Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale, à Europe 1 le 17 mai 2005, sur la journée de solidarité et les positions sur le référendum sur la Constitution européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale, à Europe 1 le 17 mai 2005, sur la journée de solidarité et les positions sur le référendum sur la Constitution européenne.

Personnalité, fonction : BORLOO Jean-Louis, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'emploi, du travail et de la cohésion sociale

ti : Q- Apparemment, vous êtes en forme...

R- Très !

Q- Parce que la journée de solidarité a été un échec ; est-ce que c'était une bonne idée, finalement ?

R- Ecoutez, oui, c'était une bonne idée. Sur la forme, on peut avoir le sentiment que l'effort n'est pas exactement partagé de la même manière par tous. Mais enfin, je rappelle qu'il y a deux ans, 75 % des Français proposaient de donner sept heures, en fait, par an, une journée. Alors sur l'organisation pour l'avenir, il y a une commission qui se réunit à partir de cet après-midi. A la fin du mois, elle rendra son rapport. Comment mieux organiser cette journée de solidarité, plus souple, plus libre, plus équitable ?

Q- Mais le jour de Pentecôte ?

R- Laissez faire l'évaluation !

Q- Non, mais votre avis ?

R- Vous êtes gentil, on est le lendemain matin là ! Moi, je suis pour la liberté, pour la souplesse. Sept heures, voilà ce qu'on demande aux gens, c'est sept heures et probablement un peu mieux partagées.

Q- C'est-à-dire sur le principe, on le maintient, une journée de solidarité...

R- Je crois que sept heures, pour ce programme-là, c'est bien.

Q- Mais pas forcément en 2006 ou 2007 sur la journée de Pentecôte ?

R- Vous êtes formidable, vous voulez qu'on apporte les réponses avant que l'évaluation soit faite. Oui, si vous voulez ma réponse personnelle, mais on peut dire plus de souplesse. Mais d'ailleurs le texte disait simplement, "vous faites ces sept heures quand vous voulez dans l'année, à défaut d'accord". C'est tout ce que disait le texte. Le problème, c'est que comme personne n'a anticipé, il y a eu moins d'accords que prévu.

Q- Vous voulez dire que le Gouvernement ne l'avait pas anticipé, parce que c'est le Gouvernement qui a donné le premier la réponse, la journée de Pentecôte...

R- Monsieur Elkabbach...

Q- Et maintenant, il l'évalue pour savoir s'il doit le maintenir.

R- Monsieur Elkabbach, est-ce que vous savez qu'il y a un Parlement dans ce pays ?

Q- Il était fermé hier ...

R- Monsieur Elkabbach, si on allait un peu au fond des choses. Les grandes associations, avant la canicule, pour les handicapés, j'ai l'appel là, sondage 75 % des Français disent "Nous, on est prêt à donner une journée pour ça". Puis arrive la canicule, puis le Gouvernement saisit le Parlement et le Parlement dit : "Ok, sept heures, organisez-vous comme vous voulez". Attendez ! Il n'est jamais interdit d'évaluer et puis s'il y a un truc qui n'est pas parfait, de le modifier. C'est ça un pays moderne qui évolue en permanence.

Q- On essaie de comprendre. Après ce qui s'est passé hier, est-ce que ce n'est pas votre part, Gouvernement, de l'autosatisfaction ? Ce n'est pas un lundi d'échec, comme dit F. Hollande ?

R- Non, je pense qu'il faut adapter, c'est pour ça qu'on évalue. Vous savez, sur tous les textes, la méthode d'ailleurs qui consiste à évaluer en temps réel très vite pour modifier tel ou tel point, me paraît indispensable. Prenons l'exemple, en Alsace, par exemple, il y a un droit local, je veux dire il faut qu'on tienne compte de ce droit local. Il y a PSA Colmar : ça n'a pas fonctionné à près de plus de 50 %, mais c'est une réalité locale. Ne pas en tenir compte est ridicule.

Q- Qu'est-ce que les comportements d'hier révèlent, J.-L. Borloo, sur l'état moral de la société française ? On dit c'est de l'égoïsme, c'est de l'angoisse, c'est de la méfiance, c'est une colère qui monte...

R- Non, non... Sur ce sujet particulier, je crois que... Bon, ça ne fait probablement rigoler personne d'aller travailler une journée de plus, mais sept heures, une journée dans l'année, je crois que tout le monde est prêt à le faire. Je vous dis une fois de plus, regardons que ce soit mieux réparti, que tout le monde réellement y contribue, que personne ne passe à travers les mailles du filet...

Q- Tous les revenus, tous les retraités, toutes les professions indépendantes...

R- Un effort est toujours supportable si vous savez qu'il est largement partagé, mais de grâce, de grâce, arrêtons de considérer... J'ai beaucoup d'articles ce matin sur "les Français égoïstes", "le quant à soi". Ce n'est pas vrai. Globalement, en RTT ou pas, la grande majorité a donné sa journée aujourd'hui ou à un autre moment ou avant les vacances. Cela va permettre de faire ce plan de 10 milliards, et non pas de 2 milliards, c'est 2 milliards par an, c'est 10 milliards ce plan de solidarité. Pour l'année du handicap ça me paraît la moindre des choses pour nos anciens. Une société qui ne s'occupe pas des anciens est une société qui n'a pas de repères, c'est une société morte.

Q- Pour J.-L. Borloo, hier les Français ont fait preuve d'esprit civique.

R- Oui, moi je trouve l'esprit civique beaucoup plus que tous les commentateurs assis sur leurs chaises ne le laissaient entendre.

Q- Pour cette Pentecôte est-ce que vous allez récolter vraiment les 2 milliards d'euros escomptés ?

R- Oui. La taxe est arrêtée, elle est de 0.3 point, excusez-moi d'être technique. Cela fait 2 milliards par an sur un programme de cinq ans. On peut dire ce que ça va faire : 6.000 postes de soins infirmier à domicile, 100 nouvelles maisons de retraite, 2.125 places d'accueil de jour dédiés aux malades d'Alzheimer, 1.125 places d'hébergement temporaire. Moi je suis en train de travailler sur les contrats d'avenir sur 30.000 recrutements d'aides à domicile pour la dépendance, alors ça vaut le coup de donner sept heures.

Q- Et c'était hier P. Douste-Blazy qui disait que 2 milliards de solidarité, cela ne représente que le tiers des 6 milliards. Aujourd'hui, vous dites 10 milliards, c'est le cinquième qui serait nécessaire pour faire jouer la solidarité, mais vous rappelez que c'est 2 milliards...

R- Par an pendant cinq ans. Je peux continuer ; création de 3.500 places en centre d'aide par le travail, création de 1.800 places d'accueil spécialisées pour les enfants handicapés, 44 projets de centres d'action médico-sociale précoce. Bref, c'est tout un dispositif. Il fait 6 milliards, dit P. Douste-Blazy ; le programme est de 10 milliards là de recettes dans une caisse autonome, pas comme la vignette automobile qui est partie dans le budget général de l'Etat. C'est une caisse autonome, c'est démocratique, c'est évaluable.

Q- Donc les 2 milliards sont récoltés ?

R- Mais bien sûr.

Q- Et alors ces 2 milliards, il devait y avoir 400 millions destinés aux départements pour aider à financer l'APA...

R- Oui, absolument !

Q- Des départements ont fermé. Dans ce cas, est-ce que l'Etat va décider de leur verser tout de même les subventions ? Est-ce qu'il n'y a pas un petit peu un rappel ou était-ce une sanction ?

R- L'enveloppe globale des 400 millions d'euros est en fait versée sur les
frais réellement engagés, donc il n'y a pas de difficultés particulières.

Q- Alors la décision de savoir si on aménage, on assouplit cette loi ou
on la brûle, qui la prendra ?

R- Le Premier ministre, sur le rapport de J. Leonetti, la mission
d'évaluation à fin juin.

Q- Fin juin, ce sera le même Premier ministre ?

R- Ecoutez, il n'y a aucune raison de penser le contraire.

Q- Oui ?

R- Ah ! Oui.

Q- Qu'est-ce que vous dites, J.-L. Borloo, à ceux qui répètent que le Gouvernement et son chef devraient se taire, qu'ils fabriquent du "non" ? Comment on reçoit, quand on est ministre, de telles interventions qui montent ici ou là ?

R- Ecoutez, je ne sais pas si le Premier ministre ou tel membre du Gouvernement fabrique du "non", je ne sais pas d'ailleurs si L. Fabius fabrique du "non". A ce propos d'ailleurs, je dois vous dire que je suis un peu surpris que L. Fabius, pour lequel j'ai à titre personnel de l'estime, parle des problèmes sociaux posés par ce référendum et se refuse à débattre, chez vous d'ailleurs, pendant une heure avec le ministre en charge des Affaires sociales, sur le référendum.

Q- C'est-à-dire vous voudriez débattre avec L. Fabius ?

R- Mais ça lui a été proposé et par vous et par moi et je dois dire qu'un débat démocratique, c'est, calmement, entre gens qui se respectent, échanger des arguments. J'aimerais qu'on aille au fond de ce problème de modèle social. Parce que je vais vous dire, moi ce que je pense de tout ça, il faut arrêter de raconter des carabistouilles. Il n'y a pas 50.000 modèles au monde.

Q- Là vous dites aussi à Sarkozy Nicolas, que...

R- Pour l'instant, je parle du référendum.

Q- Oui, mais parce que N. Sarkozy dit : il faut changer le modèle social français qui est usé, à bout.

R- A bien des égards il est fatigué, c'est pour ça qu'il y a plan de cohésion sociale et on en change. Là où je suis en désaccord partiel, c'est qu'il y a une vision qui est essentiellement industrielle alors que la réalité c'est la souplesse, notamment sur le service. Mais revenons au référendum. Vous savez, il faut que les Français... il n'y a pas cinquante modèles : on est ou pour l'économie de marché ou pour la dictature du prolétariat et le collectivisme. Alors après pour l'économie de marché, on est pour l'économie sociale des marchés ou l'économie ultra libérale.

Q- Vous voulez dire que L. Fabius a choisi ?

R- Non, je ne dis pas qu'il a choisi, j'aimerais en débattre avec lui. Moi, je suis pour l'Europe, c'est l'économie sociale de marché. Mais ceux qui défendent - et ils ont le droit, O. Besancenot et d'autres - ils ne veulent pas d'économie sociale de marché, mais c'est un vrai sujet politique le référendum. Deuxième problème, nos valeurs "démocratie". Mais si ce n'est pas la démocratie ce qui est mis dans la Constitution, c'est quoi ? C'est les religieux ? C'est la dictature ? Troisième sujet, le syndicalisme. La Constitution dit "liberté syndicale". Mais l'inverse, si on vote "non", cela veut dire quoi ? On ne reconnaît pas la liberté syndicale ? Vous savez qu'il y a des syndicalistes emprisonnés dans le monde ? Liberté d'opinion, c'est quoi le contraire de liberté d'opinion ? C'est des journalistes dans des prisons ou des journalistes assassinés. Les valeurs de notre Europe, c'est quoi ? Economie sociale de marché, liberté de la presse, liberté syndicale, laïcité, démocratie, alors si ça... On peut être contre ce modèle-là, mais si on est pour, on vote "oui".

Q- J.-L. Borloo, il ne faut pas que vous soyez frustré d'un débat, appel à L. Fabius. Mais lui, il préfère le chef de l'Etat.

R- Oui, mais la démocratie c'est éclairer les autres, ce n'est pas où est-ce que je me positionne et pour qui je me prends ou je voudrais être pris. Il doit débattre sur les sujets sociaux, je le respecte, mais je pense que nous devons, nous, respecter les Français et nous devons en débattre tranquillement ensemble.

Q- Vous avez entendu les sondages, celui d'Ipsos/Le Figaro/Europe 1 : le "non" est favori, Dans les sondages, il est dit que les Français veulent le changement. Est-ce qu'il viendra du "oui", est-ce qu'il viendra du "non" ?

R- Le "oui" c'est dire au monde entier : "voilà nos valeurs".

Q- Non, mais le changement viendra de... ?

R- Vous parlez de quel changement ?

Q- Les changements dans la société, les changements à l'égard de l'Europe, face à la mondialisation, les changements à l'intérieur de la société française et de la politique française.

R- Les changements... Déjà à l'extérieur. Moi, je suis en train de me battre pour que Toyota double ou triple ses implantations chez nous. Mais je fais la même chose avec Bombardier, le Canadien... Attendez ! Ecoutez-moi parce que c'est pour les ouvriers français. Je raconte quoi au président de Toyota, qui veut investir en Europe, il a déjà une usine chez nous ? Je lui dis quoi ? " Vous voulez investir en Europe, vous choisissez la France ; une France qui dit "non" ? Mais l'essentiel de nos emplois actuellement sont des investissements étrangers, 30.000 emplois l'année dernière. On va aller leur expliquer à 10.000 kilomètres qu'on a la trouille, qu'on est un pays qui n'a pas d'avenir, qu'on ne veut pas aller dîner avec les Tchèques et les Polonais le soir ?

Q- Et en politique intérieure ?

R- Quel rapport avec la politique intérieure ? Aucun. Le Président a dit que la politique intérieure avait ses propres rythmes, ses propres règles. C'est à lui...

Q- S'il y a des changements, ils se feront dans longtemps ou vite ?

R- Je n'en sais fichtrement rien ! Moi, mon problème c'est cette Constitution. Je n'ai pas envie de dire à mes amis polonais ou tchèques qu'au titre des cinq ou six valeurs, que je développais tout à l'heure : "les gars, on n'est pas dans le même bateau". D'ailleurs je trouve que le mot "élargissement" est un mot très petit par rapport à ce que c'est qu'est la réconciliation européenne après tant de drames.

Merci, bonne journée, et on a lancé un appel à L. Fabius, à nouveau, sur Europe 1.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 17 mai 2005)

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