Interview de M. François d'Aubert, ministre délégué à la recherche, à Radio Classique le 27 avril 2005, sur l'ouverture d'un centre de recherches informatiques en France et l'adoption de quatre programmes de hautes technologies entre la France et l'Allemagne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François d'Aubert, ministre délégué à la recherche, à Radio Classique le 27 avril 2005, sur l'ouverture d'un centre de recherches informatiques en France et l'adoption de quatre programmes de hautes technologies entre la France et l'Allemagne.

Personnalité, fonction : AUBERT François d', CUGNY Emmanuel.

FRANCE. Ministre délégué à la recherche

ti : Q- Où en est le monde de la recherche ? A un peu plus d'un mois maintenant du référendum sur la Constitution européenne, comment cette échéance est-elle appréhendée par les chercheurs français et où en est la recherche européenne ? Tout de suite avant l'Europe : Microsoft et les Etats-Unis. S. Ballmer, le directeur général du numéro un mondial du logiciel, était hier à Paris et avec lui, vous avez signé un accord sur l'ouverture d'un centre de recherches informatiques en France, près de Paris, accord public privé. Rassurez-nous, cela n'a rien à voir avec l'histoire du cheval de Troie ?

R- Non, vraiment pas ! Microsoft travaille depuis longtemps en Europe, où il y a déjà un centre de recherches, un grand centre à Cambridge en Grande-Bretagne. Et le centre qui va être monté avec l'INRIA, c'est du partenariat extraordinairement équilibré et cela montre surtout l'attractivité de la France de la recherche, puisque l'INRIA est notre grand organisme de recherches en informatique. Et donc, il va y avoir un travail en commun sur de la recherche fondamentale. C'est en même temps une reconnaissance de la qualité des équipes de l'INRIA et de l'excellence de la recherche qui est pratiquée dans les laboratoires de l'INRIA. En plus, c'est vraiment de la recherche fondamentale qui va être mise à la disposition du grand public, de la communauté scientifique, en Open Source. On est donc là vraiment en amont d'une recherche immédiatement utilisable.

Q- Vous parlez "d'Open Source", ce qui veut dire c'est que ce type de partenariat pose des problèmes de propriété intellectuelle, également d'exploitations commerciales. Comment est-ce qu'on les résout ?

R- La propriété intellectuelle appartient aux laboratoires mixte INRIA Microsoft. Donc on est dans un système d'accès ouvert et je crois que c'est le bon système. C'est le système qui a toujours été défendu par la France. Je ne suis pas absolument sûr que cela soit toujours celui que Microsoft a défendu, mais c'est un système effectivement qui est équilibré, entre les tenants d'une propriété intellectuelle dure et puis ceux qui sont effectivement plutôt pour des logiciels libres.

Q- Quels sont les montants investis ? Il y avait des doutes sur la question, vous les levez ce matin ?

R- Il va y avoir une montée en régime et le but est d'atteindre 40 à 50
chercheurs, à la fois français et américains, mais en réalité internationaux, parce qu'on va être aussi dans un laboratoire qui va être complètement international. Je ne peux pas vous dire le montant, mais dans ce genre de recherches, les montants, ce sont des salaires. En recherches, le salaire est un investissement à lui seul. Donc multiplier quarante par le montant des salaires, plus de l'équipement, voilà à quoi on devrait aboutir.

Q- Je parlais pour commencer, un petit peu de façon provocante, de l'histoire du cheval de Troie : que répondez-vous à ceux qui soupçonnent Microsoft de s'adonner au lobbying avec ce type d'accord ?

R- La France soutient le projet de directive de Bruxelles, qui est un projet de directive qui ménage les intérêts de tout ce qui est Open Source et logiciel libre. Donc notre position n'a pas changé, n'a aucune raison de changer. Je ne crois pas que Microsoft soit là - je suis convaincu même du contraire - pour au fond essayer d'amadouer la France, pour qu'on prenne telle ou telle position par rapport à Bruxelles ou au problème européen sur l'informatique. Non, c'est simplement parce qu'il y a un besoin de recherche en commun sur des sujets communs d'intérêt commun. Vraiment, je crois qu'il faut vraiment se réjouir, parce que c'est là la plus grande société mondiale d'informatique aujourd'hui, qui est connue aussi pour la qualité de ses équipes de recherches, qui a des collaborations avec beaucoup d'autres laboratoires. A Cambridge, ils ont un très gros laboratoire, ils en ont à Pékin aussi, ils ont leur laboratoire de Seattle et il y aura ce laboratoire de l'INRIA à côté de Paris.

Q- Hier s'est tenu à Paris le cinquième Conseil des ministres franco allemand, auquel vous participiez, et très concrètement, il a vu l'adoption de quatre programmes de hautes technologies, deux dans les techniques de l'information, deux dans la santé. Peut-on en savoir un peu plus ?

R- Il y a quatre projets franco-allemands, qui sont des projets fondés à la fois sur l'activité de grands groupes industriels et de laboratoires publics et privés. Il y a un projet par exemple qui concerne un superbe IRM, à mettre en place avec une puissance qu'on n'a pas aujourd'hui. Donc c'est un véritable projet, ensuite à décliner sur le plan industriel, à partir d'entreprises et de laboratoires publics des deux côtés du Rhin. Il y a un autre projet, qui consiste à faire une sorte de "super- Google", un moteur de recherches sur Internet. Il y en a un autre qui concerne le lien entre la lumière et les molécules, en particulier pour soigner les maladies de la peau. Et puis il y en a un quatrième sur le multimédia. Ce sont donc de vrais projets très mobilisateurs, à dominante industrielle, qui seront financés en grande partie par l'Agence de l'innovation industrielle qui va être mise en place dans les toutes prochaines semaines.

Q- Autant de projets qui permettent d'avancer concrètement sur la route de l'agenda de Lisbonne, l'agenda qui remonte à l'an 2000 et dont le but est d'accroître la compétitivité européenne face aux Etats-Unis et aux économies émergentes ?

R- Le but, c'est l'économie par la connaissance, par les progrès de la connaissance et de la science. C'est d'abord 3 % du PIB européen. Donc cela veut dire que l'Europe se retrousse les manches pour augmenter son effort de recherches, pour mieux le coordonner aussi. Et s'il y a vraiment un domaine où l'Europe a la taille pertinente, a la bonne taille et le bon format, c'est bien celui de la Recherche. On s'en rend bien compte : sur des grands sujets, comme la recherche sur le Sida ou sur le cancer ou sur les maladies orphelines, il est évident qu'il faut unir nos forces, parce qu'avoir simplement dans chaque pays, des laboratoires, même de qualité, qui travaillent un petit peu dans leur coin, cela ne peut pas bien fonctionner. Donc il faut à la fois avoir l'esprit de réseau, l'esprit de concentration de moyens de recherches et puis avoir globalement un financement européen qui soit plus important que maintenant. Pour toutes ces possibilités, je ne veux pas avoir l'air de faire de la réclame pour le "oui" au traité, mais quand même : la recherche est consacrée avec l'espace européen de recherche qui est inscrit dans le traité, qui montre bien que cette dimension est pertinente et en même temps qui lui donne un cadre juridique, donc, beaucoup plus opérationnel. Et puis vous avez des domaines de recherches qui "montent en grade" si je puis dire : par exemple l'espace, qui va être considéré - c'est également inscrit dans le traité - comme une compétence partagée, c'est-à-dire que cela permettra d'avoir là aussi sur l'espace, une politique plus ambitieuse encore que celle d'aujourd'hui.

Q- C'était hier à Paris et le référendum était dans tous les esprits : il y avait le discours de G. Schröder, qui a voulu apporter un soutien très fort au "oui". Est-ce que vous avez perçu une vraie inquiétude, côté allemand, devant le risque d'une victoire du "non" ?

R- Le fait que la France puisse éventuellement être pour le "non", est une espèce d'hypothèse inenvisageable par nos partenaires...

Q- Et pourtant !

R- Je rentre également de Chine et c'est vrai que quand vous interrogez par exemple là-bas la communauté française, ils disent qu'il n'est pas possible que la France se mette ainsi à l'écart de l'Europe, que l'Europe est notre avenir, parce que cela nous permet de nous renforcer par rapport à d'autres zones du globe qui, elles, sont très bien organisées - les Etats-Unis, les grands pays asiatiques. Donc sur le plan européen même, c'est vrai que l'Allemagne ne comprendrait pas si le "non" passait. Mais on fait campagne pour le "oui". Maintenant, il y a des prises de position très fortes pour le "oui" qui sont des grands témoins. Hier, il y a une pétition qui a été lancée par les plus grands chercheurs français, nos Prix Nobel en particulier, qui expriment très clairement le fait que l'avenir de la science, l'avenir de la recherche passe par une Europe mieux organisée, renforcée, que l'on retrouve dans le traité. Donc je crois qu'il y a une attente de beaucoup de gens, mais aussi de partenaires internationaux, de nos voisins en particulier, que le "oui" l'emporte, parce que la France, d'une certaine manière, a toujours été la clé de voûte de la construction européenne et que, si cette clé de voûte n'est plus là, eh bien d'autres se mettront à désespérer de l'Europe. A ce moment là, il y aura une sorte de détricotage de l'Europe, ce qui serait évidemment très mauvais par rapport aux politiques qui sont déjà menées aujourd'hui.

Q- Une dernière question sur l'Airbus A380 : ce matin, premier vol d'essai. Vous n'y serez pas, Conseil des ministres oblige. Votre collègue au Gouvernement, C. Haigneré, soutient que le "oui" au référendum et lui seul permettra d'autres grands projets industriels, pérennes, avis que vous partagez bien sûr ?

R- Oui, c'est typiquement un projet qui a été soutenu par l'Europe, de façon très pragmatique. Ce n'est quand même pas rien ! C'est un projet qui a été monté en cinq ans, qui a été lancé en 2000, avec 10 milliards d'euros. La France, naturellement, y a contribué fortement, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, plus beaucoup d'autres. C'est un projet qui a été créateur d'emplois, mais c'est un projet sur lequel il y a un esprit européen qui a régné, qui était celui d'une coopération. Quand on voit la carte de la fabrication d'Airbus, on s'aperçoit qu'il y a des centaines d'entreprises, dont en France, en Allemagne, en Angleterre etc. qui ont travaillé sur Airbus dans un esprit de coopération. Alors, c'est vrai que s'il n'y a pas une sorte de cadre politique, de cadre constitutionnel, de cadre juridique pour travailler ensemble, les choses seront beaucoup plus difficiles et on n'arrivera pas à monter des programmes aussi importants, aussi productifs et aussi beaux que celui-là.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 28 avril 2005)

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