la part de chacune et chacun d'entre vous, comme journalistes, du journal de Florence Aubenas "Libération", cette mobilisation est très importante, vis-à-vis des familles, vis-à-vis d'eux et puis vis-à-vis de quelque chose qui est également très important qui est la liberté d'expression et la démocratie.

Puisque je viens de parler des familles de Florence Aubenas et d'Hussein Hanoun, je voudrais associer à cette pensée la famille de Guy-André Kieffer - j'ai d'ailleurs téléphoné aujourd'hui à son épouse - qui a disparu, il y a exactement un an aujourd'hui, en Côte d'Ivoire, et puis avoir également une pensée pour la famille de Fred Nérac ; nous continuons à chercher la vérité sur les conditions et les raisons de sa disparition en Irak. Enfin, nous sommes toujours mobilisés, je le rappelle, je le redis, pour obtenir la libération d'Ingrid Betancourt dans un autre continent et dans d'autres circonstances, qui touchent celles et ceux qui ont été enlevés en même temps qu'elle.

S'agissant de la discussion d'aujourd'hui et de celle de demain, je voudrais dire simplement que nous avons trouvé le rapport de la Présidence extrêmement important, qui décrit bien à quel point la Chine conquiert, année après année, une place majeure dans le monde, sur le plan économique et politique. Elle est notre premier partenaire commercial. En parlant d'ailleurs de commerce avec la Chine, je veux dire que ce partenariat est très important, il n'est pas complaisant et je pense en particulier aux importations de textiles massives actuellement qui peuvent avoir des conséquences graves sur des secteurs industriels européens et c'est la raison pour laquelle nous attendons dans les tous prochains jours que la Commission décide des mesures de sauvegarde, à propos de ces importations massives de textiles chinois.


Q - Etes-vous favorable à de nouveaux quotas ?

R - Nous attendons que la Commission mette en ¿uvre les mesures de sauvegarde le plus rapidement possible. La Chine est notre premier partenaire commercial, nous avons un dialogue avec elle sur les grands dossiers du monde et en particulier la réforme des Nations unies, la prolifération des armes, la lutte contre le terrorisme et nous savons l'intérêt de la Chine pour ce partenariat. La Chine a reconnu le rôle croissant de l'Union européenne et il se trouve que le rapport de la Présidence place bien cette discussion au niveau où elle doit être placée. Elle ne se résume pas à la question de l'embargo, je vais en dire un mot, le niveau des discussions, le bon niveau, c'est le niveau d'un dialogue entre deux continents.

En ce moment, je passe beaucoup de temps, en France, à parler avec les Français, comme l'a fait le président de la République hier soir, hier à Marseille où je me trouvais avec Mme Ferrero-Waldner, il y a deux jours à Rennes où je me trouvais avec Joschka Fischer. S'il fallait trouver une raison supplémentaire à la nécessité d'être Européen, sans cesser d'être Français, Allemand ou Anglais, mais d'être ensemble, de mutualiser nos forces et de parler d'une seule voix, on la trouverait à coup sûr dans la capacité que nous avons, en tant qu'Européens, de dialoguer avec la Chine, de continent à continent.

C'est clair que le fait d'être ensemble nous donne une force et une crédibilité que nous n'avons pas, chacun pour soi, ou chacun chez soi. J'ai donc approuvé les grandes orientations de ce rapport qui pose les bonnes questions et indique l'importance de ce dialogue stratégique.

S'agissant de l'embargo, il n'y avait pas de décision attendue aujourd'hui, le président de notre groupe de ministres, Jean Asselborn a confirmé ou a dû confirmer que la Présidence luxembourgeoise continue à travailler dans le cadre du mandat décidé par les chefs d'Etat et de gouvernement les 16 et 17 décembre.

C'est un élément politique important de notre relation avec la Chine, ce n'est pas le seul et nous voulons dire que, pour nous Français mais d'autres encore, cette levée de l'embargo a une dimension politique. Il ne s'agit pas d'augmenter les exportations d'armements, il ne s'agit pas d'entraîner je ne sais quel déséquilibre stratégique dans la région, nous sommes très soucieux de ce point. Il s'agit de faire un geste politique, à l'égard d'un très grand pays et d'avoir avec lui un dialogue responsable. Nous continuons donc à travailler dans le cadre du mandat fixé par les chefs d'Etat qui prévoit que toutes les conditions seront réunies pour la levée de cet embargo à la fin de la présidence luxembourgeoise.

Et mon dernier mot sera, si je ne peux pas vous rencontrer demain, pour vous dire que j'attache beaucoup d'importance à la discussion que nous aurons demain sur le Proche et le Moyen-Orient ; ces discussions nous préparent à l'anniversaire de Barcelone, cet anniversaire n'est pas une commémoration, ce doit être l'occasion d'une relance de ce dialogue de l'Union européenne avec l'autre rive de la Méditerranée et, sur cette autre rive, il y a le conflit central entre Israéliens et Palestiniens. Je redis ma conviction que c'est pour nous un objectif prioritaire que d'aider à la paix qui est possible cette année, que donc, nous ne perdions pas la dynamique du dialogue qui s'est enfin renoué entre Israéliens et Palestiniens depuis Charm el-Cheikh. Tout ce que nous pourrons faire en tant qu'Union européenne pour accompagner l'Autorité palestinienne dans ses réformes, pour aider le gouvernement d'Israël à réussir le retrait de Gaza, tout cela doit être fait ; en ce qui nous concerne dans le cadre du Quartet, nous serons extrêmement mobilisés pour que l'on saisisse bien cette chance d'établir la paix entre Israéliens et Palestiniens cette année, probablement, comme je l'ai proposé à Alger fin mars ou à Londres un peu plus tôt, en provoquant une réunion sous la forme d'une conférence internationale dans le second semestre de l'année 2005.

Q - (Au sujet de la levée de l'embargo.)

R -Je pense que c'est souhaitable et réaliste que l'on s'en tienne au mandat fixé à l'unanimité par les chefs d'Etat et de gouvernement. C'est vrai que cette loi anti-sécession ne simplifie pas les choses et qu'elle a pu créer un regain de tension autour du détroit de Taiwan mais l'Union européenne a rappelé que c'est par le dialogue pacifique entre les deux rives du détroit et dans le respect de l'unité de la Chine que les problèmes trouveront leurs solutions.

Q - (A propos du débat au sujet de l'adoption par la France du Traité établissant une Constitution pour l'Europe.)

R - Ce que j'ai constaté, c'est que tous mes collègues sont extrêmement attentifs, préoccupés par le débat qui commence en France. L'intervention du président de la République - hier soir, dans son dialogue avec les jeunes - un dialogue moderne, très direct, très interactif - a placé le débat au bon niveau, celui de l'efficacité et de la crédibilité de l'Union européenne dans le monde d'aujourd'hui. Et ce que je vous ai dit de notre dialogue avec la Chine est pour moi une démonstration supplémentaire que nous devons être ensemble dans le monde d'aujourd'hui pour nous protéger, pour nous défendre, pour défendre nos intérêts, pour être respectés et pour participer, en tant qu'Européens, à la nouvelle organisation du monde.

Il y a des pays qui sont naturellement et seront des Etats continents ou des puissances mondiales, aujourd'hui ou demain. C'est le cas de la Chine, de l'Inde, du Brésil, de la Russie et déjà des Etats-Unis. Cela ne sera le cas des Européens que s'ils sont ensemble, c'est ce qu'a dit le président de la République avec beaucoup de clarté, hier soir notamment.

Mais j'ai constaté que mes collègues étaient, en effet, préoccupés et attentifs. Pour autant, je ne me place pas dans l'hypothèse de l'échec de ce référendum : j'ai confiance en la capacité qu'ont les hommes politiques français qui font campagne pour cette Constitution de finalement convaincre. Mais pour cela, il faut un vrai débat et les Français ont droit à ce débat ; les débats sur les questions européennes ne sont pas si fréquents en France - une fois tous les 10 ans - et je trouve que ce n'est pas suffisant. Voilà pourquoi je trouve que le président de la République a bien fait de prendre ce risque nécessaire du référendum, qui a une vertu pédagogique et démocratique.

Croyez-vous que l'on parlerait autant des questions européennes dans vos journaux, dans vos radios, sur vos télévisions s'il n'y avait pas le référendum en France, s'il y avait simplement eu un vote du Parlement ? Je suis sûr que non, malgré les efforts que tel ou tel d'entre vous fait régulièrement pour parler d'Europe, on n'aurait pas un tel débat et je trouve que c'est sain et c'est bien.

Nous devons aller au bout de ce débat et finalement, bien faire comprendre aux Français que le 29 mai, c'est ce que j'ai dit à plusieurs de mes collègues qui m'interrogeaient, il faut sortir de la confusion. Le 29 mai, c'est une seule question, est-ce que "oui" ou "non" on adopte cette Constitution et les progrès qu'elle apporte par rapport au fonctionnement actuel, ou est-ce qu'on reste au texte actuel et au fonctionnement de l'Europe telle qu'elle existe aujourd'hui, de manière imparfaite. "Oui" ou "non", voulons-nous prendre ces progrès sur l'Europe sociale, la sécurité, la démocratie, l'Europe politique ? Je suis confiant dans notre capacité de démontrer finalement que c'est cela l'enjeu, pas un autre, pas un enjeu franco-français, pas un enjeu concernant la Turquie ou d'autres questions mais que c'est cela l'enjeu.

Je veux dire une chose, c'est que je suis très touché par la disponibilité de beaucoup de dirigeants européens pour expliquer cela aussi, qu'il s'agit d'un enjeu européen. Cette semaine, j'étais dans deux régions françaises, hier en région Provence-Alpes-Côte d'Azur avec Mme Ferrero-Waldner où nous avons fait beaucoup de dialogues avec des jeunes étudiants, mardi, je me trouvais en Bretagne avec Joschka Fischer, il y a 3 semaines, j'étais à Clermont-Ferrand avec l'ancien président du Parlement européen, Enrique Baron-Crespo, il y a 15 jours, j'étais en Lorraine avec l'ancien Premier ministre hongrois, Peter Medgessy et je continuerai à faire ce travail d'explication et de démonstration qu'il s'agit d'un enjeu européen et pas seulement d'un enjeu franco-français.

Q - Je viens d'un pays, le Danemark où l'on a voté "non" plusieurs fois. Comment pouvez-vous garder le rôle de la France sur la scène internationale, sur la scène européenne si elle vote "non" ?

R - Un pays qui vote le non est un pays qui est faible et qui s'affaiblit. S'agissant d'un pays fondateur, il mettrait en panne le projet européen, ce serait une faiblesse encore plus grave, pour ses propres intérêts et pour le projet lui-même. Une faiblesse pour ses propres idées, pour ses propres intérêts, et, je le répète, pour le projet lui-même.

Q - (A propos d'une éventuelle inquiétude de la part des partenaires européens de la France)

R - Je n'ai pas senti cela, ils sont attentifs, préoccupés, naturellement, tout le monde sait qu'il faut 25 ratifications pour que ce traité soit opérationnel. Nous sommes attentifs à ce qui se passe aux Pays-Bas, en Belgique, au Danemark, en Pologne un jour, à ce qui se prépare au Royaume-Uni, comme eux sont attentifs à ce qui se passe chez nous. Je trouve d'ailleurs intéressant qu'il y ait cette conscience européenne sur les enjeux, peut-être plus qu'il y a 10 ans au moment de Maastricht. C'est une sorte de mutualisation des enjeux aussi.

Q - Vous n'avez pas l'impression que le contexte français est en train de tuer complètement le débat autour du fait même de la Constitution ? Ne regrettez-vous pas finalement la pratique du référendum dont le président Chirac avait dit qu'elle avait été dévoyée par le général de Gaulle lui-même ?

R - Je n'ai pas entendu dire cela par le président de la République. Je n'ai pas entendu toute l'émission parce que je reviens de Marseille, mais ce référendum n'est pas un plébiscite ; il ne s'agit pas de dire "oui" ou "non" au président de la République, d'approuver ou de condamner la politique du gouvernement. Les Français auront l'occasion de dire ce qu'ils pensent pour la France, dans moins de deux ans, aux élections présidentielles et législatives. Ce référendum porte sur le texte de la Constitution ; le débat commence, je pense que les Français ont droit à un vrai débat et en ce qui me concerne, je suis décidé à prendre ma part à ce vrai débat sur le texte constitutionnel, à démontrer, article par article, que ce texte ne comporte que des progrès, pas tous les progrès que j'aurais souhaités, pour dire la vérité.

Si vous m'avez bien entendu pendant la Convention, cela a duré 18 mois, j'ai indiqué un certain nombre de souhaits sur la gouvernance économique, sur l'Europe sociale, mais nous sommes finalement parvenus à un compromis dynamique et qui n'apporte que des progrès, ce qui était assez improbable au départ. Nous n'avons aucun recul sur ce texte par rapport au fonctionnement actuel de l'Union et aux textes des traités actuels. Prend-on ces progrès ou ne les prend-on pas ? Je pense que ceux qui s'inquiètent du fonctionnement de l'Union européenne ont le droit de réfléchir et se dire que nous avons tous intérêt à prendre ces progrès, en matière d'Europe sociale, de sécurité publique, de lutte contre la criminalité internationale, en matière de démocratie et de contrôle démocratique sur les institutions européennes, les parlements nationaux et le Parlement européen ou en matière de politique étrangère où il y a de vrais nouveaux outils avec le ministère des Affaires étrangères européen et l'Agence européenne de Défense.

Q - (A propos de l'intervention télévisée du président de la République du 14 avril à l'occasion d'un débat avec des jeunes)

R - Vous aurez bien compris, en écoutant le président, qu'il ne s'agit pas de propagande ou de slogan. Le président a pris sa part, avec les mots qui sont les siens et le rôle qui est le sien, à un travail d'explication. Nous ne gagnerons pas ce référendum avec des slogans, des invectives autrement qu'avec l'explication de ce qu'est ce texte, des raisons pour lesquelles nous en avons besoin. Nous sommes dans ce travail d'explication et je trouve très important que le président, à la place qui est la sienne et parce qu'il a voulu, lui-même, un débat populaire, s'adresse à des jeunes et place le débat au bon niveau. Je pense que son intervention sera très importante et très utile bien que le débat continue, nous avons jusqu'au 29 mai.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 avril 2005)

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