Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, sur Europe 1 le 31 mai 2005, sur l'analyse des résultats du scrutin sur le traité constitutionnel. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, sur Europe 1 le 31 mai 2005, sur l'analyse des résultats du scrutin sur le traité constitutionnel.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. CGT, secrétaire général

ti : [...]
J.-P. Elkabbach - J'ai appris que la représentante CGT de l'IFOP, Mme Paule Colback, qui est favorable à la lutte de classes, affirme : "On peut discuter avec L. Parisot, je souhaite son élection". Il y a de
bons patrons alors ?!

B. Thibault - Que l'on puisse discuter avec des patrons, heureusement ! La difficulté dans cette période - et sans doute que cela explique une partie du contexte et de la crise dans la société française, ô combien importante après le scrutin de dimanche -, c'est qu'au-delà des discussions, nous ne débouchons pas sur des résultats concrets sur les aspects sociaux. Alors, c'est bien de discuter avec le patronat, comme c'est bien de discuter avec un gouvernement, lorsqu'il accepte de discuter - ce qui n'est pas toujours gagné d'avance, et je fais référence aux trois dernières années. Mais la discussion doit déboucher sur des résultats concrets. Et force est de constater que de ce point de vue-là, les salariés ont raison de faire part de leur mécontentement, tant leurs demandes ne débouchent pas sur des résultats concrets.

Q- A cause des "non" de dimanche, la CGT va-t-elle durcir ses revendications ? L'Humanité dit, ce matin, que les syndicats "organisent la pression"...

R- Je ne crois pas que nous ayons besoin de durcir, après ce qui s'est exprimé dimanche...

Q- Mais dans l'action, traduire ce qui s'est passé dimanche en termes d'actions et de revendications ?

R- S'il n'y a pas de conclusion suffisamment conforme au message des électeurs, et singulièrement des salariés de notre pays... Chacun a remarqué une très forte participation au scrutin ; dans cette très forte participation, une aspiration à participer à la définition des choix pour l'avenir. Les salariés ont participé très majoritairement. Je retiens dans l'analyse qu'une très grande majorité des salariés, du public comme du privé, de toutes les tranches d'âge, de 18 à 65 ans, c'est-à-dire ceux qui sont en activité, ceux qui sont susceptibles d'aller sur l'activité ou susceptibles de sortir de leur travail, ont très majoritairement rejeté ce texte, notamment sur une grande insatisfaction sociale. Et s'il n'y a pas des conclusions rapides confirmant que l'on a entendu le message, c'est la raison pour aquelle je souhaite qu'au-delà de la désignation d'un gouvernement, dont le profil et les premières orientations compteront, parce qu'elles seront examinées à la loupe...

Q- Vous voulez aussi parler du choix du Premier ministre et de ses ministres ?

R- Oui, ce ne sera pas neutre, même si nous ne mettons pas l'accent, parce que cela ne fait pas partie de nos priorités essentielles, sur le profil des hommes et des femmes. Si je m'en réfère aux déclarations de ces dernières heures et s'il se trouve que c'est la confirmation de l'orientation défendue ces dernières heures par la présidence de l'UMP qui se trouve choisie pour incarner le changement à l'avenir, je pense que cela nous prépare des jours de tension importante.

Q- C'est une menace ?

R- Ce n'est pas une menace, c'est un constat. Je ne pense pas qu'à la conclusion que l'on peut faire du scrutin de dimanche, c'est un appel à plus de libéralisme économique et sociale.

Q- L'extrême gauche pousse à l'agitation sociale et à la grève générale. Est-ce que vous suivriez l'extrême gauche ?

R- La grève, ce sont par définition les salariés qui la décident. La grève n'est pas le résultat d'une pression ou d'un mot d'ordre politique, quel qu'il soit. Cela s'organise dans les entreprises, lorsque c'est opportun. Nous avons demandé, hier, que le prochain gouvernement, quel qu'il soit encore une fois, commence par organiser une grande négociation sociale, en acceptant de discuter avec les syndicats, c qui n'a pas été fait sur l'essentiel depuis trois ans.

Q- Sinon ?

R- Sinon, nous analyserons cette situation. J'ai, dès hier, proposé à l'ensemble des homologues syndicaux de se rencontrer, pour faire une analyse de la situation. Je crois que ce scrutin, qui a bien sûr des conséquences au plan politique, représente aussi un message en direction des responsables syndicaux.

Q- L'extrême gauche encourage et entretient, en ce moment, la colère sociale. On voyait bien, dès dimanche soir et lundi, qu'il y avait dans l'air, de la part de certains, la volonté d'organiser quelque chose de fort, comme une grève générale, forte si elle le pouvait... Quelle est la position de la CGT ?

R- Vous semblez obnubilé par l'extrême gauche ! Les revendications sont posées par les syndicats, les formes d'action sont définies avec les salariés dans les entreprises et ce type d'attitude, de positionnement, de réaction éventuellement, c'est de la responsabilité des organisations syndicales.

Q- Sur quoi cette grande négociation sociale que vous réclamez encore ce matin porterait-elle ?

R- Sur l'ensemble des questions cruciales qui ont motivé la majorité des votes de dimanche. Sur les questions sociales, l'emploi, les salaires... Nous sommes susceptibles d'avoir un rendez-vous le 10 juin sur les salaires. Je rappelle à ce propos, que le Gouvernement avait fait le choix, après la très grande manifestation du 10 mars, de nous envoyer à l'après-29 mai. Nous y sommes. J'espère bien que le 10 juin, le Gouvernement, nouveau semble-t-il, ne se limitera pas simplement à nous inviter à une étude de la situation des salaires...

Q- Vous voulez du concret ?

R- Oui, je l'ai dit dès le mois de mars, après la manifestation !

Q- Et qu'êtes-vous prêts à faire, à la CGT, pour favoriser la croissance, pour créer des emplois qui ne soient pas seulement des emplois aidés ? Quels gestes ?

R- Le 9 juin, décision qui a été prise il y a plusieurs semaines, avec l'implication de sept de nos fédérations, nous allons nous mobiliser sur la défense de l'emploi industriel. Cela fait trois ans que je demande au Premier ministre, sortant apparemment, de pouvoir discuter de la politique industrielle de notre pays. Le chef de l'Etat a repris ce terme à plusieurs reprises. Il n'y a jamais eu de discussion concrète, engageant les organisations syndicales, nous permettant d'avoir un minimum de vision partagée sur le développement de l'emploi industriel dans notre pays. Sauf à considérer que nous faisons une croix, en France, sur le développement de l'emploi industriel, il nous faut accepter d'en discuter. Ce n'est pas le cas et l'on continue de laisser des opérations de délocalisation et de rachat, comme si de rien n'était - je pense notamment à Péchiney...

Q- Après le référendum de dimanche, pensez-vous que vous devez être, encore plus qu'avant, des interlocuteurs forts, vous les syndicats, à la fois du Medef actuel et prochain, et du Gouvernement ?

R- Oui, et je crois que c'est parce que l'on ne nous a pas écoutés pendant des années, qu'il y a aussi ce ressentiment justifié vis-à-vis des inégalités sociales, ressentiment qui passe aussi par une lecture du projet de traité qui était soumis, comme très largement insuffisant pour répondre à ces attentes. Le scrutin de dimanche, à sa manière, n'a fait que confirmer le diagnostic social et économique que la CGT a livré depuis de longs mois.

Q- Vous dites qu'il faut faire ces choix avant le budget 2006. Or on sait déjà que la croissance est médiocre, que le budget a un lourd déficit - mille milliards de dettes - et il est probable que les 3 % de Maastricht soient déjà dépassés. Que fait-on avec le Pacte de stabilité ? On s'en fout ?!

R- Non, on ne s'en fout pas, mais le Pacte de stabilité - c'est un point de vue partagé par l'ensemble des organisations syndicales européennes - ne peut pas être un dogme, dans une période où le chômage et la précarité de l'emploi sont aussi massifs sur l'ensemble des pays européens. Et ce que je souhaite, c'est que nous ne soyons pas, une fois de plus, mis devant le fait accompli des grands choix structurants, l'orientation économique de l'année prochaine et les choix budgétaires. Est-ce une revendication démagogique que d'aspirer à ce que les organisations syndicales de ce pays participent aux choix budgétaires, sans se substituer, bien évidemment, au Parlement. Mais quelque chose me dit que le Parlement devrait être beaucoup plus à l'écoute d'organisations comme les organisations syndicales.

Q- Dans la campagne du référendum, parmi les mauvaises surprises, c'est cette peur de l'autre, du voisin, de l'étranger, que l'on a vu monter et apparaître. Où est l'internationalisme de la classe ouvrière et de ses représentants ?

R- Je n'interprète pas - et il suffit d'écouter, des enquêtes assez précises qui ont été faites à ce propos sur les motivations du vote - le vote majoritairement pour le "non" à ce traité constitutionnel comme un vote de repli...

Q- Si c'était le cas, vous rejetteriez une politique, même chez les syndicats, trop nationaliste ?

R- Il est hors de question que les aspirations sociales ou les revendications soient assimilées ou assimilables à des replis nationalistes ! Ne pas accepter le dumping social, ce n'est pas mettre en cause un salarié d'une autre nationalité, d'une autre culture, d'une autre religion ! C'est tout simplement contester le fait qu'un système économique puisse favoriser le progrès social, puisque justement, il est articulé sur la mise en concurrence des salariés.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 31 mai 2005)

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