Interview de M. Dominique Strauss-Kahn, député PS, à "Europe 1" le 11 mai 2005, sur ses arguments en faveur du oui au Traité de Constitution européenne et ses réponses aux détracteurs du texte. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Dominique Strauss-Kahn, député PS, à "Europe 1" le 11 mai 2005, sur ses arguments en faveur du oui au Traité de Constitution européenne et ses réponses aux détracteurs du texte.

Personnalité, fonction : STRAUSS KAHN Dominique, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. PS, député

ti : Q- Est-ce que votre DVD a du succès ?

R- J'ai le sentiment qu'il est utile, c'était l'objectif. Il sert à des réunions de quelques personnes qui discutent des arguments de cela... Je crois que c'est un instrument nouveau, qui permet de débattre sur le fond.

Q- C'est le DVD de D. Strauss-Kahn et il paraît qu'il y aussi un CD du PS, sur la Constitution expliquée à la fois aux enfants et à leurs parents. Avec tant d'arguments forts pour le oui, c'est le non qui peut, ce matin, l'emporter. Est-ce que vous savez pourquoi ?

R- Je crois d'abord qu'il faut souligner le résultat, c'est-à-dire, en gros, que nous sommes à égalité et que rien n'est fait. Si à un moment on a pu croire que le oui allait l'emporter, c'est quelque chose qui n'est pas évident du tout. Je crois que le oui gagnera, et je crois que pour cela, il faut se battre et se battre jusqu'au dernier jour. Pourquoi ? Parce qu'il y a beaucoup de choses mélangées dans ce vote. A mesure que l'on se rapproche du 29 mai, j'ai le sentiment que les Français se concentrent plus sur l'objectif, sur l'Europe. Du coup, je pense qu'ils finiront par vouloir continuer à construire l'Europe avec nos voisins. Mais il y a un parasitage incroyable qui vient de la conjoncture, du rejet de la politique de monsieur Raffarin, qui vient de ce que les Français ont envie de dire non. C'est ce parasitage qui crée la force du non.

Q- Que dites-vous à ceux qui vont voter, parce qu'ils sont mécontents, hostiles à la politique intérieure ? Et en même temps, il y a le parasitage, et qui sont les parasiteurs ?

R- Je leur dis que je refuse cette politique de monsieur Raffarin autant qu'eux. Mais c'est en 2007, au moment où il y aura une élection française pour changer de politique que le problème se posera, pas aujourd'hui. Aujourd'hui, c'est de l'Europe dont il s'agit. D'ailleurs, J. Chirac a dit à la télévision que le 30 mai, même si le non l'emporte, qu'il sera encore là. Et à l'Assemblée nationale, il y aura la même majorité. Donc, cela ne changera rien de ce côté-là. Ce n'est pas cette élection-là. Qui sont les parasiteurs ? On le sait bien : tous ceux qui ont intérêt à ce que le non gagne, qui voient que leurs arguments, sur le fond, s'effrite. Je suis très frappé de voir que tous les arguments avancés par les tenants du non, petit à petit, tombent à l'eau. Dire que l'avortement sera interdit par la Constitution, cela a été balayé ; dire que la laïcité n'est pas reconnue, cela a été balayé ; dire que la défense française et européenne est soumise à l'OTAN, cela a été balayé. Donc, il reste ce parasitage.

Q- Mais il y a encore d'autres arguments, on les verra. Mais êtes-vous d'accord avec L. Jospin qui disait que le oui de droite et le oui de gauche sont là, pour l'Europe, compatibles ?

R- Oui, le oui de droite et le oui de gauche savent - ou croient savoir en tout cas, ne soyons pas arrogants - ce qu'est une Constitution, c'est-à-dire un cadre. Cela ne veut pas dire qu'ils seront d'accord sur les politiques à conduire, mais ils sont d'accord sur le cadre démocratique dans lequel on veut le faire.

Q- D. Mitterrand va s'exposer ce soir - je crois que c'est sur France 2 - ; G. Mitterrand, le fils, affiche son oui. Selon vous, qui êtes un des héritiers, le grand Européen mort, aurait-il préféré le oui ou le non ?

R- C'est toujours détestable de faire parler les gens qui ont disparu. Ceci dit, s'il y a un homme, qui après le général de Gaulle, a contribué à faire que l'Europe se fasse, à ce que le couple franco-allemand avance, c'est bien F. Mitterrand. Donc, je pense que non seulement F. Mitterrand aurait évidemment voté oui, mais je pense que si F. Mitterrand était là, il n'y aurait pas de débat et le oui l'emporterait très largement.

Q- Dans cette campagne, on a l'impression que se mêlent à la fois l'idéologie et le docteur Freud. Plus que jamais, on utilise l'esprit de Mitterrand, au point que l'on peut se demander, s'il ne manque pas aujourd'hui, pour savoir si on vote ou non, Baltik, le chien de Mitterrand. On a fait parler tout le monde chez les Mitterrand !

R- Peu importe. Ce qui compte, ce n'est pas de savoir ce que fait une famille. Les familles se divisent, comme l'ensemble des Français. Ce qui compte, c'est le fond du débat. Et le fond du débat, c'est est-ce que nous voulons, oui ou non, continuer à construire l'Europe avec nos voisins, est-ce que nous voulons commencer à construire une Europe politique ou rester dans une Europe des marchés ? Et à cela, il n'y a pas d'hésitation, la France ne peut pas - parce que c'est son histoire, parce que c'est sa culture - ne pas vouloir continuer à être capitaine de l'équipe qui conduit l'Europe, plutôt que d'aller sur le banc de touche.

Q- Vendredi, vous allez à Sotteville-lès-Rouen, c'est-à-dire sur le territoire de L. Fabius. Ce n'est pas pour provoquer un parasiteur, mais est-ce qu'il ne faut pas reconnaître que ces arguments font quelquefois mouchent ? Par exemple, il dit que si on entre dans l'Europe à 25, on n'en sort plus. On peut, un jour ou l'autre renégocier, ce traité ?

R- Je vais à Sotteville-lès-Rouen, pour ne provoquer personne, au contraire, mais parce qu'il est normal de mener de débat partout, et je pense qu'il faut le faire en Seine-Maritime comme ailleurs ; j'y serai donc vendredi. Dire "si on entre dans l'Europe à 25, on n'en sort plus", n'a strictement aucun sens, parce que de toute façon, nous y sommes dans l'Europe à 25, donc, ce n'est pas le traité qui crée l'Europe à 25, nous y sommes. Dire qu'on peut le renégocier, c'est vrai, évidemment, légalement, on peut toujours renégocier un traité ; tout nouveau traité renégocie le précédent. La question n'est pas une question légale, c'est une question politique : avec qui ? Ceux qui disent aujourd'hui "il faut aller plus loin", avec qui veulent-ils le faire ? Il y a 25 pays, il en faudrait 24 qui soient d'accord pour renégocier. Est-ce que parmi les 24, ils sont capables de les amener ? Non...

Q- Donc, on nous raconte des histoires ?

R- Oui, plus que des histoires, certains peuvent penser que ce sont des mensonges. Est-ce que, même ceux qui disent qu'on peut renégocier sont capables d'amener un seul Gouvernement qui a négocié ce traité et qui voudrait, demain, le renégocier ? Aucun, il n'y a personne avec qui renégocier ! Ce que veulent tous nos partenaires, c'est ce traité-là et ne considérant pas qu'il est merveilleux, ils savent qu'il y en aura un autre derrière, mais ils savent que pour en avoir un autre derrière, et encore un autre après, il faut commencer par avoir celui-là.

Q- Mais pourquoi le dit-il ? Il est grand, il a été ministre, il est européen.

R- Il est grand et il a été ministre, le reste... Chacun défend...

Q- Le reste c'est quoi ? Cela veut dire qu'un avocat du non ne peut pas être européen ?

R- Si un avocat du non peut être européen, bien sûr. Cela ne veut pas dire que tous les avocats du non sont européens. Ce que je crois aujourd'hui, c'est que la bataille est devenue, pour certains, une bataille trop personnelle qui n'est plus sur le fond du débat.

Q- C'est qui "certains" ? Il faut être clair.

R- Ceux qui ont traditionnellement été contre la construction européenne. Le Pen à l'extrême droite ou même à la droite extrême monsieur de Villiers. A gauche, les communistes, l'extrême gauche, les gauchistes, etc. Ils sont dans une ligne traditionnelle. Ceux qui traditionnellement ont été dans la construction de l'Europe et qui, tout à coup, aujourd'hui, changent d'avis, à mon avis, c'est une position très inconfortable, dont les Français voient bien qu'elle n'est pas motivée uniquement par le fond du débat.

Q- Mais pourquoi ils choisiraient une position inconfortable ?

R- Avec le sentiment que cela donne un espace. Enfin peu importe, je ne veux pas sonder les reins et les c¿urs, ce qui m'intéresse...

Q- Mais c'est vous qui le dites. On voit le fond. Mais par exemple, un autre argument de L. Fabius qui dit qu'il ne veut pas d'un monde dominé par la finance. Il ne dit pas les financiers, il dit la finance.

R- Personne ne veut d'un monde dominé par la finance, en tout cas, personne à gauche. Et c'est justement pour cela qu'il faut voter pour ce traité, qui, pour la première fois, fixe d'autres objectifs que le marché et l'économie à l'Europe. Il fixe comme objectif le plein emploi, la protection sociale, etc. Honnêtement, je ne me souviens pas exactement quelles mesures ont été prises par L. Fabius quand il était à Bercy pour que la Construction européenne échappe à la construction très financière et économique qui avait cours à l'époque.

Q- Beaucoup de Français ont la nostalgie de la grandeur nationale, de leur Marseillaise. Je pense qu'ils pensent qu'ils seraient mieux protégés par une France souveraine, que par l'Europe à 25, à 27, à 30. Ont-ils tort, honnêtement ?

R- Moi, je n'ai pas la nostalgie de la grandeur de la France, j'ai la fierté et l'ambition de la grandeur de la France. Ce que je ne veux pas, c'est que la France soit marginalisée dans l'Union, alors qu'elle en est largement l'inspiratrice. Or, ne pas voter ce traité, faire que le traité échoue, parce que la France aura voté non, c'est nous assurer - pas pour l'éternité, ça s'arrangera un jour... - pour des années, quatre ans, cinq ans peut-être, que la France sera secondarisée, sera mise sur le côté en Europe. Or je sais que depuis la Révolution française, ce sont les forces françaises du droit, de la liberté, répandues par les armées révolutionnaires partout en Europe qui ont marqué ce continent et que depuis, pendant deux siècles, la France a occupé ce territoire de l'Europe, en y apportant quelque chose de différent, de neuf, encore dans la construction européenne au cours de ces 50 ans. Je citais tout à l'heure, de de Gaulle à Mitterrand, il y a eu, de droite, comme de gauche, des présidents de la République qui ont su faire en sorte, notamment avec nos voisins allemands, que nous sachions faire en sorte que la France soit grande et inspiratrice de l'Europe. Cela ne doit pas cesser.

Q- Encore dix-huit jours de rude bataille, malgré cette poésie et ce lyrisme. Au bout du compte, qu'attendez-vous ?

R- Poésie et lyrisme, non...

Q- Mais il en faut !

R- C'est le poids de notre pays ! Qu'est-ce que j'attends ? J'attends que chacun se mobilise. Je rencontre tous les jours des gens qui me disent qu'ils ont tentés par le non, parce qu'ils en avaient assez de cette politique, de l'Europe telle qu'elle existe, qu'ils en avaient assez de ce Gouvernement. Et puis, qui disent que finalement, ils ont entendu que ce n'était pas l'occasion de voter contre le Gouvernement. Et justement, si l'on veut changer l'Europe, c'est l'occasion de prendre ce traité. Alors, ils vont voter oui. Eh bien il faut que jour après jour, chacun se mobilise pour aller convaincre de nouveau les électeurs.

Q- S'il y avait un non, vous seriez catastrophé ?

R- Si le non devait l'emporter, je serais très inquiet pour l'avenir de l'Europe et pour l'avenir de la France et je verrais là la victoire de ce caricaturiste américain, dans un grand journal américain qui disait "Ha, ha ! le non passera, on peut toujours compter sur les Français !".
[...]

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 11 mai 2005)

Rechercher