Tribune de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier Ministre, le 26 avril 2005, sur la stratégie industrielle et commerciale européenne par rapport à la Chine, intitulée "Retour de Chine : l'urgence européenne". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier Ministre, le 26 avril 2005, sur la stratégie industrielle et commerciale européenne par rapport à la Chine, intitulée "Retour de Chine : l'urgence européenne".

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

ti : La renaissance de la Chine, dont témoigne Shanghai, fascine et inquiète l'Europe. Dotée d'une main d'oeuvre peu qualifiée, abondante et motivée, mais aussi de cadres de haut niveau, la Chine redevient ce pôle de savoir, de puissance et de prospérité qu'elle était avant 1800.

Un jeune ingénieur français poursuivant ses études en Chine me disait : " mon problème ce n'est pas le chinois, c'est les mathématiques ". Cette anecdote illustre le niveau du système de formation en Chine que l'on aurait bien tort de sous-estimer.

L'Europe et la France doivent s'adapter à cette nouvelle donne, en développant avec la Chine des relations équilibrées, de puissance à puissance.

Equilibre et responsabilité
Nous devons davantage tirer profit des opportunités qu'offrent les nouveaux pôles de croissance mondiale. C'était le sens de mon déplacement en Chine et du soutien apporté par le Gouvernement aux efforts de nos entreprises, PME ou "champions nationaux".

Comme j'ai pu le constater lors de mes entretiens, la Chine s'intéresse à la France, à son modèle d'Etat stratège" qui a su faire des choix industriels de long terme, comme le TGV, le nucléaire, l'aéronautique, le spatial et la pharmacie. Faut-il être chinois pour reconnaître aux Français une capacité de créativité et de vision à long terme ? La Chine est en tout cas intéressée à la mise en place d'un partenariat équilibré avec l'Europe et la France.

Ce souci de rééquilibrage des échanges nous guide dans la gestion du dossier textile. Les Chinois nous rappellent malicieusement que, s'ils ont des exportations, c'est que nous avons des importateurs. Et quand on leur dit que la croissance de leurs exportations est trop brutale car elle détruit nos emplois, ils se déclarent responsables et annoncent de nouvelles taxes sur leurs exportations. Il est évident que, si ces mesures sont ou trop lentes ou insuffisantes, les règles de l'OMC s'appliqueront jusqu'à la nécessaire sauvegarde de notre industrie. Nous serons fermes mais respectueux des règles. Regardons la réalité en face : plus l'Europe sera forte, plus elle aura un dialogue crédible avec la Chine. Les rapports de force exigent des forces ; la faiblesse ne conduit pas à de bons accords.

2005, année de la mondialisation
En 2005, la mondialisation prend une dimension accélérée. A l'émergence rapide de la Chine et de l'Inde viennent en effet s'ajouter un choc pétrolier, ainsi que des déficits budgétaire et extérieur américains considérables qui fragilisent le dollar. La croissance européenne est soumise à ces chocs à la fois forts et simultanés.

La mondialisation nous montre ainsi son vrai visage : de nouvelles potentialités de croissance durable, mais aussi par moments - et c'est actuellement le cas - des tensions sur le pétrole, les matières premières et les changes qui retardent en Europe la baisse du chômage. Tous les continents sont affectés par cette mondialisation. La Chine elle-même est partagée entre régions développées de la côte, zones rurales de l'intérieur et régions industrielles du Nord-Est, en phase de reconversion, où je me suis rendu lors de ma récente visite. Ce déséquilibre est criant en Inde, entre Bombay et Bangalore. L'extrême pauvreté côtoie aujourd'hui l'ultra-développement. La construction européenne et le volontarisme national sont nos réponses à cette nouvelle donne.

L'Europe est un bouclier
Dans ce nouvel environnement, l'Europe et la France doivent conforter leur stratégie de protection et de conquête. Construire une Europe forte est le préalable. Tout retard se paiera comptant.

Grâce à l'euro, nous sommes protégés des turbulences monétaires et financières pour les deux tiers de nos échanges. Grâce à l'élargissement, l'Europe a atteint la "masse critique" qui lui manquait. Mais il n'y a pas de protection durable pour nous sans Europe politique. Cette Europe politique, telle que la construit le nouveau Traité constitutionnel, nous donnera un Gouvernement de l'Europe plus efficace, plus légitime, capable de tenir son rang et de dialoguer d'égal à égal avec les autres puissances.

L'Europe est un porte-avions
L'Europe politique nous protègera, mais cette protection ne se justifie qu'à condition de nous permettre d'organiser une stratégie de reconquête industrielle. Face à la mondialisation, le repli sur soi et le protectionnisme conduiraient à une inéluctable marginalisation.

C'est de stratégie de reconquête que je veux ici parler. Cette stratégie transcende les débats sclérosants et typiquement français entre une voie prétendument sociale et une voie prétendument libérale. Il y a longtemps que nos voisins européens, qu'ils soient scandinaves, néerlandais ou britanniques, ne se posent plus ce genre de questions !

Après le temps des réformes destinées à revaloriser le travail, à doper la création d'entreprises et à redonner à notre protection sociale des bases mieux assurées, voici venu le temps des projets. 2005 sera une année charnière où nous allons commencer à récolter ce que nous avons semé.

Conformément aux orientations fixées par le Président de la République, le Gouvernement met aujourd'hui en place trois agences ayant vocation à regrouper et structurer nos efforts de recherche et d'innovation : l'Agence de l'innovation industrielle, pour les grands programmes ; OSEO, pour le développement de nos jeunes entreprises ; l'Agence nationale de la recherche, enfin, pour les appels à projets thématiques vers les laboratoires publics et les entreprises. L'une des traductions concrètes de cette stratégie de projets réside en la constitution de pôles de compétitivité regroupant entreprises, laboratoires et universités. La construction de synergies locales est le meilleur rempart contre les tentations de délocalisation. Dans cette mobilisation, la recherche fondamentale, amont de toute cette démarche, ne sera pas oubliée.

La France joue aujourd'hui, avec l'Allemagne, un rôle actif pour que l'Europe équilibre sa politique de la concurrence par une politique industrielle plus volontariste : l'Europe économique doit "marcher sur ses deux jambes". La France ¿uvre pour une Europe qui soutient et pilote des grands programmes, comme hier Ariane ou Airbus, demain ITER et Galiléo. C'est avec ces programmes que nous pourrons projeter nos forces dans le monde. Ces efforts sont nécessaires pour nos emplois.

Notre modèle économique et social dans la mondialisation
La mondialisation appelle la mise en place d'une nouvelle stratégie industrielle. Contrairement à une opinion répandue, elle nous laisse aussi de l'espace pour développer de nouveaux marchés domestiques. Ces nouveaux marchés, notamment ceux des services de proximité, recèlent un potentiel élevé d'emplois qualifiés et peu délocalisables. Le Gouvernement a préparé un projet de loi en ce sens pour lever, dès le second semestre 2005, les freins qui brident l'expansion de ces nouveaux emplois.

La mondialisation ne nous contraint pas davantage à revoir à la baisse nos ambitions sociales. Plusieurs pays européens nous montrent qu'il est possible de concilier ouverture au monde et protection sociale élevée, à condition de rendre notre modèle économique moins rigide et nos politiques sociales plus actives. Le Gouvernement s'y emploie, comme le montrent notamment les initiatives du contrat "France 2005" :

la valorisation du travail et du temps choisi, car il n'y a pas de social durable sans augmentation totale des heures travaillées, d'abord par la baisse du chômage, ainsi que le prévoient de nombreux experts, d'ici, à la fin de cette année.
la participation et l'actionnariat des salariés, afin que les profits retirés de la mondialisation par les entreprises soient recyclés dans l'économie nationale ;
la construction, avec le plan de cohésion sociale qui entre pleinement en application, de parcours personnalisés de formation et de reclassement pour accompagner les salariés victimes de restructurations vers de nouveaux emplois.

L'Europe politique, le volontarisme industriel et l'adaptation de notre modèle social constituent les axes de réponse que le Gouvernement apporte aujourd'hui à la mondialisation. Face aux Etats-Unis, à la Chine et bientôt à l'Inde, notre chance sera la force de l'Europe pour éviter la guerre des emplois.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 28 avril 2005)

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