Interview de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, à "Europe 1" le 10 mai 2005, sur l'opposition du FN à la Constitution européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, à "Europe 1" le 10 mai 2005, sur l'opposition du FN à la Constitution européenne.

Personnalité, fonction : LE PEN Jean-Marie, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Front national, président

ti : Q- Monsieur le président du Front national, bonjour !

R- Bonjour !

Q- Ça va ?

R- Ça va !

Q- Mais on ne dirait pas !

R- Ah bon !

Q- Parce que je vous observe depuis le début de la campagne du référendum, monsieur Le Pen, hier soir encore sur TF1, et vous paraissez absent, ailleurs, pas intéressé, pas concerné. L'Europe cela ne vaut pas coup, ou ce référendum là ?

R- Je considère que c'est un sujet qui est hors du temps, je crois que c'est un sujet tout à fait obsolète, l'Europe qui est une notion conçue par Monsieur Jean Monnet en Amérique il y a 60 ans, n'est pas à l'heure du temps. Il s'est passé 60 ans depuis, le monde a évolué et les partisans de l'Europe continuent à poursuivre... plutôt poursuivent sur ce projet qui est la volonté de constituer un grand bloc, comparable à celui de l'Union soviétique, lequel s'est effondré sous son propre poids...

Q- Donc il faudrait oublier l'Europe, elle ne sert à rien l'Europe ?

R- Je crois qu'elle est nuisible. Elle est nuisible dans la mesure où elle nous retire toute possibilité d'indépendance, c'est-à-dire de décision, relativement à notre propre sort. Je crois que cela avantage beaucoup les politiciens français, de droite et de gauche, qui trouvent dans l'Europe un alibi à leurs échecs et qui sont très contents de refiler le bébé à l'Europe, quitte à se retourner d'ailleurs demain contre elle, en disant : vous voyez ce n'est pas nous c'est Bruxelles !

Q- Mais hier, monsieur Le Pen, sur TF1, quand N. Sarkozy vous a cherché sur le patriotisme et l'Europe, vous n'avez rien dit.

R- Comment ça !

Q- Ou pas grand chose.

R- Il m'a dit : je suis aussi patriote que vous. Je veux bien reconnaître que Monsieur Sarkozy soit patriote dans ses sentiments, mais il ne l'est pas dans ses actes.

Q- Donc ce matin, vous nous dites que le vrai débat ce n'est pas l'Europe, vous êtes dans votre logique, mais qu'il est pour ailleurs et pour plus tard.

R- Le vrai débat c'est le redressement de la France, car en suivant la politique européenne, depuis au moins, d'une façon visible 15 ans, eh bien le bilan est catastrophique sur tous les plans.

Q- Et vous pensez qu'on serait mieux, souverain, tout seul, je ne dis pas isolé dans notre coin, on serait mieux, la France, sans que l'Europe n'existe ?

R- Nous serions en mesure d'affronter nos propres problèmes, ce que refuse de faire la classe politique. Et tant qu'on ne le fera pas, et je crois qu'une fois dans l'Europe, on ne le fera plus, eh bien notre décadence deviendra irréversible.

Q- Alors en ce moment vous laissez à P. de Villiers et surtout à L. Fabius le soin d'être le chef des "Non"...

R- Eh bien non, écoutez d'après les sondages, je suis plutôt de ce côté-là pas mal placé avec une influence sur mon électorat, si je puis ainsi m'exprimer, sans vanité, qui est plus grande que celle de n'importe qui. Parce que j'ai vu que sur les électeurs qui avaient voté pour la liste Front national aux dernières élections européennes, 100 % étaient en faveur du "Non".

Q- Donc le non c'est bon pour J.-M. Le Pen ?

R- Oui, bien sûr, je pense que cela empêche le pire, le "Non", parce que la Constitution ne dit pas assez être irréversible. Non seulement elle est illisible, mais elle est irréversible. Une fois que nous serons engagés dans cet énorme bloc, qui est d'ailleurs un bloc mou, parce que l'Europe en question ce n'est pas une puissance, ce n'est par une force, c'est une grosse méduse molle qui est incapable de se défendre - et la preuve c'est qu'elle accepte en fait d'être un protectorat des Etats-Unis.

Q- Mais pardon de vous dire, il n'y a rien de nouveau sur ce qui concerne la révision. Tous les traités précédents donnent les mêmes types de possibilités et de sortie.

R- Ah non, non pas du tout, pour sortir il faut l'unanimité, non seulement des gouvernements, n'est-ce pas, du Conseil, il faut aussi l'unanimité des peuples, c'est-à-dire c'est impossible, à vingt-cinq et plus encore à vingt-sept.

Q- Monsieur Le Pen, si le "Non" l'emporte le 29 mai, quelle est votre alternative ?

R- Eh bien, d'abord on évite le pire et d'abord surtout l'entrée de la Turquie. Puisqu'on retombe, juridiquement parlant, sous l'empire du traité de Nice, lequel interdit, limité à vingt-sept le nombre des membres de l'Union européenne et par conséquent écarte...

Q- Donc le traité de Nice est meilleur que la Constitution pour Le Pen ?

R- Je n'ai pas dit qu'il était meilleur, je constate que tous ceux qui avaient changé ses louanges au moment où il s'est tenu, eh bien aujourd'hui disent que c'est le pire et c'est pour cela qu'il faut une Constitution pour améliorer le traité précédent.

Q- Mais vous, vous dites le contraire, vous dites...

R- Mais moi, mon sentiment à moi c'est que dans le fond, puisqu'on nous dit que la Constitution en quelque sorte synthétise tous les traités qui l'ont précédée, depuis Maastricht, Schengen, Amsterdam...

Q- Avec des avancées sociales, démocratiques.

R- Avancées sociales ?! Avec un chômage qui culmine à 10,5 %, théoriquement, en fait 20 %, avec des déficits vertigineux, avec une augmentation du coût de la vie ? Si ce sont ça les avancées sociales, les délocalisations, le fait que la population industrielle est passée de 6 millions à 3 millions, pendant que les fonctionnaires passaient de 3 millions à 6 millions. Un nombre d'assistés considérable, une immigration galopante et envahissante, je ne vois pas quel est le point favorable.

Q- Alors justement, je vais essayer de vous poser quelques questions qui sont liées à des évènements que nous sommes tous en train de vivre. L'Espagne de Monsieur Zapatero vient de régulariser 6 à 700.000 Sans-papier, elle intègre des immigrés jusque là clandestins et illégaux. Est-ce que l'Espagne est un modèle ou un exemple ?

R- Eh bien, l'Espagne et l'Italie, qui va régulariser 300.000 clandestins, sont des portes d'entrée de l'Afrique, les portes d'entrée de l'Europe, les immigrés venant d'Afrique passent plutôt par ces pays là, d'autres passent par l'Est. Ce qui est certain, c'est que comme l'Europe n'a pas de frontières extérieures, elle n'a pas de frontières intérieures, nous sommes absolument sans défense contre ces grands mouvements d'immigration qui sont prévisibles, qui vont s'augmenter en chiffre et en poids, parce qu'il y a 5 milliards d'habitants dont la plupart sont pauvres et misérables.

Q- Mais ils ne vont pas tous venir ici. Mais la nouvelle Constitution, monsieur Le Pen, donnerait aux Européens, aux vingt-cinq européens les armes pour mieux lutter à leurs frontières contre l'immigration clandestine et sauvage.

R- Mais bien sûr que non, puisque la philosophie de l'Europe, c'est justement la liberté totale de circulation des biens, des personnes. Par conséquent, l'Europe ne peut pas affirmer vouloir - pour le prochain scrutin, c'est ad usum delphini n'est-ce pas - elle ne peut pas affirmer qu'elle va contrôler l'immigration, alors que sa philosophie de base, c'est de l'autoriser.

Q- Laquelle de ces deux versions vous préférez, monsieur Le Pen : la Constitution européenne rendra l'Europe plus forte, ou pour une Europe plus forte, on commence par dire non. Laquelle des deux ?

R- Ni l'une, ni l'autre parce que, autant je suis partisan d'une coopération...

Q- La première est de J. Chirac, la deuxième de L. Fabius.

R- Justement, cela ne m'étonne pas de ne pas être d'accord ni avec l'un, ni avec l'autre. Je suis pour une coopération des pays européens qui ne date pas d'aujourd'hui, ils n'auront même pas attendu l'Union européenne pour coopérer. Je note au passage d'ailleurs, j'ai lu ça l'autre jour que proportionnellement, statiquement, les échanges entre la France et l'Allemagne sont exactement les mêmes qu'en 1913. Par conséquent, il n'y a pas eu de progrès particuliers sur ce sujet.

Q- C'est vous qui parlez ce matin d'histoire, nous baignons dans les commémorations. Vous avez vu V. Poutine qui a fait une incroyable démonstration de force hier, de charme autoritaire aux chefs d'Etat ses invités. C'est quelqu'un Poutine, là, en ce moment non ?

R- Oui, je pense, oui je pense, que la Russie a la chance d'avoir à sa tête un homme qui assume les responsabilités du pouvoir et qui met de l'ordre dans ce qui aurait pu être un chaos très dangereux à la suite de l'effondrement du communisme.

Q- F. Bayrou disait sur Europe 1, dimanche, il y a un risque de restalinisation de la Russie.

R- Oui, on le perçoit en effet. Je crois qu'il y a une frustration de la fierté russe et qu'elle se manifeste justement par cette espèce de sympathie pour ce qui leur apparaît comme le caractère positif du stalinisme, à savoir les victoires de la Russie au temps où Staline était le dictateur. Et puis on oublie plus facilement, je crois, les douleurs que les bonheurs.

Q- Oui, encore l'histoire. L'Algérie a célébré à Sétif, les 60 ans de la répression des indépendantistes par l'Armée française. L'Algérie attend un nouveau geste de la France. S'il en faut un, lequel ? D'autant plus qu'à Paris, ceux qui s'appellent "les indigènes de la République" ont défilé contre les violences de Sétif et ont scandé "France, assume ton héritage, France assume ton héritage". Qu'est-ce que cela inspire à J.-M. Le Pen ?

R- Ce qu'il faudrait, c'est donner une bonne réponse très claire à monsieur Bouteflika. C'est que la France n'a pas l'intention de subir le chantage du Gouvernement FLN. Et je suis assez scandalisé, mais je mets toujours moi, la responsabilité là où elle se situe, c'est-à-dire chez les politiciens français. Que ce soit pour l'immigration, que ce soit pour d'autres sujets, les seuls responsables des carences, aussi bien de notre diplomatie que de notre politique sociale ou économique, ce sont les politiciens français, de droite et de gauche. Je suis scandalisé que personne n'ait répondu, autrement que d'une manière servile l'ambassadeur de France à Alger, personne n'a répondu au Gouvernement...

Q- Digne, certains disent digne. Pourquoi servile, ce n'est pas bien ?

R- Si servile, non servile, en reconnaissant la responsabilité de la France. Il y a trop de gens qui s'essuient les pieds sur le paillasson de la France. N'est-ce pas, c'est trop facile de se donner bonne conscience en rejetant sur la France la responsabilité d'évènements qui ont été ce qu'il ont été, mais dans lesquels d'autres gens que nous ont eu des responsabilités. Je rappelle cependant, parce qu'il faut que les gens sachent que le Gouvernement, au moment de l'affaire de Sétif en Algérie, le Gouvernement était socialo-communiste et MRP.

Q- Dernière remarque : monsieur Raffarin est rentré à Matignon après son opération du Val de Grâce...

R- Oui, paraît-il qu'il se fait de la bile !

Q- Oh que c'est drôle ! Vous en sortez quelquefois de meilleures !

R- Non mais, c'est vrai, la vésicule biliaire sert à faire de la bile.

Q- C'est ça aussi d'être à Matignon. Il va réduire sa participation à la campagne du référendum. Est-ce que vous dites, c'est tant mieux ou c'est dommage ?

R- Non c'est dommage, parce que je trouve que lui, comme Chirac apporte plutôt du courant au "Non" qu'au oui.

Q- Oui, en tout cas merci d'être venu. Vous voyez que vous pouvez vous réveiller le matin, c'est peut-être un signe de votre forme. Je vois que vous avez, n'est-ce pas Julie, une pochette et une cravate jaune soleil pour la prochaine défaite...

R- Absolument, c'est l'optimisme !

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 10 mai 2005)

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