Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, avec Europe 1 le 22 avril 2005, sur les enjeux du débat sur le référendum de ratification de la Constitution européenne et sur le sort des otages en Irak. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, avec Europe 1 le 22 avril 2005, sur les enjeux du débat sur le référendum de ratification de la Constitution européenne et sur le sort des otages en Irak.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Hier le "oui" grimpe, aujourd'hui les "non" caracolent en tête. Est-ce maintenant vraiment fichu pour le "oui" ?

R - Sûrement pas ! Je prends tous ces sondages au sérieux. Ce sont des photographies d'un instant donné, de l'état de l'opinion, de ses inquiétudes, de ses préoccupations, de ses questions.

Q - De sa colère même !

R - Parfois de sa colère ou de sa mauvaise humeur¿ Il faut prendre toute cette photographie au sérieux. Mais pour autant, j'entends plutôt, dans ces sondages et dans ces questions, un appel au débat. Et c'est peut-être là la première leçon positive de ce choix, de ce risque nécessaire qu'a pris le président de la République en proposant un débat populaire, en utilisant le référendum comme François Mitterrand l'avait fait il y a une dizaine d'années, avec sa vertu pédagogique et démocratique. Sans ce choix, est-ce que l'on parlerait autant, sur votre antenne, dans les journaux, dans les réunions partout en France, de l'Europe et des questions européennes ?

Q - Mais la pédagogie joue, même s'il y a le "non" alors ?

R - Il ne faut pas avoir peur de la démocratie. Le général de Gaulle disait que l'on doit combattre la démagogie - il y en a pas mal dans ce débat - par la démocratie. Donc, je crois à la vertu démocratique du référendum.

Q - Vous rencontrez assez souvent le président de la République, vous le voyez au moment des Conseils des ministres. Est-ce qu'il vous paraît regretter d'avoir lancé le référendum ? Vous paraît-il abattu ? A-t-il encore le moral ?

R - C'est mal connaître Jacques Chirac que d'imaginer qu'il puisse être abattu. Il est combatif, il est volontaire, il ne regrette pas d'avoir fait ce choix, d'avoir pris ce risque nécessaire du débat démocratique, parce qu'il pense que ce texte est important, que l'Europe en a besoin, que l'influence de la France en a besoin, que c'est un texte qui n'apporte que des progrès, qui ne comporte aucun recul. Et il pense que cela "vaut le coup" d'avoir ce vrai débat.


Q - Mais en même temps, le pays lui répond "bon et alors" ? Comme vous le disiez hier à Vilnius, l'Europe serait en panne politique avec les "non" : "eh bien, et alors" ? Une panne politique répondent les "non" !

R - Que notre continent soit en panne politique, que l'influence de la France s'affaiblisse en Europe, cela veut dire quelque chose pour l'économie, pour l'emploi, pour notre protection sociale, pour notre parole. Parce que, tout autour de nous, les autres ne nous attendent pas. Le monde évolue. Le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, est en Chine. Regardez cet immense continent qui va devenir, d'ici 20 ou 30 ans, la première puissance du monde. Les Américains ne nous attendent pas, l'Inde non plus. Donc, nous parlons bien de l'avenir de nos enfants. Et j'espère, j'imagine, je voudrais qu'au bout de ce vrai débat auquel les Français ont droit, le 29 mai, chacun soit devant sa responsabilité. Chaque Français a le vote dans sa main, à une vraie responsabilité qui est de dire : "Puis-je faire cela à mes enfants ?" Je ne crois pas que l'on puisse voter contre l'avenir de ses enfants. L'Europe, c'est notre avenir et c'est notre protection.

Q - Mais par exemple, vous vous donnez du mal, vous voyagez beaucoup, vous commencez à connaître le monde à travers le ministère des Affaires étrangères, en quoi nos rapports avec l'Afrique, le Proche-Orient, les Etats-Unis - vous dîniez avec Mme Rice hier à Vilnius -, en quoi le "oui" ou le "non" à la Constitution, le 29 mai, peut-il changer quoi que ce soit ?

R - Mais cela change tout que l'Europe soit faible, que l'Europe soit une sorte de syndicat international et non pas une vraie communauté avec une parole forte. Parce que je ne me résous pas à l'idée que le monde soit simplement dans un grand désordre, organisé avec une ou deux grandes superpuissances. Nous devons être à cette table-là, nous devons dire ce que nous pensons, nous devons participer au nouvel ordre mondial. Et nous avons aussi des raisons de nous protéger : lorsque l'on regarde ce qui se passe en termes de criminalité internationale, de terrorisme, de mafia ; lorsque l'on regarde, d'un autre côté, les problèmes et les réseaux d'immigration clandestine ; lorsque l'on regarde toutes les raisons de nous protéger sur le plan de l'environnement, du réchauffement climatique. Comment agit-on dans ce monde là ? Est-ce chacun pour soi et chacun chez soi ? Nous ne pouvons agir qu'ensemble.

Q - Prenons quelques thèmes : les gens perçoivent que, face à la mondialisation, l'Europe indéfiniment élargie, la France est en train de vieillir, de s'étioler, peut-être de se perdre. Qu'est-ce que vous répondez ?

R - Je pense que la force et l'influence de la France passent par l'Europe aujourd'hui. Notre continent vieillit. Ce n'est pas la France seulement qui vieillit, c'est l'Europe qui vieillit : moins 70 millions d'habitants dans vingt ans ou trente ans !

Q - L'Allemagne et l'Italie davantage ! La France exporte quatre fois plus et on dit pourtant que cette Constitution n'empêchera pas les délocalisations ?

R - Mais où exportons-nous ? Nous exportons 60 % de nos marchandises à l'extérieur de la France, dans les autres pays européens. J'ai rencontré récemment, en Slovaquie, des responsables de l'entreprise Peugeot-Citroën, qui ont créé 3 000 emplois en Slovaquie, un nouveau pays membre de l'Union. Et pendant le même temps, ils en ont créé 5 000 en France. Ce n'est pas des délocalisations dont je parle : c'est des localisations, profiter des nouveaux marchés. Souvenez-vous de ce qui s'est passé avec l'Espagne et le Portugal il y a quinze ou vingt ans. Ce sont des pays dont on émigrait, parce qu'on n'avait pas d'avenir là-bas. Ce sont des pays qui nous ont rejoints et aujourd'hui, par exemple, l'Espagne nous achète plus de produits agricoles qu'elle ne nous en vend.

Q - Vous entendez dire chez les "non" que les services publics nationaux sont moins protégés avec votre Constitution que menacés ?

R - C'est une contre-vérité. Ce texte n'apporte que des progrès, il ne comporte aucun recul. Prenons-nous ces progrès ou ne les prenons-nous pas ? Et parmi ces progrès, il y a en particulier une base juridique dans la nouvelle Constitution, qui n'existait pas, pour protéger les services publics.

Q - D'ailleurs, vous sortez un petit livre chez Perrin "La Nouvelle République, sortir l'Europe des idées reçues". Pour qui ?

R - Pour tous ceux qui veulent comprendre, qui ont parfois des idées reçues : est-ce que l'Europe sera plus ou moins sociale ? Est-ce qu'elle sera plus ou moins influente ? Est-ce qu'elle sera plus ou moins engagée sur le réchauffement climatique ? Et j'ai essayé de répondre à toutes ces vraies questions que se posent les gens de manière impartiale et en arrivant finalement au progrès de la Constitution.

Q - On vous dit que si c'est "non", la France pourra toujours négocier à son avantage.

R - C'est la principale contre-vérité que l'on entend dans la campagne du "non" aujourd'hui. J'étais l'un des rédacteurs de cette Constitution, au sein de la fameuse Convention. Nous avons travaillé dix-huit mois. Pour la première fois, tout le monde était là, il n'y avait pas que des diplomates, il y avait des hommes politiques, de droite et de gauche, des souverainistes, des vingt-cinq pays de l'Union. Nous avons tout mis sur la table, toutes les idées, toutes les propositions. Et finalement, nous sommes parvenus à un consensus dynamique et assez inespéré. Jamais - écoutez-moi bien - jamais avant très longtemps, on ne retrouvera une telle ambiance. Cela veut dire que, si on n'a pas cette Constitution, on ne reprendra aucune négociation avant très longtemps et on en restera aux traités actuels, dont tout le monde sait qu'ils sont insuffisants. Le "oui" est un "oui" qui permet de changer l'Europe, le "non" est un "non" conservateur.

Q - Peut-on ajouter que, cette fois, serait peut-être reposé le problème de l'Europe chrétienne dans le préambule de la Constitution, si jamais c'était renégocié, avec la fermeté du nouveau pape Benoît XVI ?

R - Je vous ai dit qu'il n'y aura aucune négociation. Nous sommes parvenus, sur cette question des racines ou des héritages chrétiens, à trouver les mots dans lesquels tout le monde peut se retrouver. Et la référence aux héritages religieux, culturels et humanistes que nous faisons dans le préambule de la Constitution est une référence équilibrée. Tout le monde peut se retrouver dans cette phrase, y compris le nouveau pape !

Q - Etes-vous d'accord avec l'argument de Nicolas Sarkozy qui dit assez brutalement : "Votez oui, de toute façon cela ne peut pas être pire qu'aujourd'hui" ?

R - Je ne dirais pas les choses de cette manière là. Je pense que l'Europe a été un formidable projet et reste le plus beau projet à l'échelle de notre continent. Si la politique - permettez-moi de le dire, comme un homme politique et un militant - signifie que l'on fabrique du progrès, de la paix, de la stabilité entre des pays plutôt que d'entretenir des conflits, c'est le plus beau projet politique. Il a été une formidable promesse tenue depuis cinquante ans. Alors naturellement, il y a des problèmes de bureaucratie, de fonctionnement, de contrôle et des améliorations à apporter. Je dirais que c'est un projet qui a été bien conduit pour le progrès et le profit de chaque peuple. On peut améliorer, on doit améliorer, voilà ce que je dirais de manière positive.

Q - On entend votre passion et votre exhortation vers le "oui". Et si c'est "non", personnellement, qu'est-ce que cela vous fait comme choc ?

R - Je n'imagine pas que mon pays, qui a été, avec Robert Schuman, Jean Monnet, le général de Gaulle et d'autres, à l'origine de ce projet, qui l'a inspiré, dont on retrouve tant d'idées dans la Constitution, je n'imagine pas que mon pays prenne la responsabilité de mettre l'Europe en panne et de casser cet élan. A un moment où le monde bouge autour de nous et est de plus en plus dangereux, de plus en plus concurrentiel, protégeons-nous, parlons d'une seule voix ! Et cela ne nous empêche pas de rester Français. Le choix n'est pas entre la France et l'Europe, comme le disent certains souverainistes. Je suis passionnément patriote et Français et je suis très Européen. Le choix est entre une Europe sous influence ou une Europe européenne.

Q - Hier, sur France 2, il y a eu un excellent débat sur l'Europe : Bertrand Delanoë contre un Le Pen "KO" ou absent, et surtout Valéry Giscard d'Estaing, ils ont été assez combatifs. Le "grand explicateur" - Giscard - invite à un "oui" franc et massif et il y croit. Est-ce que vous lui dites : "Tu rêves, Valéry", ou il y a encore une possibilité, vraiment, ce matin, à quelques jours du référendum, d'aller vers le "oui" ? Et à quelles conditions ?

R - Je crois que Valéry Giscard d'Estaing, qui a été pour beaucoup dans cette Constitution, qui a animé avec intelligence nos débats, a raison de faire ce rêve. Il y a des rêves qu'on construit et je veux construire ce rêve d'un "oui" clair et net de mon pays. Un "oui" lucide, un "oui" vigilant, parce que cette Constitution est un outil que l'on devra utiliser pour améliorer le fonctionnement de l'Europe. Mais j'ai cet espoir que les Français auront un "oui" clair et net.

Q - Vous ne m'avez pas tellement dit ce que vous a expliqué hier ou vous a demandé Condi Rice ?

R - Elle m'a interrogé sur ce qui se passait en France. Je lui ai dit le débat que nous avions mais naturellement, les Américains ne veulent pas intervenir dans ce débat. Je l'ai entendue l'autre jour, en la recevant au Quai d'Orsay, dire quelque chose d'assez nouveau. Elle disait que les Etats-Unis ont besoin d'une Europe forte ! J'ai dit "très bien", et j'ai ajouté en souriant, que "les Européens aussi, chère Condi Rice, ont besoin d'une Europe forte !". Les Européens aussi !

(...)

Q - Est-ce qu'on a aujourd'hui oublié Florence Aubenas et Hussein Hanoun ?

R - Sûrement pas ! Nous travaillons, nous sommes mobilisés, à Bagdad et ici, pour Florence Aubenas et pour Hussein Hanoun. Nous le sommes aussi pour Ingrid Betancourt, nous sommes pour savoir la vérité sur Guy-André Kieffer et Fred Nérac. Je travaille beaucoup, avec toutes mes équipes, sur tous ces cas humains. Et nous travaillons pour obtenir la libération de Florence Aubenas et de Hussein Hanoun. Nous travaillons beaucoup.

Q - Le torrent de violence de l'Irak, ne pensez-vous pas que c'est une menace sur les otages ?

R - C'est une des explications du temps qui passe. Ce pays est dangereux, ce pays est chaotique, instable et donc nous travaillons dans des conditions difficiles, mais nous travaillons en pensant à sa famille qui est si courageuse, à ce qu'elle représente aussi au titre de la liberté de la presse et de la démocratie.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 avril 2005)

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