Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à Europe 1 le 1er juin 2005, sur la situation de "rupture" sociale et le climat d'"affrontement interne" dans la majorité après le référendum sur la Constitution européenne et la nomination du nouveau Premier ministre et du ministre de l'intérieur. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à Europe 1 le 1er juin 2005, sur la situation de "rupture" sociale et le climat d'"affrontement interne" dans la majorité après le référendum sur la Constitution européenne et la nomination du nouveau Premier ministre et du ministre de l'intérieur.

Personnalité, fonction : BAYROU François, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. UDF, président

Circonstances : Référendum sur la Constitution européenne le 29 mai 2005

ti : Q- Le président de la République sonne l'urgence, le rappel de toute sa majorité, le rassemblement, et vous, vous refusez.

R- Parce qu'ayant vu le vote de dimanche et la gravité de ce qui s'est produit, je me suis posé la question : est-ce que les solutions apportées pouvaient marcher ? Et ma réponse est extrêmement sceptique. Je ne crois pas aux choix qui ont été faits. Je ne crois pas pour deux raisons : la première c'est que je pensais qu'il fallait un changement de cap important et on nomme, dans une espèce d'attelage baroque, le Premier ministre et le ministre d'Etat qui ont été les deux piliers de l'équipe Raffarin I et II - c'est exactement les mêmes choix - ; deuxièmement, c'est naturellement un attelage purement politique, purement UMP et je ne crois pas non plus que ça corresponde à l'attente des Français. Bref, il m'a semblé en conscience qu'il n'y avait pas, là, la réponse que la France attendait aux choix dramatiques qu'elle a exprimés dimanche.

Q- Mais au-delà, quelles raisons ou ambitions personnelles, quelles vieilles rancunes passent avant ce que J. Chirac appelle l'intérêt national ?

R- Honnêtement, je ne sais pas. J'ai regardé, je ne sais pas la raison du choix que le président de la République a fait. J'ai entendu comme vous, les phrases qui avaient été prononcées par les deux impétrants, l'un contre l'autre il y a à peine 3 jours. Et je sais que dans ce climat-là, comment dire, une cohabitation institutionnalisée à l'intérieur du Gouvernement, entre deux rivaux affichés, dans une période aussi difficile et tendue que celle ci, je ne crois pas pour moi que ça puisse marcher.

Q- Mais pourquoi ? Vous pensez que l'un et l'autre ne peuvent pas comprendre que la situation est grave et gravissime, elle est tendue, il y a une attente, une angoisse des Français, une souffrance des Français, et que là peut-être ils peuvent se réconcilier et oublier les mots qui sont dits dans d'autres circonstances ?

R- Il ne s'agit pas de sentiment personnel. Il s'agit de vision. Vous savez quel affrontement il y a eu sur le modèle social à la française. Pour les uns, N. Sarkozy, ce modèle social était fini ; pour les autres, il fallait au contraire le proroger. Moi je crois que le modèle social est quelque chose de central et de très important pour les Français eux-mêmes. Mais lorsqu'on a des visions aussi différentes que celles-là, qu'on les a affichées, qu'on les a montrées devant les Français, "ostensiblement", comme on disait pour les signes religieux il y a peu de temps, qu'on a clairement, ostensiblement, voulu mettre en scène un affrontement de vision, les retrouver ensemble trois jours après au Gouvernement, évidemment, ça donne le sentiment que quelque chose d'étrange s'est passé, de baroque.

Q- Mais qui peut marcher ? Non ?

R- Eh bien, écoutez si ça marche, je m'en réjouirai comme tout le monde.

Q- Vous voulez dire que l'opposition est dans le fruit ?

R- Je veux dire que l'affrontement interne est désormais placé au centre même de l'action gouvernementale.

Q- Et aujourd'hui si il y a un vainqueur politique, qui est-ce ?

R- C'est J. Chirac. Il a réalisé une man¿uvre très habile, tout à fait inattendue, surprenante qui montre beaucoup de maestria dans la maîtrise de l'UMP par le président de la République. Mais je pense aux Français qui avaient le sentiment après les régionales, après les européennes, après le 21 avril, d'avoir envoyé, comment dirais-je, un avertissement ultime de la gravité de la situation et je ne suis pas sûr qu'ils attendaient le "Embrassons-nous, Folleville" de la réconciliation affichée entre Villepin et Sarkozy. Honnêtement je ne le crois pas.

Q- On va essayer de mieux comprendre. Vous êtes dans la majorité. Est-ce qu'il est bon de vous laver les mains comme cela, de vous dire "Je m'en fiche". Et vous répétez le "navire France"...

R- Q- Quand vous êtes dans un bateau.

Q- Justement. Le navire France a perdu le cap, vous le dites. Il prend l'eau et, en mer, existe au moins une solidarité entre les marins. Là, c'est de la non-assistance à un régime démocratique en danger.

R- Je comprends très bien, parce que ça c'est l'analyse partisane : vous êtes dans un clan, [il faut] à tout prix participer aux choix de votre clan, même quand vous n'y avez pas été associé. Eh bien je vous dis, la vocation d'un responsable politique digne de ce nom, c'est de porter l'attente, l'inquiétude, l'angoisse et l'exigence de son pays, quand ce pays se trouve en danger. Ce qui je crois est la situation aujourd'hui.

Q- Oui mais vous restez sur l'autre rive.

R- Pardonnez-moi, je vais vraiment comparer ce qui n'est pas comparable du tout en raison de la différence de statut. Quand le Général de Gaulle est resté pendant tant d'années à avertir que la pratique et les institutions de la IVème République ne pourraient pas marcher, qu'on était dans une impasse et un enlisement, il est resté sans doute comme quelqu'un qui avertit des dangers et des récifs sur la rive. Mais au bout du compte, c'est évidemment lui qui avait raison et c'est à partir de cette stabilité, de cette cohérence interne qu'on a pu un jour reconstruire un pays en bonne santé. Nous en sommes là. Je suis persuadé que nous sommes dans une fin de cycle politique institutionnel, démocratique, économique et social, que ce qui [ne va pas] devra trouver des réponses fortes et non pas des arrangements partisans.

Q- Prenons les dossiers, avant de se demander si ça peut tenir 22 mois comme ça.

R- Je ne spécule même pas sur ce genre de crise auquel je vois que vous faites allusion. Je ne spécule pas dessus et je ne le souhaite pas.

Q- F. Bayrou, est-ce que vous voterez quand même la confiance à ce gouvernement ?

R- J'en discuterai avec mes amis.

Q- C'est-à-dire que vous pourriez dire non et vous abstenir ?

R- Je ne veux pas créer d'incident, ce n'est pas mon état d'esprit. Mon état d'esprit devant les offres de participation qui, une nouvelle fois, avaient été faites, c'est qu'aujourd'hui les conditions ne sont pas réunies pour que le redressement du pays s'amorce ou commence.

Q- Lundi, vous réclamiez ici à Europe 1, une consultation approfondie avec le président de la République. Dans la matinée même, vous avez été reçu vous à l'Elysée. Aucun des deux apparemment n'a réussi à convaincre l'autre. Est-ce qu'il est vrai qu'il vous a proposé d'entrer dans le Gouvernement et qu'on vous a offert trois ou quatre ministères ? Répondez.

R- Mais je réponds à ce que vous me demandez. J'ai parlé d'une consultation approfondie avec le pays. J'ai dit au président de la République : prenez votre temps pour sentir l'extrême difficulté de la situation. Consultez les forces vives, ce n'est pas une conversation avec moi qui remplace cette consultation avec des forces vives. Je n'ai pas cette idée là de moi-même. Donc j'ai dit cela. Et deuxièmement, oui des offres bien sûr sont faites, flatteuses, sympathiques. Bien sûr ça fait plaisir sans doute à des gens qui le méritent, la perspective d'entrer au Gouvernement. Mais moi, je ne me détermine pas sur des avantages ou des intérêts, des choses flatteuses...

Q- Vous mais votre UDF, qu'est-ce qu'elle veut faire ?

R- Nous avons délibéré, comme vous le savez, et c'est à l'unanimité que cette décision a été prise. Nous sommes restés ensemble beaucoup d'heures pour analyser.

Q- Il y aura peut être quelques indépendants. Mais voyons ce que vous disiez tout à l'heure des contradictions. N. Sarkozy devait quitter Bercy parce qu'il voulait la présidence de l'UMP. Il revient au ministère de l'Intérieur parce qu'il préside l'UMP. Vous comprenez ?

R- Mais le président de la République avait dit je cite à peu près textuellement - : "quand vous avez un ministre qui est en même temps président du principal parti de la majorité, il y a plus de Premier ministre et donc il devra quitter le Gouvernement".

Q- C'était le 14 juillet.

R- Le 14 juillet. Quelques mois après, c'est exactement le contraire. Je ne veux accuser personne. Je dis qu'il y a un problème de cohérence et que ce problème de cohérence, de vision des institutions, d'analyse à long terme, de stabilité du jugement se posera, me semble-t-il, met une hypothèque sur la réussite de ces choses. Vous le voyez bien, vous ne me poseriez pas ces questions autrement.

Q- A votre avis, pourquoi N. Sarkozy y va-t-il, si vous le sentez, vous qui avez du flair politique ?

R- Honnêtement, là, je ne sais pas, je n'ai pas de réponse à une question surprenante.

Q- Il voulait offrir une victoire politique à J. Chirac, aujourd'hui ?

R- Sans aucun doute. Comme vous êtes un analyste très fin, J.-P. Elkabbach, je pense que vous avez trouvé la réponse. Voyez-vous, je n'y avais pas songé.

Q- L'Europe. Le Pacte de stabilité, qui contraint de ne pas dépasser les 3% de déficit, est-ce qu'il est caduc, est-ce qu'il faut s'en affranchir, comme dit J.-L. Debré ?

R- C'est une perspective terrible pour la France que celle que vous évoquez, là. Je veux rappeler, parce que les chiffres sont difficiles à comprendre. Qu'est-ce que c'est 3% de PIB ? Tous les jours que Dieu fait, on dépense en France 20 % de plus que ce qui rentre dans les caisses. Tous les jours, 20% de plus de dépenses. Et on nous dit : la solution, c'est de faire encore plus de dépenses impossibles à financer donc encore plus de déficit, encore plus de dettes. Qu'est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que l'on fait payer les seuls qui n'ont pas de représentants et de voix pour s'exprimer, ce sont les enfants. Eh bien moi, en tous cas, je ne participerai pas à ce choix. Je ne dis pas qu'on ne puisse pas faire des dépenses financées par l'emprunt lorsqu'il s'agit d'investissements à long terme, que nous partagerons avec des générations futures, mais pas des dépenses courantes où nous allons épuiser le crédit national un peu plus.

Q- On voit les différences et pourtant vous êtes dans la majorité. Vous répondez toujours non. Quelles questions je pourrais inventer pour que vous le disiez oui, une fois ?

R- Demandez-moi s'il fait beau ce matin, je vous répondrai. Non, J.-P. Elkabbach, il ne faut pas sourire sur ce sujet. Vous voyez, ces questions que vous m'avez déjà posées, de solidarité, de majorité, il y a trois ans qu'inlassablement je dis que quelque chose ne va pas. Et regardez le vote de dimanche. Jamais le pays n'a été aussi gravement fracturé. C'était un vote social, entre ceux qui ont les diplômes, les situations, le centre-ville et ceux qui n'ont pas. Et on a trouvé dans le camp de ceux qui n'ont pas les employés, les ouvriers, les agriculteurs, les commerçants et artisans, les jeunes, les chômeurs. Enfin moi je ne veux pas vivre dans un pays dans lequel, d'une certaine manière, on se résigne ou on se résout à avoir cette rupture-là entre deux France. La France c'est l'unité du pays.

Q- Donnons une chance, attendons qu'il dessine une politique, un cap, et en même temps, on les jugera et attendez que le Gouvernement soit fait. Il y avait le livre "L'éloge des voleurs de feu", c'est-à-dire des poètes, publié chez Gallimard par de Villepin. "Tandis que les jeux du pouvoir consument, dit-il, les brasiers de la poésie restent source de chaleur, lieu de quiétude et de juste emportement. Il n'y a pas d'amertume chez le voleur de feu, le poète dans l'action, mais la passion de dire et de changer le monde". Ben, on va voir. Hein ?

R- On va voir.

Q- En tous cas, quelqu'un qui dit ça, ne peut pas être banal.

R- Sur la poésie... Ah non, mais je n'ai jamais dit que D. de Villepin était banal, jamais. Je dis seulement aujourd'hui que dans la situation où nous nous trouvons, la construction politique qui est présentée aux Français me paraît assez loin des réponses que le pays attend.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 1er juin 2005)

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