Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 6 juin 2005, sur la méthode du Premier ministre, la solidarité gouvernementale et de la majorité parlementaire UMP, la situation sociale, le programme "emploi" et l'adaptation du code du travail, l'avenir de la Constitution européenne après l'échec du référendum. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale, à Europe 1 le 6 juin 2005, sur la méthode du Premier ministre, la solidarité gouvernementale et de la majorité parlementaire UMP, la situation sociale, le programme "emploi" et l'adaptation du code du travail, l'avenir de la Constitution européenne après l'échec du référendum.

Personnalité, fonction : DEBRE Jean-Louis, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Assemblée nationale, président;FRANCE. UMP, membre du comité politique

Circonstances : Référendum sur la Constitution européenne le 29 mai 2005. Nomination du gouvernement Villepin le 3 juin

ti : Q- C'est la première fois, à ma connaissance, que vous allez commenter ce Gouvernement, et même le retour de N. Sarkozy. Mais au-delà, c'est une grande première : D. de Villepin reçoit dans 90 minutes les syndicats à Matignon, c'est-à-dire avant sa déclaration de politique générale à l'Assemblée, chez vous - vous serez au perchoir. D. de Villepin promet de les écouter avant de parler ; est-ce à dire que la méthode change ?

R- Oui, avant d'annoncer des mesures, il réunit les syndicats. Je crois qu'aujourd'hui, trois mots doivent être dans l'esprit, aussi bien des politiques que des responsables syndicaux ou économiques. Quels sont ces trois mots ? "Courage", courage, nous devons partager cela ! Tout le monde a fait le diagnostic, tout le monde voit que la situation de la France n'est pas bonne, tout le monde voit qu'il y a un chômage. Peu importe de savoir qui a fait quoi avant. Le problème, c'est qu'aujourd'hui nous devons régler ce problème et nous le règlerons tous ensemble si nous avons du courage ; c'est ce que D. de Villepin a dit : abordons tous les sujets sans tabou. Deuxième mot essentiel qui doit être partagé par tout le monde, c'est la notion "responsabilité" ! Nous sommes responsables à l'égard des Français, que nous soyons de droite, de gauche, que nous soyons syndicalistes, politiques, économistes. Nous avons une responsabilité, c'est de faire en sorte que l'on puisse enfin, dans ce pays...

Q- Mais pourquoi voulez-vous qu'une moitié de la France soit responsable des erreurs ou des insuffisances qui ont été faites jusqu'à présent ?

R- C'est justement ce que je voudrais éviter, c'est que notre situation perdure depuis des années et des années. Et quand nous sommes dans la difficulté, il ne s'agit pas de savoir qui est responsable ou n'est pas responsable, cela on le verra au moment des élections de 2007, ce n'est pas le problème. Ou l'on se retrousse tous les chemises et on se met au boulot, ou alors on commence et l'on continue ce petit jeu français qui...

Q- Et le troisième mot ?

R- Le troisième mot c'est, "l'union". Nous devons décréter un plan d'urgence pour l'emploi, tous ensemble ! "Courage, responsabilité, union", et alors, à ce moment-là, on s'en sortira !

Q- Apparemment, D. de Villepin va distribuer des uniformes, peut-être avez-vous le vôtre dans cette guerre contre le chômage... Il me semble qu'il y a deux mots qui avancent "sur des pattes de colombe", comme disait Nietzsche, d'une révolution douce, il dit qu'il faut aborder la question de l'emploi sans tabou ; que mettriez-vous dans cette formule, "sans tabou" ?

R- C'est-à-dire avec efficacité, aussi bien voir s'il y a des dispositions du code du travail qui doivent être modifiées, comme on l'a fait au Danemark, ou s'il ne faut pas les modifier. D'autre part, voir comment l'on peut améliorer la situation des seniors, puisque l'on s'occupe des jeunes, c'est vrai et c'est normal, [vu] qu'il y a un chômage des jeunes, mais il doit y avoir aussi un effort qui doit être fait pour l'emploi des seniors. Et puis, aide à la mobilité de l'emploi.

Q- Mais le modèle social français, peut-on l'actualiser ou est-ce comme le Coran, sacré et intouchable ?

R- Mais non... Si c'était sacré, si c'était intouchable, cela se saurait. Il faut l'adapter, l'adapter sans tabou, voir quelle est notre situation - le diagnostic a été fait à plusieurs reprises - et voir comment l'on peut, à la fois, adapter les règles du droit du travail, tout en assurant aux salariés la meilleure protection possible.

Q- Oui, mais n'êtes-vous pas choqué de voir que l'on s'accroche à un système qui est dit de "protection", et qui n'empêche pas le chômage, très fort chômage de masse, et qui crée de l'insécurité sociale ?

R- Tout doit reposer sur un équilibre, or, aujourd'hui, il faut retrouver cet équilibre, à la fois diminuer les règles du fonctionnement des entreprises mais aussi assurer cette protection sociale. Je pense également qu'il faut faire un effort considérable pour les petites entreprises ou les artisans, notamment pour les aider à créer des entreprises et à créer des emplois.

Q- Donc, vous êtes favorable au fait que l'on adapte le modèle social français ?

R- Je suis favorable à ce que l'on trouve les solutions adaptées à notre situation aujourd'hui, en ce printemps 2005 qui est bien pluvieux. Si l'on veut que la pluie cesse, il faut avoir du courage, de la responsabilité et être unis, et de ne s'accrocher à aucun dogme !

Q- J. Chirac peut-il retrouver la confiance des Français qui ont été marqués par tous ces événements récents, qui sont lucides pour la suite ? Il y a dans le pays, vous le sentez, et quelquefois vous le dites "une sorte de frustration sociale", il y a même des risques de radicalisation. Vous les sentez. Il y a quelque temps vous disiez : "attention, crise de régime possible".

R- Oui, je pense que nous sommes dans une situation extrêmement précaire, avec des extrêmes qui sont en train de s'allier. Je crois qu'aujourd'hui, c'est l'union sacrée, nous devons tous, tous, être rassemblés. L'heure des affrontements politiques et des élections arrivera plus tard. Arrêtons de sans arrêt faire des campagnes électorales, nous avons besoin de tout le monde ! Et du président de la République, qui doit nous montrer la voie, notamment pour la poursuite de la construction européenne, mais aussi, pour rappeler aux uns et aux autres le sens de leurs responsabilités et de leur dignité.

Q- "Tous unis", dites-vous, donc c'est bien que N. Sarkozy ait marqué son retour dans ce ministère de l'Intérieur qu'autrefois vous occupiez ?

R- Oui. La réussite de la France suppose que tout le monde soit là, à un certain nombre de conditions. Je vais vous les dire : d'abord, la réussite de la France, notamment dans le domaine social, c'est une réussite à la fois collective et individuelle. Deuxièmement, il faut que chacun, chaque ministre, chaque député, ait le sens de leurs responsabilités à l'égard des autres et à l'égard de l'ensemble des Français. Et le Gouvernement qui vient d'être formé, doit être uni, on ne doit pas entendre 36 000 voix !

Q- Je vois ce que vous voulez dire. Le tandem obligé, Sarkozy-Villepin, est-il durable, est-il fiable ?

R- Cela dépend de la responsabilité des uns et des autres.

Q- Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais concrètement ?

R- Je le souhaite, si chacun a le sens ses responsabilités. Il ne s'agit pas de préparer son avenir, il s'agit de préparer l'avenir des Français. Il s'agit de savoir, si oui ou non, dans ce pays, on va, à un moment, arrêter de se disputer, arrêter de se chipoter et se rassembler.

Q- D'après le journal Le Monde, de samedi et dimanche, qui n'est pas encore démenti, N. Sarkozy aurait annoncé son calendrier : il partirait fin 2006.

R- Je n'arrive pas à imaginer que cela soit vrai. On forme le Gouvernement et on annonce le départ !? Je pense que ce sont des ragots.

Q- Des ragots ou des propos rapidement tenus ?

R- Des ragots, parce que je ne pense pas que N. Sarkozy puisse à la fois entrer au Gouvernement et dire qu'il allait sortir.

Q- Pourquoi le président de la République a-t-il inventé cet attelage ? Pour l'obliger à tirer dans le même sens ou pour neutraliser des prétendants impatients ?

R- Non. Parce que le président de la République, qui a conscience de la situation de notre pays, veut rassembler et unir tous les talents et qu'aujourd'hui, on n'ait plus à se chipoter, à se disputer et à faire sa petite soupe dans son petit coin pour son petit avenir.

Q- Là, vous parlez à votre camp.

R- Je parle à tout le monde.

Q- Le président de la République a l'air cerné par des ambitions contradictoires, légitimes, nombreuses, et qui s'expriment. Pourrait-il être encore candidat en 2007 ?

R- Je ne sais pas et je viens de vous dire, qu'aujourd'hui, le problème des élections de 2007 ne m'intéresse pas. Le problème est de savoir si, d'ici à 2007, nous aurons amélioré la situation des Français et de ceux qui désespèrent de ne pouvoir espérer.

Q- Mais après la défaite du 29 mai, qui a retenti comme un désaveu - et beaucoup de gens sont très sévères sur ce qui va se passer, même pour le président de la République - souhaitez-vous encore sa présence en 2007 ? Et est-ce imaginable pour J.-L. Debré ?

R- Vous ne me ferez pas aborder cette question car je viens de vous dire depuis le début, que ces petits jeux politiciens ne m'intéressent pas ! Je suis maire d'Evreux, je suis député de l'Eure, et je vois bien l'angoisse et l'attente de nos concitoyens. Et ils ne veulent pas que l'on recommence, comme par le passé, à parler de nos petites élections !

Q- Il ne s'agissait pas de cela...

R- Aujourd'hui, il faut savoir si les Français et si les responsables politiques français sont capables de s'unir au-delà des ambitions et des uns et des autres.

Q- Pourquoi aujourd'hui mieux qu'hier ? Enfin, peu importe...

R- Parce que la situation est difficile !

Q- T. Blair, au nom du Royaume-Uni, va geler le référendum. En fait, il va se débarrasser du référendum sur la Constitution. Qu'en pensez-vous ? Diriez-vous, comme M. Balladur, que "la Constitution est morte, il ne manque que ses funérailles" ?

R- Je pense que les funérailles ne sont pas encore arrivées. Mais nous sommes dans une période bien inquiétante et préoccupante pour la Constitution. Les Français ont tranché, et il faut se ranger au verdict des Français.

Q- Vous avez dit qu'il fallait "s'affranchir, se libérer de la contrainte des 3 %" - vous vous souvenez, il y a quelques jours -, le mettre le Pacte de stabilité au rebus, en quelque sorte, et l'euro ?

R- Il faut être complet. Il faut à la fois regarder ce Pacte de stabilité, mais aussi, modifier un certain nombre de dispositions du Code du travail pour avoir plus de souplesse, et redonner à notre embauche et à notre économie une influence et un dynamisme.

Q- Mme C. Lagarde, ministre du Commerce [extérieur], lorsqu'elle est intervenue samedi, dans l'émission de notre ami D. Souchier, disait que le code du travail est lourd en France et qu'il faut le changer ; le disait-elle à titre personnel ? Elle n'a pas fait une gaffe ? Elle l'a dit avec le courage de la vérité, non ?

R- Je pense que tout le monde le sait - syndicats, responsables politiques : il y a dans nos dispositions du code du travail un certain nombre de rigidités qu'il faut avoir le courage, sans tabou, de modifier. A condition que l'on assure par ailleurs une haute protection sociale des
salariés.

Q- Encore un mot. Il y a une attaque qui monte - elle est venue d'Italie, etc. - contre l'euro. Faut-il faire renaître les monnaies nationales ?

R- Non, tout cela est dépassé. Mais l'euro suppose aussi que l'économie des Etats européens soit une bonne économie, et que la situation dans ces Etats, notamment en France, soit une situation qui ne soit pas prérévolutionnaire ou difficile, mais qu'il y ait une reprise de la croissance, et que cette croissance aboutisse enfin à une situation de l'emploi qui soit meilleure. L'économie, l'euro, ne repose pas sur des bases artificielles, elle repose sur les économies, celles des pays européens, notamment celle de la France.

Q- Après-demain, vous allez écouter et présider la déclaration de politique générale. Les élus UMP, vos élus, vos amis, ne sont pas dans un état de moral flamboyant. Qu'est-ce qui va le leur redonner ou qui ?

R- Ce qui va le leur redonner, c'est qu'ils vont avoir en face d'eux un gouvernement uni, responsable, et qui, avant d'annoncer ses décisions, aura entendu les uns et les autres, et que nous nous sommes fixés un but, une ambition. Ce but et cette ambition, qui doivent être partagés par tous, est de remettre la France dans la bonne voie et retrouver l'espoir, notamment dans le domaine économique, et notamment dans le domaine social.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 7 juin 2005)

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