Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale, à France 2 le 13 avril 2005, sur l'emploi des jeunes, l'apprentissage et le Contrat d'insertion de la vie sociale (CIVIS) et les plate-formes des vocations dans le cadre des Maisons pour l'emploi. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale, à France 2 le 13 avril 2005, sur l'emploi des jeunes, l'apprentissage et le Contrat d'insertion de la vie sociale (CIVIS) et les plate-formes des vocations dans le cadre des Maisons pour l'emploi.

Personnalité, fonction : BORLOO Jean-Louis, LABORDE Françoise.

FRANCE. Ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale

ti : Q- Avec J.-L. Borloo ce matin, ô surprise !, parler évidemment de l'emploi, mais en particulier l'emploi des jeunes. Avec un dispositif assez large finalement, puisqu'il s'agit à la fois de remotiver les plateformes de vocation pour les jeunes et l'apprentissage. Alors expliquez-nous comment tout cela fonctionne ?

R- C'est assez simple au fond, on a fait ce que tout le monde savait qu'il fallait faire. On a un problème dans ce pays qui est terrible, on a l'emploi des jeunes le plus mauvais d'Europe et en même temps on est face à une situation de départ en retraite, qui fait qu'on a des besoins massifs de recrutement. J'ai été hier à Orly dans un centre d'apprentis, le président de la plasturgie me disait, "dans les 3-4 ans, j'ai besoin de 50.000 personnes". Dans le bâtiment - on peut être ingénieur, juriste dans le bâtiment, parce que, quand on développe un secteur - on a 300.000 besoins dans les cinq ans qui viennent avec l'accroissement du logement et de la rénovation urbaine. Or, on est dans un pays où si on ne fait pas des études longues, à la fac, littéraires sans trouver de boulot après, tout de suite, on est complètement à la galère, donc c'est absurde !

Q- Donc il faut qu'il y ait une plus grande cohérence entre en effet les besoins et puis les formations des jeunes ?

R- Oui et on sait quels sont les besoins. Il faut simplement que l'on fasse de l'enseignement théorique et de l'enseignement pratique en même temps, cela s'appelle l'apprentissage.

Q- Vous nous avez montré, d'ailleurs, tiens j'en profite, vous nous en avez apporté quelques-uns...ça cela va être une campagne que vous lancez...

R- Oui qu'on lance tout à l'heure avec L. Hénart...

Q- "L'apprentissage a changé, c'est le moment d'y penser"... On voit en effet quelques images. On vous écoute.

R- Mais l'apprentissage, il faut bien savoir que c'est la meilleure des formations. Si vous voulez entrer à Air France pour travailler sur la piste, en maintenance ou comme pilote de ligne, c'est par l'apprentissage. Vous voulez être aide-soignante, c'est l'apprentissage, vous voulez être journaliste, c'est l'apprentissage. C'est une partie théorique et une partie pratique. Aujourd'hui, l'apprentissage a complètement changé.

Q- En France, on avait une vision très mauvaise de l'apprentissage, pas comme en Allemagne. En France, on considérait en gros, que c'était ceux qui avaient échoué à l'école qui faisaient apprenti.

R- Ce qui est absurde, le mépris français pour l'apprentissage est complètement déraisonnable. Si vous voulez aller travailler dans les métiers de bouche, Bocuse sort de l'apprentissage. Un médecin, l'internat c'est quoi ? C'est de l'apprentissage ! Donc on n'en a un peu moins de 350.000 en France et il nous en faut 500 à 550.000 par an. C'est pour cela qu'on lance une campagne. Moi je dis aux parents de ces jeunes...

Q- Qui nous regardent, qui sont en train de se lever, avant de partir à
l'école.

Q- [Qu'] on peut faire par l'apprentissage tous les métiers, bijoutiers, tout.

R- Les chiffres d'ailleurs sont impressionnants, parce qu'on se rend compte que 83 % des jeunes qui sortent d'une formation d'apprentissage trouvent un emploi.

Q- Dans les trois mois, dans les trois mois. Alors en plus vous pouvez commencer par un BP, un CAP, vous pouvez devenir ingénieur, vous pouvez continuer à progresser. Moi j'ai vu des jeunes hier qui s'occupent de froid, de climatisation, d'automobile, heureux. C'est quand même extraordinaire ! Vous êtes étudiant d'un métier, vous gagnez votre vie et vous aurez un vrai job.

R- Quand vous dites "étudiant apprenti", c'est-à-dire que vous allez, y compris sur les mots, changer le terme d'apprenti qui pourrait avoir une connotation un petit peu...

Q- Non, il y aura toujours la carte nationale d'apprenti qu'on lance qui donne les mêmes droits que les autres étudiants et en dessous c'est "étudiant des métiers". Parce que c'est les mêmes droits : droit au logement, au cinéma, enfin...

R- "Carte apprenti étudiant des métiers", c'est la même chose que carte étudiant tout court ?

Q- Absolument, absolument. Simplement il y en a un c'est théorie et pratique et l'autre c'est que théorie. Eh bien quand ce n'est que théorie, c'est plus dur. Le cercle vicieux est de trouver un boulot quand on n'a pas d'expérience. Enfin, c'est hallucinant. Or il faut bien savoir que notre pays a besoin de recruter massivement dans les trois ans qui viennent.

R- Alors qu'est-ce que c'est que le contrat d'insertion de la vie sociale, parce que ça c'est aussi une nouveauté ?

Q- Ça c'est un truc étonnant. Au-delà de ce que l'on vient de dire, on a 260.000 jeunes aujourd'hui qui sont dans la galère complète, mais galère ! On ne peut pas les laisser comme ça. Alors on a plein de dispositifs en France, mais ils ne savent pas où aller, comment aller ? Alors la meilleure façon c'est de les prendre par la main. Donc on a mis en place des référents, 8.000 en France pour que chaque jeune...

Q- Des adultes qui sont des sortes de tuteurs ?

R- Des adultes qui ne les lâcheront plus jusqu'à un boulot. Alors stage, formation, apprentissage, peu importe, ils ne les lâchent plus. Alors c'est un vrai contrat en acier promis à Strasbourg : les jeunes s'engagent à venir toutes les semaines suivre, etc. L'adulte, que nous nous évaluons, le prend par la main et peut en plus lui donner jusqu'à 300 euros par mois pour dépanner, un drame, un problème de logement, la mobylette en panne, bref, toutes les choses qui font que quand on est dans la galère c'est toujours de plus en plus compliqué. Donc on en aura 265.000, cela s'appelle des " CIVIS ". Je dis à tous les jeunes qui sont vraiment loin de tout là, dans la galère complète, prenez contact avec la Mission locale, allez signer...

Q- A la Mission locale de l'emploi, vous aurez un tuteur qui va vous aider.

R- Absolument, absolument !

Q- Et ce tuteur, c'est avec lui par exemple que l'on pourra évaluer les capacités de chaque jeune, avec ce que vous appelez la plateforme de vocation c'est ça ?

R- Alors on a ouvert à Metz et à Strasbourg et on l'étend partout, une plateforme des vocations. C'est-à-dire, vous allez à l'ANPE et vous allez faire tester vos talents. Parce que l'idée encore française, qu'il faut avoir fait des études de lettres c'est sur un curriculum vitae, c'est sur un nom, avec toutes les discriminations que cela suppose, qu'on peut être recruté, c'est bien pour quelques-uns, mais c'est absurde ! On a, chacun d'entre nous, des talents. Donc vous allez à l'ANPE et on a ouvert maintenant ces plateformes où vous allez tester votre capacité de leadership, votre capacité de travailler en équipe. Votre talent manuel, votre talent intellectuel, vos talents. Les grandes boîtes mondiales l'utilisent déjà, maintenant le service public de l'emploi l'a mis en place pour les jeunes.

Q- Est-ce tout ça au fond qui va se retrouver dans ce qui va s'appeler
la Maison de l'emploi ? Est-ce cela le but ?

R- Si, si,

Q- Il y aura un guichet unique, on n'aura pas besoin d'aller courir partout, à la mairie, à tel endroit, à la Chambre de commerce, que sais-je, à l'UNEDIC, aux Assedic ? Il y aura la Maison de l'emploi !

R- Il y aura d'abord un dossier unique et puis une maison commune dans un bassin dans lequel on va dire : voilà, dans les trois, quatre, cinq ans qui viennent, voilà les besoins d'emploi, en mécanique, en boucherie, en électronique, dans le service public, les infirmières. Qu'on ne recommence pas l'histoire des infirmières portugaises...

Q- Espagnoles !

R- Ou espagnoles, je ne sais plus. Bref, les besoins, on déclenche les formations. On accompagne les gens, on les suit, on les soutient, on fait la relation. Il y a un problème, eh bien on recommence à nouveau. La gestion des ressources humaines de notre pays, notre pays est un pays vieux qui a des besoins de recrutement. La pyramide des âges fait qu'on a besoin, il faut que l'on passe d'un système d'allocation à un système de gestion des ressources humaines.

Q- Dans combien de temps à peu vous pensez que tout ça va se retrouver, j'allais dire bêtement dans les chiffres de l'emploi.

R- Le Plan de cohésion sociale, c'est vingt programmes, une vingtaine de réacteurs qui démarrent tous ensemble en ce moment. Cette semaine, Maison de l'emploi, les contrats pour les jeunes, l'apprentissage.

Q- C'était le 18 janvier.

R- Cela a été voté le 18 janvier, 52 décrets, c'est parti. Là, on est en train de pousser comme un avion...

Q- C'est un gros quadri moteur qui va décoller.

R- Oui, mais avant qu'il décolle, il faut qu'il prenne de la vitesse. Or là, on est en bout de piste, on a pris de la vitesse, on commence. On va voir les chiffres à fin de deuxième semestre 2005 et on sera à plein régime 2006.

Q- Est-ce qu'il n'y a pas eu justement un trou d'air, puisque vous l'employez une image aéronautique ? On a vu que les chiffres du chômage étaient moins bons. Vous avez été le premier à dire : on n'arrivera pas à passer en dessous de la barre des 10 % et puis J.-P. Raffarin a confirmé après. C'est un petit trou d'air ou cela fait partie du... ?

R- Il y a deux choses : il y a ce qu'on fait, là, qui dépend de nous ; ça, dans les deux, trois ans, cela vaut trois points structurels, quelle que soit la conjoncture. Et puis à côté, on a la conjoncture. Les Allemands... J'étais en Alsace hier ou avant-hier. Une grande partie des gens travaillaient en Allemagne. [Mais] en Allemagne, il y a une petite dépression économique. Ils ne passent plus la frontière. Le taux de chômage en Alsace a augmenté de 59 %. Ça cela s'appelle la conjoncture. La conjoncture, moi je ne sais pas la maîtriser la conjoncture. Mon boulot, c'est les éléments structurels.

Q- Juste un mot, parce que je vais me faire gronder, sur l'Europe. Le "non" monte, monte et on sent qu'il y a une inquiétude. Le social y est pour beaucoup quand même, non ?

R- C'est complètement paradoxal, parce que c'est le premier document soumis à ratification pour 450 millions de personnes qui met l'économie sociale de marché au c¿ur, c'est le seul. C'est la première fois et en même temps, l'inquiétude. Mais je crois que l'inquiétude c'est plutôt quand... Vous voyez là, tous ces recrutements, le fait qu'on ait un futur, ce n'est pas perçu par la population.

Q- Pas encore !

R- Et dans ce cas là, la vieille idée française, c'est l'Etat. Et alors la décentralisation, qui était une nécessité, a été vécue comme un peu de perte de l'Etat et, là, l'Europe un peu d'inquiétude !

Q- Merci beaucoup J.-L. Borloo, on vous fera revenir, parce qu'on voit bien que vous avez beaucoup de choses à nous dire.

R- Vive l'apprentissage !

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 19 avril 2005)

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