Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, dans "Politique internationale" du 24 mai 2005, sur les grands dossiers de politique étrangère, notamment la construction européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, dans "Politique internationale" du 24 mai 2005, sur les grands dossiers de politique étrangère, notamment la construction européenne.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Référendum sur le Traité constitutionnel européen, le 29 mai 2005

ti : Q - Monsieur le Ministre, que se passe-t-il si le non l'emporte au référendum ?

R - Si un pays parmi les 25 refuse la Constitution, il n'y aura plus de Constitution. C'est aussi simple que cela. Que se passera-t-il ? Nous travaillerons avec les Traités, ceux de Nice et d'Amsterdam, dont tout le monde sait qu'ils sont insuffisants. Ces traités ont été utiles dans le court terme mais ils ne fonctionnent pas sur le long terme. Le risque du non, c'est donc une Europe qui s'embourbe, tombe en panne. Or, les gens de bonne foi en conviennent, la Constitution apporte des progrès sur tous les sujets. Pas autant que je l'aurais parfois souhaité, car cette Constitution n'est pas idéale ; mais il n'y a pas une disposition dans ce texte qui soit en recul par rapport aux traités existants, qu'il s'agisse de la démocratie, du social, de la sécurité ou de la politique étrangère. Sans Constitution, on garde l'Europe, mais avec ses insuffisances, ses faiblesses, ses problèmes. Ce serait grave, car nous sommes dans un monde où personne ne nous attend. Ce que nous ne ferons pas, nous les Européens, pour l'Europe, personne ne le fera à notre place.

Q - Si vous pouviez refaire l'histoire, qu'aimeriez-vous changer dans l'Union européenne et quelles sont les choses que vous avez le pouvoir de changer aujourd'hui ?

R - Si la politique signifie que l'on fabrique du progrès, de la paix, de la stabilité plutôt que d'entretenir des guerres entre les peuples, alors le projet européen est le plus valorisant des projets politiques. Le fait qu'il ait tenu ses promesses de paix et de stabilité depuis cinquante ans prouve, rétrospectivement, qu'il n'y a pas grand chose à y changer. Jean Monnet et Robert Schuman ont eu la bonne intuition : obliger les Etats à se respecter, à partir d'une vision politique, en faisant en sorte qu'ils aient un vrai intérêt à être ensemble. Il a été judicieux de construire ce projet progressivement, étape par étape, "pas à pas", car personne n'était prêt à une sorte de "big bang" fédéral. Pas plus aujourd'hui qu'hier. Le projet européen est aussi un projet unique. Nulle part ailleurs dans le monde, et jamais dans l'histoire, nous avons vu des nations mutualiser leurs énergies, leurs ressources, leurs politiques, sans pour autant fusionner ni s'effacer. Les choses ont été bien faites. Aujourd'hui que je voudrais voir des inflexions s'imposer vers une dimension plus culturelle, plus humaine et, surtout, plus politique de l'Union européenne.

Q - Quelle marque voudriez vous laisser aux Affaires étrangères ?

R - Sur le plan de l'organisation de ce ministère, j'aimerais réaliser le regroupement de tous les services au sein d'un site unique. Sur le fond, je voudrais que nos diplomates acquièrent davantage le réflexe européen. Que notre diplomatie vive avec son temps, celui de l'Europe. Et que, loin de contraindre ou d'imposer, nous agissions en entraînant, en convainquant et en nous respectant. C'est là la clé de l'influence française pour les prochaines décennies.

Q - La France tient-elle suffisamment compte de l'opinion des nouveaux entrants, et notamment de la Pologne ?

R - Je sais que certains pays, en particulier la Pologne, ont parfois eu des ressentiments et ont émis des critiques à l'égard de la France. Pourquoi ? Peut-être est-ce dû à l'idée de confédération qui avait été proposée par François Mitterrand. Ces pays ont eu le sentiment qu'ils n'étaient pas les bienvenus dans l'Union européenne, qu'ils n'étaient pas considérés comme des membres à part entière. Il y a peut-être eu aussi des phrases de précaution ou d'avertissement prononcées à telle ou telle époque. Mais ce sentiment est derrière nous. Preuve en est la récente proposition du président de la République de créer un sommet franco-polonais annuel, à l'instar de ceux qui existent avec l'Espagne ou l'Italie. Dès que la France ne regarde pas de haut et de loin ces peuples, ce qu'elle a pu peut-être faire parfois dans le passé, les relations s'améliorent. Nous savons ce que ces pays peuvent apporter à l'Union. La Pologne, puisque c'est elle que vous évoquez, a un point de vue très personnel sur la relation que l'Europe doit avoir avec ses voisins de l'Est. Or c'est une nécessité pour l'Europe d'entretenir des relations stables et saines avec tous les pays de son voisinage, y compris avec la Russie, pour éviter les crispations ou les malentendus. Aujourd'hui, je le répète, les nouveaux pays membres de l'Union, comme nous tous, doivent acquérir le réflexe européen et définir de nouveaux rapports avec les pays à l'extérieur de l'Union. Ce réflexe ne se décrète pas, il se construit avec le temps.

Q - Le couple franco-allemand est-il dépassé ?

R - Non. Ce dialogue, qui n'a pas toujours été spontané, qui exige en permanence de la volonté et de la patience, reste vital. Pour nous et pour l'Europe. Quand il ne fonctionne pas, il n'y a pas grand chose qui fonctionne. Et quand il fonctionne, ça ne suffit plus. Je dirais que cette entente franco-allemande est toujours aussi nécessaire mais qu'elle n'est plus suffisante à elle seule pour faire avancer l'Europe. Pourquoi ? Parce que nous sommes 25 et que l'Union a besoin d'une force motrice plus large pour progresser. Il faut donc associer ceux qui le veulent à ce dialogue franco-allemand. Ce tandem n'est pas dépassé : l'idée de réconciliation qui a inspiré initialement la coopération franco-allemande, reste d'actualité pour construire le pôle européen ; il faut donc la garder. Mais ce tandem essentiel doit être ouvert aux autres, et jouer un rôle d'entraînement pour le projet européen.

Q - Jusqu'où l'Union européenne peut-elle et doit-elle aller ? Jusqu'en Turquie ? Jusqu'en Ukraine ?

R - La vocation européenne de la Turquie a été reconnue, dès l'origine de la Communauté européenne, par le général De Gaulle, lorsque des négociations ont été engagées pour un dialogue politique et une association avec Ankara. La décision du Conseil européen en décembre dernier, qui a conduit à envisager l'ouverture de négociations d'adhésion à l'automne prochain, est un premier aboutissement de ce dialogue. La Turquie va-t-elle entrer dans l'Union ? Même si certains le souhaitent, ce n'est pas sûr. Le chemin est long. On n'entre pas dans l'Union parce que la porte est ouverte. On y entre lorsqu'on est prêt à y entrer, quand on a respecté toutes les règles, répondu à toutes les questions. La France posera à la Turquie la question du travail de mémoire qu'elle doit entreprendre, celle de la réconciliation avec sa propre histoire, celle du génocide arménien. D'autres pays poseront d'autres questions.

Prenons un peu de recul : en général, les cartes valent mieux que les discours. La frontière géographique définitive de l'Union passe au niveau du Bosphore. La question est simple : la Turquie doit-elle être à l'intérieur ou à l'extérieur de cette frontière de l'Europe ? Nous avons le temps de réfléchir : 15 ou 20 ans, le temps des négociations. Je pense personnellement que la vocation européenne de la Turquie doit être confirmée. Il est dans notre intérêt que, le moment venu, ce pays soit à l'intérieur de l'Europe, avec le même modèle que nous sur le plan démocratique, comme en matière de sécurité ou de développement économique, plutôt qu'à l'extérieur, avec la tentation de choisir un autre modèle. Mais comme notre Constitution le prévoit désormais de manière claire, ce sera aux Français de répondre, le moment venu, à cette question, par referendum.

L'Ukraine, elle, appartient au continent européen ; elle n'est pas un pays charnière comme la Turquie. Je l'ai dit lors de ma visite à Kiev : l'aspiration européenne de l'Ukraine est légitime. Mais ne brûlons pas les étapes. L'Europe doit d'abord mettre de l'ordre dans sa maison avec la Constitution. L'Ukraine doit commencer et réussir sa modernisation politique et économique. En attendant, faisons vivre de manière pragmatique et empirique, notre partenariat de voisinage avec ce pays. Nous sommes prêts à coopérer avec l'Ukraine. Le partenariat de voisinage que nous lui offrons est exigeant et s'adresse aussi aux pays candidats pour lesquels il n'y a ni raccourci ni complaisance. Regardez ce qui s'est récemment passé avec la Croatie. En refusant d'engager des négociations d'adhésion avec Zagreb à la date prévue, le 17 mars, faute pour la Croatie d'avoir encore coopéré suffisamment avec le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPI), le Conseil européen a bien montré que les règles devaient être respectées.

Q - Quel avenir voyez-vous pour le Kosovo, alors que des négociations vont s'ouvrir cette année pour régler son statut ?

R - L'avenir du Kosovo et, au-delà, des Balkans est européen. Cette perspective européenne, sans être une solution miraculeuse, offre l'occasion, voire impose la nécessité à ces peuples de dépasser le réflexe nationaliste qui mine la stabilité de la région. Lorsque le débat sur le statut futur du Kosovo débutera, il faudra au préalable que des progrès substantiels et réels aient été réalisés et des réformes engagées. Il est trop tôt aujourd'hui pour envisager une solution définitive sur le statut. Deux options doivent cependant être écartées : un retour à la situation d'avant 1999 et une partition ethnique du territoire. Sur le terrain, il n'y aura pas non plus de miracle. La région a encore besoin de la présence militaire, politique et économique de la communauté internationale.

Q - Pourquoi la France cautionne-t-elle à ce point la politique de Vladimir Poutine, malgré les dérives de son régime ?

R - Il ne s'agit pas de soutenir ou de cautionner quoi que ce soit et encore moins ce que vous appelez des "dérives". La Russie est engagée depuis 15 ans dans une transition difficile. Pour de nombreuses raisons, cette transition est plus complexe qu'en Europe centrale. Et pourtant, on observe qu'elle a parcouru un chemin considérable. Bien sûr, certaines évolutions sont préoccupantes. Mais nous ne devons pas nous désengager. Tout en restant vigilants et en disant les choses - et nous les disons aux Russes - nous devons aider la Russie à maintenir son cap, à se consolider, à développer les valeurs et les principes démocratiques plutôt que de la pousser à l'isolement avec tous les risques que cela comporterait.

Q - La France a-t-elle suffisamment soutenu les "révolutions de velours" en Géorgie et en Ukraine ? N'aurait-il pas été de son devoir d'être au premier rang pour soutenir des peuples qui se sont tournés vers nous en choisissant la démocratie ?

R - Nous ne sommes pas restés inactifs face à ces changements. En Ukraine, nous étions là ; nous avons soutenu les médiations engagées entre le gouvernement et l'opposition ; l'Union européenne a joué un rôle essentiel dans la résolution de cette crise. Nous avons bien compris, contrairement à ce que vous pensez, que c'est le modèle démocratique européen qui servait de référence en Ukraine et en Géorgie. Je me suis rendu à Kiev le jour même de l'investiture du nouveau gouvernement. J'y ai redit la volonté de la France d'aider ce pays à réussir sa transformation démocratique et politique.

Q - Au milieu de l'enthousiasme qui fusait en Europe centrale et orientale, la position française paraissait quand même assez neutre.

R - En Ukraine, nous n'avons pas été neutres : dès le début de la révolution orange, j'ai affirmé haut et fort, à l'Assemblée nationale, que le peuple ukrainien ne pouvait pas se faire voler sa victoire et son vote. J'ai dénoncé les irrégularités du scrutin. Comme je vous l'ai déjà dit, je suis allé à Kiev rencontrer les nouvelles autorités ukrainiennes. Il n'y a pas eu de timidité. Simplement, gardons à l'esprit la nécessité d'une vision d'ensemble de ce que doit être l'équilibre européen. Nous devons avoir une relation de voisinage avec l'Ukraine et l'aider, mais nous devons aussi avoir une relation stratégique avec la Russie. C'est dans l'intérêt de tous ces pays et dans le nôtre également.

Q - La politique française en Russie - tendre la main à Poutine plutôt que le sanctionner - fonctionne-t-elle vraiment ? Quels résultats concrets a-t-elle donné ?

R - Je poserais la question autrement : si on n'avait pas accompagné la transition russe, quelle Russie aurions-nous aujourd'hui ? Le pays ne se serait-il pas replié sur lui-même ? Les Russes ont voulu restaurer l'autorité de l'Etat, lutter contre la corruption, éviter que les abus économiques ne se multiplient. En même temps, ils doivent continuer à progresser sur la voie de la démocratie, dans le respect des principes universels qui gouvernent nos propres pays. Il y a des difficultés, mais cela ne signifie pas, pour autant, que la Russie soit en passe de redevenir un Etat autoritaire. Nous restons convaincus qu'il ne peut pas y avoir de retour en arrière dans ce pays. Et ce n'est pas en accablant la Russie, en la sanctionnant, en s'engageant dans une logique de confrontation, que nous l'aiderons à poursuivre et à réussir cette entreprise difficile de modernisation.

Q - Sur la Tchétchénie, ne pensez-vous pas qu'entre les idéalistes et les cyniques, il pourrait y avoir une troisième voie et que la France pourrait en être l'un des leaders ?

R - La position de notre pays est claire et responsable : nous ne sommes ni idéalistes ni cyniques. Le conflit tchétchène est un conflit terrible qui ne se réduit pas à la seule problématique terroriste. Cette crise ne pourra pas être durablement résolue sans un processus politique qui respecte les Droits de l'Homme, l'Etat de droit et l'équilibre régional. Nous le disons aux Russes à chacune de nos rencontres. Nous ne sommes donc pas insensibles à cette tragédie. Il ne s'agit cependant pas de trouver je ne sais quelle "troisième voie", mais de contribuer le plus efficacement possible au règlement de la crise. Celle-ci a un impact clair sur le plan humanitaire, mais elle est aussi un enjeu de sécurité majeur pour notre continent.

Q - Quel est votre avis personnel sur les oligarques ?

R - En Russie comme ailleurs, les relations entre le monde politique et le monde des affaires doivent être gérées par des règles claires et transparentes.

Q - La réconciliation avec les Etats-Unis est-elle durable ?

R - Alliance ne signifie pas allégeance ; et des divergences d'appréciation, parfois fortes, ont pu être constatées dans le passé. Mais l'histoire qui nous unit, les valeurs ou les intérêts que nous partageons, qu'il s'agisse de favoriser la stabilité dans le monde ou les progrès de la démocratie, font que les relations entre la France et les Etats-Unis sont solides et fonctionnent bien. Je dirais même qu'il n'y a pas de dossier qui progresse mieux que ceux sur lesquels il y a une forte concertation et une forte entente franco-américaine. Et les exemples abondent, du Liban au Kosovo en passant par l'Afghanistan et Haïti. Il nous appartient aujourd'hui de bâtir sur ce socle d'amitié et de confiance, de dialoguer toujours davantage, notamment sur les sujets où nous avons de légitimes différences. Les Etats-Unis doivent aussi accepter l'existence d'une Europe plus forte, capable de s'affirmer en matière de politique étrangère et de défense : nos engagements dans la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) et dans l'OTAN sont, à cet égard, pleinement complémentaires.

Q - Qu'est ce que les Américains ont fait depuis la guerre en Irak qui justifie une réconciliation ? Sur quoi cette réconciliation est-elle fondée ?

R - Depuis la fin des opérations militaires, un rapprochement s'est fait jour sur l'Irak, avec le vote de la résolution 1546 qui a défini le processus politique capable d'assurer la reconstruction politique et économique du pays, la tenue de la conférence de Charm el-Cheikh et la poursuite du processus électoral. Aujourd'hui, l'urgence est de réussir la transition vers un Irak démocratique où le peuple irakien puisse enfin retrouver la pleine maîtrise de son destin. Car ce n'est qu'ainsi qu'on peut espérer faire cesser progressivement la violence en Irak. La France et l'Union européenne prennent toute leur part dans cet effort de reconstruction, comme en témoignent l'annulation de 80% de la dette irakienne, l'offre française de former 1.500 gendarmes irakiens, et la coopération européenne en matière institutionnelle.

Q - Quelles sont, vues de France, les différences entre Bush I et Bush II ?

R - Le premier mandat a été bouleversé par l'attentat du 11 septembre 2001, source d'un véritable traumatisme national, qui explique très largement les interventions en Afghanistan et en Irak. Le second mandat a débuté dans un contexte international plus favorable, notamment au Proche et au Moyen-Orient, en Europe orientale (Ukraine) et dans le Caucase (Géorgie). Nous pouvons partager l'objectif que s'est fixé l'Administration Bush II, à savoir promouvoir la liberté et la démocratie dans le monde. Mais nous voulons y ajouter aussi la nécessité d'introduire plus de justice dans le développement économique et social de notre planète. Et nous devons tous être conscients que de tels objectifs ne seront atteints qu'à la condition d'agir en respectant les peuples et avec le souci de la tolérance et du dialogue.

Q - George W. Bush a rapproché l'Inde et le Pakistan sur le Cachemire, il a fait voter les Irakiens et les Afghans, il a fait du Pakistan un allié plus sûr pour les Occidentaux, il a poussé Aristide au départ en Haïti, contribué au désarmement nucléaire de la Libye. Souscrivez-vous à ce bilan ?

R - Les évolutions que vous venez de citer marquent de réels progrès. Mais tous ne sont pas dus à la seule action américaine que l'on songe à Haïti, à l'Inde ou à l'Afghanistan. Les développements en cours ont des causes multiples, complexes et répondent à des évolutions profondes. Il faut aussi observer que la défiance, voire le ressentiment à l'égard des Etats-Unis se sont sensiblement accrus depuis quatre ans. C'est un élément qu'on ne peut pas négliger. Le président Bush l'a d'ailleurs pris en compte : il a nommé une de ses plus proches conseillères au poste de sous-secrétaire d'Etat à la diplomatie publique pour améliorer l'image des Etats-Unis dans le monde, notamment dans l'aire arabo-musulmane.

Q - Mais le projet de "Grand Moyen-Orient" ne commence-t-il pas à fonctionner ?

R - L'évolution de plusieurs pays dans le monde arabe présente des signes encourageants depuis quelques mois dans le sens d'une plus grande ouverture démocratique. Nous en sommes heureux sans nécessairement chercher, d'ailleurs, à nous en attribuer les mérites. Nous devons, surtout, comprendre l'ensemble des causes de ces évolutions pour pouvoir mieux les accompagner. Le premier facteur déterminant, c'est le réengagement de la communauté internationale dans le règlement des crises et, en particulier, dans le conflit israélo-palestinien. Ce réengagement donne toute sa crédibilité au soutien en faveur des réformes et nous l'avons défendu sans relâche.

Il existe aujourd'hui une volonté de changement dans la région. C'est le fruit des efforts conjugués de la communauté internationale. Mais c'est aussi, très certainement, le résultat d'évolutions de fond des populations de cette région, longtemps sous-estimées. Le phénomène de l'explosion des chaînes satellitaires arabes depuis une dizaine d'années - et la tribune qu'elles représentent pour l'expression des idées - n'en est que l'exemple le plus récent. Il faut cependant rester conscient de la fragilité et de la volatilité de la situation, qui exige de notre part un engagement durable, à travers un dialogue sincère et un partenariat sérieux. D'une manière générale, soyons conscients que les élections ne sont qu'un des paramètres du jeu démocratique. C'est l'ensemble des institutions représentatives des Etats et des différentes composantes des sociétés civiles, en même temps que leur fonctionnement au quotidien, qu'il faut adapter pour permettre l'épanouissement d'une véritable citoyenneté et d'une authentique vie démocratique. Mais rien ne se fera en profondeur si les cultures et les spécificités de ces pays ne sont pas au coeur du mouvement de réforme.

Q - N'était-ce pas à la France, pays des Droits de l'Homme et de la démocratie, de proposer ce projet de "Grand Moyen-Orient" ?

R - La France croit aux valeurs universelles. Forte de son passé dans la région, elle sait aussi qu'elle ne doit pas chercher à imposer un modèle, mais qu'elle se doit plutôt d'¿uvrer patiemment pour soutenir les forces d'ouverture, porteuses de modernisation, au sein des Etats comme des sociétés civiles. Ces principes sous-tendent notre action bilatérale dans la région et notre participation aux programmes européens. Nous sommes engagés depuis longtemps dans un partenariat ambitieux avec nos voisins du Sud et, tout particulièrement, avec les pays méditerranéens. Avec ceux-ci, nous avons développé un dialogue politique intense, confiant, exigeant, qui se traduit par une aide importante. Depuis 1995, l'Europe a consacré 9 milliards d'euros au partenariat euro-méditerranéen. Et nous faisons davantage chaque année. Les Etats du monde arabe sont dans des situations politiques, économiques et sociales très diverses. Il n'y a pas de recette unique pour accélérer leur transition vers l'Etat de droit, mais il y a le devoir pour la communauté internationale de favoriser un tel développement. Notre conviction demeure que ni la démocratie, ni la paix, ni la justice ne sont divisibles. Nous continuerons d'être aux cotés du monde arabe, afin d'aider le processus démocratique à s'ancrer dans la durée et de favoriser partout une culture de tolérance et de respect mutuel.

Q - Finalement, qu'est ce qui différencie une politique étrangère de gauche d'une politique étrangère de droite aujourd'hui en France ? Et qu'est ce qui différencie votre action de celle de votre prédécesseur ?

R - Il y a toujours eu dans la politique étrangère de la France une continuité et j'aime à souligner que c'est essentiellement une continuité gaulliste. Cette continuité semble s'être imposée d'elle-même. Dans ses grandes lignes, on retrouve, tout au long de la politique étrangère de la Vème République, les mêmes orientations sous des gouvernements de gauche comme de droite : une conception du monde organisée en plusieurs pôles, l'engagement européen, la volonté de défendre la souveraineté des Etats, l'aide au développement... N'oublions pas que, dans notre Constitution, c'est le président de la République qui inspire et conduit la politique extérieure du pays. Il est donc assez logique que la continuité domine en matière de politique étrangère. Cette diplomatie se fait cependant avec des hommes dont les tempéraments et les caractères diffèrent. Elle se fait surtout à des moments différents : Dominique de Villepin a ainsi laissé son empreinte par un formidable discours, dont nous avons tous été fiers, aux Nations unies, à la veille de l'éclatement de la guerre en Irak. Je me trouve dans un temps différent. Surtout en Irak, où il s'agit aujourd'hui de sortir de la crise et de rendre l'Irak aux Irakiens.

Q - Quel jugement portez-vous sur la diplomatie occulte, qui s'est manifestée en Colombie avec l'affaire Betancourt ?

R - La France s'engage et se mobilise chaque fois que l'un de ses ressortissants est pris en otage. C'est le cas pour notre compatriote Ingrid Betancourt qui a entamé le 23 février 2005 sa quatrième année de captivité dans les conditions terribles de la jungle tropicale. Il n'y a pas et il n'y aura pas de diplomatie occulte. Les initiatives que la France peut être conduite à prendre sur ce dossier le sont en liaison avec les autorités colombiennes auxquelles nous demandons de tout faire pour que puisse être conclu, dans les meilleurs délais, un accord humanitaire. En revanche, nous devons agir dans la discrétion pour ce genre d'affaire qui met en jeu la vie de nos compatriotes. C'est indispensable et c'est la condition même du succès.

Q - Et, concernant l'affaire Julia, jusqu'où une diplomatie parallèle peut-elle aller en France ?

R - Je ne vais pas revenir sur cette affaire, d'autant que la justice en est saisie. Je constate simplement que, dans aucun autre pays touché par des prises d'otages - l'Italie, la Grande-Bretagne, la Suède ou le Brésil - on n'a observé d'initiatives comme celle dont vous parlez. Pour moi, les choses sont claires et simples : lorsqu'un Français croit ou affirme posséder des informations qui peuvent contribuer à la libération d'un compatriote, il a le devoir d'en faire part aux autorités de son pays. Toute autre attitude ne peut que compliquer les efforts pour aboutir à de telles libérations.

Q - L'intervention des Etats-Unis en Irak est-elle un échec ? Est-ce vraiment pire qu'avant, sous Saddam Hussein ?

R - C'est aux Irakiens eux-mêmes qu'il appartiendra de dresser, le moment venu, le bilan des événements de ces deux dernières années. Le fait est que, en Irak, une sombre page de la dictature a été tournée. Personne ne doit le regretter. Mais, en même temps, personne ne doit non plus ignorer la réalité des souffrances qu'endure actuellement le peuple irakien face aux violences quotidiennes qui frappent ce pays. Certes, le scrutin du 30 janvier dernier a témoigné de l'aspiration à la démocratie d'une majorité de la population. Mais, devant la poursuite des violences, il faut travailler à créer les conditions d'une sécurité et d'une stabilité durables.

Q - Craignez-vous une domination chiite sur l'Irak ?

R - L'Irak se trouve au commencement d'un processus démocratique. Une première étape a été franchie le 30 janvier, mais ce processus doit encore prouver sa capacité à rassembler l'ensemble des Irakiens. Par ailleurs, nous savons où l'exercice exclusif du pouvoir par une seule communauté a conduit le pays par le passé. Il faut faire attention à ne pas commettre la même erreur. La France appelle donc toutes les forces politiques du pays qui rejettent la violence à participer au processus de transition. Et c'est le devoir de la communauté internationale de contribuer à faire émerger ce dialogue entre les différentes communautés, en aidant au retour de la stabilité et de la prospérité économique et en encourageant toutes les formes de concertation. Les Irakiens doivent pouvoir définir ensemble le texte constitutionnel qui leur permettra de vivre en paix, dans la démocratie et le respect de la diversité de chacun.

Q - Croyez-vous aux initiatives diplomatiques de l'Europe en Iran ? Que craignez-vous avec l'Iran ?

R - Sur le dossier nucléaire, notre objectif vis-à-vis des autorités de Téhéran demeure inchangé : nous voulons obtenir des garanties objectives de la finalité exclusivement civile du programme nucléaire iranien. Je remarque à ce titre que les initiatives des Européens ont montré leur utilité : nous constatons, en tout cas pour le moment, que les autorités iraniennes coopèrent en matière de transparence et de suspension du cycle d'enrichissement. Cette démarche diplomatique européenne suscite le soutien d'autres partenaires comme la Russie et la Chine. Quant aux Etats-Unis, ils se sont dits prêts à lever leur opposition à l'ouverture de négociations d'adhésion de l'Iran à l'OMC et ont annoncé qu'ils examineraient au cas par cas les demandes de fourniture de pièces détachées d'avions destinées à l'Iran. La France, quant à elle, veillera à ce que les pays respectueux de leurs obligations internationales en matière de non-prolifération bénéficient de l'accès aux technologies correspondantes. C'est le sens du cadre global de coopération à long terme proposé par les Européens à l'Iran et qui porte sur le volet politique, économique ou encore stratégique. C'est aussi le sens des assurances que nous avons données pour que soit institué un programme pacifique de production d'électricité nucléaire, en coopération avec la Russie. Tout cela demeure bien entendu soumis à des engagements précis de la part de l'Iran en matière de non-prolifération. Tel est bien l'enjeu des discussions en cours où les Européens avancent avec lucidité et sans complaisance.

Q - Pourquoi la France a-t-elle changé de position sur le Liban?

R - Nous n'avons jamais changé d'attitude. Des liens très anciens nous unissent au Liban. Rien de ce qui s'y passe ne peut nous laisser indifférents. Nous n'avons jamais cessé de défendre l'unité, l'indépendance et la souveraineté de ce pays. Chaque fois que celles-ci ont été en danger, la France a fait entendre sa voix et s'est mobilisée. En 1978 déjà, la résolution 425 du Conseil de sécurité, à l'adoption de laquelle Paris avait pris une part essentielle, demandait que le Liban recouvre son indépendance politique et sa souveraineté territoriale à l'intérieur de frontières internationalement reconnues.

Nous avons donc toujours poursuivi le même objectif et nous l'avons réaffirmé en faisant adopter la résolution 1559 au Conseil de sécurité. Souvenez-vous qu'il s'agissait alors d'obtenir que le Liban puisse se déterminer librement pour l'élection de son président. Depuis lors, il y a eu l'odieux attentat qui a coûté la vie à Rafic Hariri et qui a montré, malheureusement, combien notre combat pour l'indépendance du Liban était justifié. Aujourd'hui, il faut donc obtenir le retrait immédiat, intégral, durable et sans condition des troupes et des services syriens de ce pays. C'est pourquoi, des élections libres, démocratiques et transparentes doivent pouvoir se tenir dans ce pays selon les échéances prévues et sous contrôle international. C'est pourquoi il faut rapidement mettre un terme à l'impasse politique actuelle et avoir un gouvernement capable de préparer ces prochaines élections avec objectivité et détermination. A côté de ce rendez-vous électoral et sans délai, il appartient à la communauté internationale d'aider les Libanais à créer les conditions d'une vraie stabilité dans cette nouvelle étape de leur histoire.

Q - Ariel Sharon a beaucoup été décrié en France. Or, l'histoire nous montre que ce sont souvent les faucons qui font la paix. Notre opinion vis-à-vis de lui ne devrait-elle pas être plus nuancée ?

R - J'ai rencontré à deux reprises Ariel Sharon depuis que je suis à ce poste. Nous avons eu un dialogue direct et sérieux en octobre. Pour être favorables à la création d'un Etat palestinien, nous ne sommes pas pour autant, évidemment, hostiles à Israël. L'existence et la sécurité d'Israël sont pour nous des exigences fondamentales. Nous ne transigerons jamais sur la sécurité d'Israël. Mon sentiment, aujourd'hui, est que nous nous comprenons mieux. Il y a moins de procès d'intention ou de malentendus. Je crois aussi que chacun, notamment en Israël, a reconnu la détermination de la France à lutter contre toutes les formes de racisme, d'antisémitisme, de xénophobie. Désormais l'atmosphère a changé entre Israéliens et Palestiniens, avec l'assurance du retrait de Gaza dont il faut assurer la réussite. Mais ce retrait, à nos yeux, doit être une étape dans la mise en ¿uvre de toutes les phases prévues par la Feuille de route. Il ne s'agit donc pas de se démobiliser ; le Processus de paix est plus que jamais fragile et rien ne garantit son succès. La France et l'Europe doivent prendre des initiatives pour éviter le risque d'enlisement et le danger de susciter à nouveau le découragement parmi les Palestiniens. Il ne faut pas perdre de vue l'objectif de l'Etat palestinien, droit pour les Palestiniens et seule vraie garantie de sécurité pour les Israéliens.

Q - Gbagbo, Eyadema, Mobutu : La France a-t-elle été suffisamment exigeante dans ses amitiés africaines ? Soutenir des régimes qui prennent de grandes libertés avec les Droits de l'Homme et la démocratie sert-il vraiment les intérêts de la France et son image morale ? Pourquoi est-elle si critiquée en Afrique, elle qui jadis était si aimée ?

R - Au-delà de leurs chefs d'Etats d'hier ou d'aujourd'hui, la Côte d'Ivoire, le Togo, la République démocratique du Congo, sont des pays amis auxquels nous unissent des liens anciens. Nous ne voulons renier ni ces liens ni le passé. Mais la démocratie ne se décrète pas d'un coup de baguette magique. Il faut éviter d'adopter l'attitude de donneur de leçons. Par ailleurs, la notion de pré carré n'a plus lieu d'être. Nos partenaires africains ne sont plus seulement dans l'Afrique francophone et la France ne veut pas être le gendarme de l'Afrique.

Notre politique se fonde à présent sur la double logique du partenariat avec les Africains et avec les Européens. Après être passé de la colonisation à l'aide, de l'aide à la coopération, nous devons maintenant évoluer de la coopération au partenariat. L'Europe doit absolument mutualiser et rendre plus complémentaires et efficaces ses analyses, ses politiques, ses actions. Nous devons passer du pré carré français à une "nouvelle frontière" qui soit à la fois française et européenne sans renier les liens singuliers que nous avons avec les pays francophones. Il faut aussi s'appuyer sur les médiations africaines, faire confiance aux Africains pour apporter la première réponse à leurs défis. Il faut, si j'ose dire, une "africanisation" du continent.

C'est dans cette optique que nous avons soutenu la médiation du président sud-africain Mbeki en Côte d'Ivoire ou encore les efforts de l'Union africaine au Darfour. Soyons objectifs : le tableau en Afrique n'est pas aussi sombre qu'on se plait à le dire. Des guerres se sont terminées en Angola ou dans le sud Soudan ; des crises ont été enrayées aux Comores, à Madagascar, au Libéria, au Togo. La France n'y a pas été étrangère. Il reste, c'est vrai, beaucoup à faire, en Côte d'Ivoire, en RDC, en Erythrée. Mais il existe une vraie prise de conscience politique des Africains qui veulent prendre en main l'avenir de leur continent. C'est là un atout sur lequel il faut bâtir sans relâche.

Q - Pensez-vous vraiment que la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine soit de nature à favoriser la démocratie dans ce pays ?

R - La question est de savoir si l'embargo est encore utile. En réalité, cette forme de sanction est décalée. Elle ne correspond ni à un objectif d'efficacité, ni à la modernité de la relation que nous voulons avoir avec la Chine. C'est la raison pour laquelle nous voulons donc lever cet embargo tout en encadrant nos relations dans le domaine militaire avec la Chine à travers un code de conduite extrêmement strict. Par conséquent, il ne s'agit pas de vendre plus d'armes mais de mettre un terme à une décision qui a perdu sa pertinence.

Q - Mais cela va-t-il entraîner des effets bénéfiques sur la Chine ?

R - Il faut plutôt se demander si cet embargo jusqu'à présent a changé les choses ? En réalité, nous avons atteint les limites de cette forme de sanction. Il faut s'y prendre autrement avec la Chine, en favorisant un dialogue politique et stratégique qui soit sérieux et approfondi. On ne fera pas progresser la Chine dans les valeurs démocratiques par la contrainte, le blocage ou en cherchant à plaquer des attitudes ou des méthodes de l'extérieur.

Q - Mais il s'agit d'un embargo sur les armes, pas sur les carottes ! N'est-ce pas un peu différent ?

R - Comme je vous l'ai dit, nous sommes d'accord pour renforcer le code de conduite mis au point par les Européens en matière d'exportation d'armes. Il n'y aura donc pas de laisser-aller en la matière.

Q - Ne craignez-vous pas que le fragile équilibre à Taiwan soit rompu si on lève l'embargo ?

R - Ce sont deux questions différentes qu'il ne faut pas mélanger. A propos de Taiwan, la France s'en tient au principe de l'unicité de la Chine. Nous sommes opposés à toute initiative unilatérale qui pourrait porter atteinte à la stabilité dans le détroit de Taiwan. Il faut éviter d'aviver les tensions et c'est donc par le dialogue entre les deux rives du détroit qu'on pourra parvenir à un règlement pacifique.

Q - Que faire avec la Corée du Nord ?

R - Il faut maintenir la pression, obliger au dialogue engagé par six Etats au nom de la Communauté internationale pour que ce pays revienne dans le cadre des règles en vigueur en matière de prolifération nucléaire. Nous soutenons les démarches en cours vis à vis de la Corée du Nord. Au-delà, et d'un point de vue général, je suis personnellement convaincu que nous devons être plus présents en matière politique, culturelle, économique sur le continent asiatique, car c'est là que se situent les puissances démographiques et économiques de demain. La France doit compléter ses priorités en faisant plus d'efforts en direction de la Chine, de l'Inde, de l'Indonésie, du Japon.

Q - La France a-t-elle des ennemis dans le monde aujourd'hui ?

R - Elle ne s'en connaît pas, et elle ne s'en souhaite pas. Naturellement, si l'on parle d'ennemi comme d'une force capable d'exercer une violence contre nous, la France, comme tous les pays du monde, a conscience du danger que représente le terrorisme. Nous luttons sans merci, avec nos partenaires, pour combattre ce fléau. Et, par surcroît, nous luttons pour traiter les racines qui nourrissent cette violence aveugle, injustifiable, mais aussi désespérée. Cela dit, si l'on parle d'ennemis que la France, chaque jour, veut combattre, alors ceux-ci s'appellent pauvreté, injustices, pandémies, violations des Droits de l'Homme, prolifération des armes de destruction massive. Comme vous le savez, ce n'est pas par les armes que ces ennemis-là seront défaits. C'est par des actions concrètes, sur le terrain, en unissant les moyens et les volontés de tous.

Q - En politique étrangère, la France tente souvent de créer le fait par le mot. On lui reproche souvent d'être ostentatoire, déclaratoire¿

R - D'abord, ne mésestimez pas l'importance des mots. Parler, c'est aussi agir en exprimant une vision du monde et de l'Homme, en établissant un contact direct avec les autres, en cherchant à faire partager cette vision aux populations, aux dirigeants, aux organisations auxquels on s'adresse. Cela compte. N'y voyez aucune prétention de ma part car il ne s'agit que d'illustrer mon propos, mais songez au "Arrière les canons, arrière les mitrailleuses" d'un Aristide Briand, au "Ich bin ein Berliner" d'un Kennedy, au "N'ayez pas peur" adressé par Jean-Paul II aux populations vivant derrière le rideau de fer. Rappelez-vous l'impact des phrases lancées depuis Londres par le général de Gaulle, ou plus récemment par Jacques Chirac à Johannesburg : "la maison brûle et nous regardons à côté.

La parole de la France, celle du président de la République d'abord, est écoutée parce que l'on sait à l'étranger que c'est une parole libre, originale, attentive à ces valeurs constantes de notre politique extérieure que sont la justice, la liberté, la dignité des peuples.

"Ostentatoire " ? Je ne suis pas sûr ce soit le reproche le plus fréquent. Qu'on nous critique parfois pour une forme d'arrogance, oui. Je l'ai personnellement constaté durant mes cinq années passées à Bruxelles comme commissaire européen. Et c'est vrai qu'il y a, de notre part, parfois une tendance à penser que ce qui est bon pour nous l'est aussi forcément pour les autres, que nos idées sont meilleures. Mais je crois que cet état d'esprit change rapidement : les Français voyagent, travaillent à l'étranger, ont des expériences qui les conduisent à mieux appréhender les raisons pour lesquelles les autres font différemment, réfléchissent d'une autre manière à des problèmes identiques aux nôtres comme les retraites, la décentralisation, l'immigration ou encore l'intégration. J'ajoute qu'ils perçoivent mieux, aussi, ce qu'il y a de positif dans notre pays ; et il y a beaucoup de positif. Je ne pratique pas cette autre passion française, miroir de notre "arrogance", qu'est l'auto-dénigrement. C'est sans doute pour cela également que je suis Européen depuis mon adolescence : l'Europe n'est plus celle de la compétition chauvine, de la "guerre civile européenne" où les peuples étaient montés les uns contre les autres.

L'Europe d'aujourd'hui est celle qui compare les expériences ou échange les "bonnes pratiques". Nous pouvons être passionnément patriotes - comme je le suis - et lucides sur nos forces et nos faiblesses, autant que sur celles des autres. Par ailleurs, l'efficacité, l'influence, le poids d'un pays sur la scène internationale se mesurent de plus en plus, au quotidien, sur tous les terrains, dans les réunions au sein de multiples organisations internationales où une diplomatie doit être présente pour faire valoir ses vues et défendre ses intérêts. Et cet exercice-là, nous le pratiquons chaque jour.

Q - Quand y a-t-il eu pour la dernière fois une initiative politique ou militaire destinée à modifier un statu quo inacceptable ?

R - Je n'ai pas de mal à vous citer des actions très concrètes de la France sur des sujets majeurs de l'actualité internationale récente : l'opération de maintien de la paix de l'ONU en Côte d'Ivoire, décidée à notre initiative ; notre engagement en Haïti, qui a amené la communauté internationale à se mobiliser pour aider ce pays à sortir d'une grave crise politique et économique ; notre détermination à obtenir que le Liban recouvre sa souveraineté, à travers la mise en oeuvre de la résolution 1559 que nous avons présentée au Conseil de sécurité avec les Etats-Unis ; la démarche déterminée que nous avons initiée, avec nos amis allemands et britanniques vis-à-vis de l'Iran dans le domaine nucléaire ; ou encore les propositions très substantielles que nous avons transmises à Kofi Annan pour la réforme de l'ONU dans la perspective du Sommet de septembre prochain. Il y a enfin, et surtout, l'idée même de Constitution européenne, lancée par le président Chirac devant le Bundestag dès juin 2000, devenue réalité avec le projet issu de la Convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing, et dont j'espère de toutes mes forces que le peuple français la fera sienne le 29 mai prochain. Vous conviendrez avec moi que ces exemples ne correspondent guère à l'image d'une diplomatie inactive, timide ou résignée, face aux défis de notre monde. Nous sommes et nous resterons une force d'initiative pour défendre nos idées, améliorer le projet européen et participer à l'organisation d'un monde plus juste.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 mai 2005)

Rechercher