Tribune de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, dans "Charq El Awsat" du 29 mai 2005, sur les relations entre l'Union européenne et les pays du sud de la Méditerranée, intitulée "Vers un partenariat euro-méditerranéen approfondi et renouvelé". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, dans "Charq El Awsat" du 29 mai 2005, sur les relations entre l'Union européenne et les pays du sud de la Méditerranée, intitulée "Vers un partenariat euro-méditerranéen approfondi et renouvelé".

Personnalité, fonction : BARNIER Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Il y a dix ans, à Barcelone, quinze pays d'Europe et douze pays méditerranéens décidaient de s'unir sur la voie d'une même et grande ambition : la construction d'un partenariat global et durable entre les deux rives de la Méditerranée.

Pour la France, cet engagement historique au service de la paix, de la stabilité et d'une prospérité partagées au coeur du bassin méditerranéen est plus que jamais d'actualité.

Les nouveaux défis que nous avons à relever ensemble ont pour noms terrorisme, criminalité organisée, risques industriels, risques liés aux désordres de la nature. Ce sont aussi les risques de déstabilisation des économies et des sociétés induits par la mondialisation qui, au-delà des marchés, soumettent les populations, les individus comme les familles, à des épreuves humaines difficiles.

Ces déséquilibres, c'est ensemble que nous pourrons les réduire. C'est ensemble que nous pourrons soutenir la modernisation des structures économiques et sociales des pays méditerranéens, et favoriser ainsi une meilleure intégration à l'échelle locale et régionale.

C'est ensemble que nous pouvons faire de la région euro-méditerranéenne un lieu de dialogue entre les citoyens et de coopération entre les économies. Robert Schuman, l'un des pères fondateurs de l'Europe, ne disait pas autre chose lorsqu'il parlait en 1950 des frontières de l'Europe, ces frontières qui, "au lieu d'être des barrières qui séparent, (...) devront devenir des lignes de contact, où s'organisent et s'intensifient les échanges matériels et culturels".

Notre pays est déterminé à donner au partenariat euro-méditerranéen un nouvel élan, et c'est cette idée que je défendrai auprès de nos partenaires les 30 et 31 mai prochains, à Luxembourg, à l'occasion de la conférence ministérielle euro-méditérranéenne.

A quelques mois du 10ème anniversaire du processus de Barcelone, le moment me paraît d'autant plus propice pour relancer notre dialogue que les conditions d'une plus grande coopération sont aujourd'hui réunies.

Tout d'abord, notre interdépendance est un fait acquis : en témoignent les liens économiques, culturels, mais aussi politiques qui unissent nos différents pays. Les questions de sécurité et de défense, par définition sensibles, ont elles-mêmes donné lieu à des consultations régulières dans le cadre de notre partenariat. Tout ceci donne la véritable mesure de la confiance mutuelle qui existe aujourd'hui entre nos trente-cinq pays sur les deux rives de la Méditerranée.

Ensuite, l'Union européenne représente un partenaire fiable et solide, sur lequel les pays méditerranéens peuvent durablement compter.

Premier ensemble économique au monde, première force commerciale mondiale également, l'Union européenne est aussi le premier contributeur mondial pour l'aide internationale. Ainsi, ce sont 10 milliards d'euros qui ont été versés depuis 1995 aux partenaires méditerranéens de l'Union européenne, dans le seul cadre du programme MEDA, auxquels il convient d'ajouter les 12 milliards d'euros versés sous forme de prêts par la Banque européenne d'investissement.

Mais au-delà de ces chiffres, l'Europe, c'est aussi un programme politique inédit et une certaine vision des relations internationales.

Instruite par les tragédies de l'Histoire, l'Europe ne défend aucune vocation impériale. Espace de paix, de liberté et de démocratie pour quelque 450 millions d'habitants, elle se fonde avant tout sur la solidarité. C'est cette solidarité qui a permis à la France et à l'Allemagne, ennemis séculaires, de devenir le moteur de l'Europe. C'est cette solidarité qui a permis, selon le mot de Robert Schuman, d' "enlever à la guerre sa raison d'être et jusqu'à la tentation de l'entreprendre."

Cet esprit de solidarité inspire aussi la vision européenne des relations internationales, une vision multilatérale fondée sur le droit, le règlement pacifique des conflits, et le respect des Nations unies. Il inspire enfin les relations que les pays européens souhaitent entretenir avec leurs voisins : des relations pacifiées et partenariales qui, sans trahir le devoir de mémoire, permettent de dépasser les souffrances du passé, notamment celles nées de la période coloniale.

Pour réussir, notre entreprise devra se fonder sur une évaluation conjointe et objective des acquis. Ses objectifs devront être clairs, décidés d'un commun accord, dans chacun des trois volets qui font le processus de Barcelone. Enfin, elle devra s'accompagner d'une communication publique plus visible et mieux lisible pour les différents acteurs de la société civile.

Premier volet : notre dialogue politique. Il nous appartient de travailler ensemble de façon plus active à la promotion de l'Etat de droit, à l'enracinement de la démocratie, au respect des Droits de l'Homme et des libertés publiques. A nous aussi de faire preuve de davantage de volontarisme en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme, de protection civile et de prévention des désordres liés à la nature.

Deuxième champ d'action : le terrain économique et, en particulier, l'action que nous devrons mener pour un développement durable, créateur de richesses et d'emplois.

Pour cela, nous devons réfléchir ensemble aux moyens de renforcer l'intégration économique et commerciale sud-sud, qui tarde à se concrétiser, comme aux nouvelles perspectives financières et commerciales de réduction des déséquilibres nord-sud. La zone de libre échange euro-méditerranéenne est d'ores et déjà prévue à l'horizon 2010 : à nous de nous mobiliser pour accélérer sa mise en place, pour transformer l'épargne, pour drainer les investissements, et renforcer ainsi l'efficacité des instruments financiers considérables que l'Union européenne met au service des pays méditerranéens.

Le développement durable est le prolongement de notre interdépendance. A nous de renforcer l'efficacité de l'aide en sachant les faire évoluer, mais aussi en développant sur le terrain les pratiques de la bonne gouvernance économique, respectueuse d'une redistribution plus équitable des fruits de la croissance.

Et pourquoi ne pas nous inspirer, dans le cadre de la modernisation de l'instrument financier de notre partenariat, de la politique régionale mise en oeuvre par l'Union européenne ? A partir de quelques régions pilotes de la rive sud, cette politique de solidarité par excellence, qui a très largement fait ses preuves sur notre continent, pourrait garantir à terme une meilleure cohésion économique, sociale mais aussi territoriale dans l'ensemble du bassin méditerranéen.

Troisième volet de notre coopération, enfin, auquel nous devons porter la plus grande attention : l'éducation et le dialogue entre nos civilisations.

Il va sans dire qu'aucun des efforts que nous pourrons faire dans le domaine politique ou économique ne saurait être durable sans une meilleure connaissance de l'autre, de son histoire et de ses valeurs. De nouvelles structures ont été récemment créées, telles la plate-forme non-gouvernementale Euromed, ou encore la fondation Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures, qui vient d'être inaugurée à Alexandrie. Apprenons à mieux coopérer avec ces institutions, apprenons à mieux utiliser leurs ressources !

La formation des esprits est la clé du développement méditerranéen. C'est à travers elle avec l'instauration d'un dialogue pluriel et critique que nous renouerons les fils du patrimoine intellectuel, culturel et spirituel commun dont tous les peuples, au nord et au sud de la Méditerranée, sont les héritiers.

De Dante pour la poésie à Cervantès pour l'art du roman, de Socrate pour la philosophie à Ibn Khaldoun pour la science historique et sociologique, d'Ibn Arabi pour la spiritualité mystique à Ibn Battouta, l'infatigable voyageur, la Méditerranée est ce berceau qui, à travers les arts, les sciences, la pensée et les trois religions révélées, a construit la conscience de nos destins, solidaires parce que résolument liés.

C'est cette solidarité à laquelle il nous appartient aujourd'hui de donner une force nouvelle en trouvant la voie moderne d'une coopération plus étroite et mieux assurée dans les réalités du monde méditerranéen. Il s'agit ainsi de rester fidèle à ce qui demeure notre objectif prioritaire depuis le lancement du processus de Barcelone : mettre un oeuvre un partenariat global et durable, au service de la paix, de la prospérité et de la compréhension mutuelle entre les deux rives de la Méditerranée

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 31 mai 2005)

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