Tribune de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Monde" du 13 juillet 2005, sur les propositions de l'UMP pour une politique de l'immigration "choisie" et d'intégration réussie notamment scolaire, en réponse à M. Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS, les ayant qualifiées de "contre-productives". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Monde" du 13 juillet 2005, sur les propositions de l'UMP pour une politique de l'immigration "choisie" et d'intégration réussie notamment scolaire, en réponse à M. Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS, les ayant qualifiées de "contre-productives".

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre d'État, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

ti : [Jeudi 9 juin, Patrick Weil, spécialiste reconnu des questions d'immigration, qualifie de "contre-productives" les propositions de Nicolas Sarkozy sur l'immigration par catégories professionnelles. Quatre jours plus tard, le ministre de l'intérieur lui répond. L'échange épistolaire se poursuit le 28 juin par un nouveau texte de Patrick Weil.]

Cher Monsieur,


Dans un entretien accordé jeudi dernier à l'AFP, vous avez qualifié de contre-productives les propositions faites par l'UMP pour une politique d'immigration choisie et d'intégration réussie. Je souhaite formuler quelques observations sur le contenu de cet entretien.

J'observe d'abord que c'est le système actuel de régulation des flux migratoires qui mérite sans conteste le qualificatif de "contre-productif". Ce système, qui n'a quasiment pas changé depuis 1974, repose sur l'interdiction presque totale de l'immigration économique, afin de ne pas aggraver la situation du chômage, et sur la stricte limitation des flux aux réfugiés et au regroupement familial. Officiellement, l'immigration en France est stoppée. Comme il n'y a plus, en principe, d'immigration économique depuis 1974, le flux du regroupement familial aurait dû se tarir de lui-même également.

La difficulté, et vous le savez bien, est que la réalité n'a rien à voir avec cela. Depuis 1974, les flux migratoires n'ont jamais cessé. Ils ont pris une ampleur considérable entre 1997 et 2002, puisque l'immigration légale a augmenté de 70 %, tandis que l'immigration illégale, alimentée par l'explosion de la demande d'asile et la démission de l'Etat en matière d'éloignement, a atteint des seuils jamais égalés par le passé. L'immigration de travail, celle qui répond à des besoins identifiés de notre économie, représente actuellement 5 % des flux migratoires, contre 95 % pour l'immigration dite de droit, c'est-à-dire l'immigration familiale et l'asile. Cette immigration de droit pèse tout autant sur le marché du travail que l'immigration économique puisque les étrangers qu'elles concernent ont le droit de travailler.

Ce système est triplement perdant : le décalage croissant entre la réalité et le discours officiel ruine la confiance des Français dans la capacité de l'Etat à maîtriser les flux migratoires ; nos besoins économiques ne sont pas pourvus ou le sont - qui l'ignore ? - par des travailleurs en situation illégale ; enfin, un nombre considérable de personnes recherchent un emploi dans des secteurs où nous n'en avons pas.

Je note en deuxième lieu qu'au cours des années récentes, un certain nombre de pays sont sortis de ces contradictions et de ces hypocrisies. En Australie, au Canada, en Grande-Bretagne, en Nouvelle-Zélande, en Suisse, et dans d'autres pays encore, l'immigration économique représente plus de 50 % des flux. Il ne m'est pas revenu que ces pays n'étaient pas des démocraties.

En troisième lieu, je crains que vous n'ayez pas examiné les propositions de l'UMP avec une attention suffisante.

Ces propositions sont principalement au nombre de trois :

1. Le Parlement et le gouvernement français doivent fixer chaque année le nombre maximal de personnes qui seront autorisées à entrer en France. C'est quand même bien le minimum que la France décide qui a le droit se s'installer sur son territoire et qui ne l'a pas. Les Etats-Unis pratiquent cette politique de plafonds ou de quotas, peu importe le terme, depuis de nombreuses années. C'est au surplus une condition évidente de l'intégration, car nous ne pouvons intégrer de nouveaux migrants que si nous avons les capacités d'accueil requises en termes de logements, d'écoles, d'hôpitaux et d'emplois.

2. Ce plafond doit être décliné catégorie par catégorie, c'est-à-dire que le gouvernement et le Parlement doivent décider quelle est la part souhaitée de l'immigration économique parrapport à l'immigration familiale. Là encore, de nombreux pays le font. A l'image de ces pays, je souhaite que l'immigration économique représente plus de la moitié des flux.

Vous estimez que la limitation du regroupement familial serait anticonstitutionnelle. Je ne peux m'empêcher de répondre qu'on me faisait les mêmes observations lorsque j'ai annoncé mon intention de faire passer de 12 à 32 jours le délai de rétention administrative. Plus fondamentalement, il ne s'agit pas d'arrêter le regroupement familial, mais de le maîtriser, pour que celui-ci soit compatible avec la capacité d'accueil de la France. Aucune norme constitutionnelle ne prévoit que la France doit accepter dans n'importe quelle condition tous les immigrés qui ont une raison personnelle de vouloir s'installer dans notre pays.

Je tiens également à souligner qu'aujourd'hui, ce n'est pas tant le regroupement familial stricto sensu qui pose problème, mais la carte "vie privée et familiale" créée sous le gouvernement de Lionel Jospin. Le regroupement familial permet à l'étranger légalement installé en France de faire venir sa famille dans le cadre d'une procédure organisée, qui permet notamment de vérifier que les conditions de revenus et de logement sont suffisantes pour que la famille s'intègre rapidement. La "carte vie privée et familiale" permet à n'importe quel étranger en situation illégale, ce qui est quand même très différent, de revendiquer et d'obtenir un titre de séjour. C'est la carte "vie privée et familiale" qui explique l'essentiel de la dérive des flux entre 1997 et 2002.

3. Enfin, pour attirer en France des travailleurs qualifiés, des chercheurs, des professeurs d'université ou des créateurs d'entreprises, il faut créer un système de points à la canadienne.

L'avantage de ce système, repris par d'autres pays, est de déterminer les critères (âge, qualifications, expériences professionnelles...) que l'Etat veut valoriser en fonction des besoins de son économie. Ce système s'ajuste très facilement à l'évolution de la conjoncture et a une visibilité qui permet d'attirer de très bons candidats.

Ce système n'est nullement incompatible avec la volonté des entreprises de pouvoir faire venir des personnes qu'elles auraient préalablement repérées hors de nos frontières. Il suffit pour cela de donner des points supplémentaires aux candidats qui ont une proposition d'embauche ferme. Par ailleurs, puisque vous êtes un spécialiste reconnu des questions d'immigration, il ne vous aura pas échappé que, s'il y a effectivement des médecins étrangers chauffeurs de taxi au Canada, cela ne résulte nullement du système des points, mais d'une reconnaissance insuffisante des diplômes étrangers.

Par ailleurs, si le nombre des titres attribués grâce au système des points devra bien sûr respecter le plafond annuel décidé par les pouvoirs publics pour l'immigration économique, l'UMP ne propose nullement de faire des quotas par métiers.

En ce qui concerne l'accès des élèves de lycée aux classes préparatoires et aux instituts d'études politiques, j'ai été très attentif, en effet, à la proposition que vous avez formulée dans votre ouvrage La République et sa diversité - Immigration, intégration, discriminations, publié aux éditions du Seuil au début de cette année. Inspiré d'expériences réussies menées dans certains Etats américains, votre proposition consiste à donner un droit d'inscription automatique dans ces filières d'excellence aux 7 % des meilleurs bacheliers de chaque établissement scolaire.

Votre proposition présente deux avantages avec lesquels je suis en accord total : elle serait à l'origine d'une émulation très porteuse au sein des établissements scolaires ; elle crée par ailleurs un formidable espoir de promotion sociale pour tous les élèves, quel que soit leur lycée, leur quartier ou l'origine socioprofessionnelle de leurs parents, alors qu'aujourd'hui les classes préparatoires et les instituts d'études politiques sont, de fait, remplis principalement par des élèves privilégiés. Pour cette raison, je suis favorable à ce que cette mesure s'applique à tous les établissements scolaires, et pas seulement à ceux qui sont situés en ZEP. Aujourd'hui, la panne de l'ascenseur social concerne malheureusement de plus en plus de familles, et pas seulement les familles qui habitent dans des zones d'éducation prioritaires.

J'apporte en revanche deux nuances à votre suggestion : d'une part, je pense que les élèves bénéficiant de ce dispositif, tout en ayant évidemment le niveau nécessaire, doivent être les plus méritants ou les plus motivés plutôt que ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats au baccalauréat. Il pourrait revenir à leur proviseur de les sélectionner. En effet, pour certains élèves, les résultats du baccalauréat reflètent seulement une agilité intellectuelle ou un environnement familial favorable, et non un effort et un engagement personnels.

D'autre part, et dans le même esprit, je pense qu'il devrait s'agir plutôt d'un objectif que d'un droit, car certains élèves, qui pourraient répondre aux critères, n'ont tout simplement pas envie de faire l'effort requis pour réussir en classe préparatoire ou à Sciences-Po. De manière générale, je ne suis pas pour une société où tout se régule par le "droit à" : droit à une prestation, droit à un statut, droit à une classe prépa, droit à l'égalitarisme. Je suis pour une société de justice et de responsabilité, une société qui compense les inégalités de départ, mais qui admet les différences à l'arrivée, c'est-à-dire une société qui récompense l'effort et valorise la réussite.


(Source http://www.u-m-p.org, le 13 juillet 2005)

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