Déclaration de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, sur la construction européenne, le terrorisme, l'aide au développement, les efforts en faveur de la recherche et la diversité culturelle, à Paris le 20 juillet 2005. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, sur la construction européenne, le terrorisme, l'aide au développement, les efforts en faveur de la recherche et la diversité culturelle, à Paris le 20 juillet 2005.

Personnalité, fonction : DOUSTE BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Journées de la coopération internationale et du développement, à Paris les 19 et 20 juillet 2005

ti : Monsieur le Secrétaire général,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Directeur général,
Mesdames et Messieurs,


Permettez-moi de vous dire que j'ai beaucoup de plaisir à me trouver parmi vous aujourd'hui pour ce rendez-vous traditionnel, qui est aussi pour vous tous un moment de retrouvailles quasi-familiales, l'occasion de faire le point sur les missions et les expériences des uns et des autres, tout en donnant à l'avenir un nouveau souffle et de nouvelles perspectives.

J'ai déjà eu l'occasion, par le passé, en tant que ministre de la Culture et ministre de la Santé, de rencontrer les acteurs de la coopération que vous êtes, et je connais bien les atouts et les richesses de ce réseau que vous faites vivre au quotidien, partout dans le monde.

S'il y a une chose dont je suis convaincu après six semaines passées dans ce grand ministère, c'est qu'il n'y pas d'un côté un réseau diplomatique et consulaire, et de l'autre un dispositif de coopération et d'action culturelle : nous sommes tous au service d'une seule et même politique, et il n'y a aucune raison d'instaurer des différences - par exemple entre le travail consulaire et la coopération universitaire. Ce serait d'ailleurs un non-sens. L'une, de fait, n'existe pas sans l'autre.

Le réseau mondial que vous représentez ici aujourd'hui, ce sont 10.000 agents, 154 services de coopération, 153 établissements culturels, 283 alliances françaises conventionnées, 27 instituts de recherche en sciences sociales, 150 missions archéologiques, près de 2.000 assistants techniques. C'est là un atout unique pour notre diplomatie, et une force de mobilisation que peu de pays dans le monde peuvent se targuer d'égaler. Reste à s'assurer que ce dispositif est bien au service d'une politique étrangère moderne, efficace et lisible, et dont les Français puissent se dire fiers.

Ce défi, vous en êtes au demeurant bien conscients puisque vous vous attachez à le relever chaque jour. Au-delà de la diversité des missions des uns et des autres, il s'agit de renforcer la cohérence de notre réseau pour que son identité et ce qui fait sa singularité soient reconnaissables entre toutes. Il nous faut une signature simple, lisible de loin, et par tous. Nous devons pouvoir être reconnus pour ce que nous sommes : cela signifie que chaque partie du réseau, l'action de chacun d'entre vous, doit être comprise comme un élément à part entière de la politique de la France et de son influence dans le monde. Ce n'est pas là une petite ambition. Je dirais même que c'est une tâche difficile et qui nécessite beaucoup d'engagement. Mais j'y vois aussi pour nous tous une perspective exaltante, car elle consiste à joindre nos efforts et nos énergies, souvent dispersées ou isolées, pour créer le sentiment d'une ¿uvre collective, vraie et résolue. C'est là, en tout cas, un objectif auquel je vous invite tous à participer, car il en va de notre efficacité et de notre capacité à donner à notre action de coopération un nouvel élan, nécessaire pour ne pas dire indispensable.

En toile de fond de cette mobilisation à laquelle je vous convie, nous devons tous ensemble mesurer les bouleversements du monde qui nous entoure. Dans l'enchevêtrement des défis que nous devons affronter, je voudrais insister aujourd'hui sur trois d'entre eux qui sont au c¿ur de l'actualité : je veux parler de l'Union européenne, du terrorisme et du choc des cultures, et enfin, de l'aide au développement.

L'Europe traverse aujourd'hui une phase difficile de son histoire et dont l'issue sera sans nul doute décisive pour son avenir. Je lisais récemment le dernier discours de Gordon Brown, le Chancelier de l'Echiquier, à la City. C'est un discours qui a le respect des autres, qui a la chance d'être excessivement honnête. Il disait : "entre l'Etat-nation et la mondialisation, il n'y a pas de place pour une cellule intermédiaire, que l'on appelle l'Union européenne". Ce n'est pas ce qu'a dit Tony Blair au Parlement européen, ce n'est pas ce que dit le commissaire Peter Mandelson, mais c'est ce que dit Gordon Brown. Mais la question est là, il a raison de la poser comme cela. Ce n'est pas un problème de budget, ce n'est pas un problème d'équilibre financier, ce n'est pas un problème d'élargissement - bien que beaucoup de choses pourraient être dites là-dessus. Ce n'est pas un problème de Politique agricole commune, d'autant moins d'ailleurs que, pour tout ce qui est négocié au sein de l'Organisation mondiale du Commerce aujourd'hui, la question est de savoir qui aura le pouvoir vert : est-ce que ce seront les Etats-Unis d'Amérique ? Ou est-ce que ce sera l'Europe ? Les Etats-Unis d'Amérique oubliant d'ailleurs qu'il y a des pays en voie de développement pour lesquels la seule solution est d'entrer dans le commerce international. Le sujet n'est pas là, le sujet n'est pas de savoir s'il y aura des dépenses d'avenir ou des dépenses du passé. Cela relève de la communication.

Le vrai débat, il existe depuis le discours 1950 au salon de l'Horloge, près duquel vous vous trouverez tout à l'heure. Il existe depuis Jean Monnet et Robert Schuman. Il existe depuis la CED avec le "non" à l'union politique. Il est d'actualité parce que les Pays-Bas et la France ont dit "non" à la Constitution. Il existe parce que nos concitoyens ne nous suivent plus dans le programme européen, dans le projet européen que nous leur dessinons. C'est de notre faute bien sûr, ce n'est pas le peuple qui a tort par définition. Et la question est de savoir si, oui ou non, on veut une union politique européenne. Est-ce que nous considérons l'Europe, l'Union européenne comme un espace de libre échange, simplement comme un espace concurrentiel où se trouvera la meilleure concurrence ? Ou est-ce que nous estimons que l'Europe est une force politique comparable un jour aux Etats-Unis d'Amérique, à l'Inde, à la Chine, avec une armée, avec une politique étrangère commune, avec une politique de recherche intégrée, comme on a su le faire pour la Politique agricole commune ? C'est cela la question. Est-ce que c'est une Europe puissance ou pas ?

Et, sans remettre en cause l'objectif général de la construction européenne, nous percevons tous qu'il y a un besoin urgent de clarifier les buts que nous entendons poursuivre ainsi que la méthode et les moyens pour y parvenir. Ceci est d'autant plus vrai que les derniers élargissements ont pu contribuer à rendre le projet européen moins lisible. Je me suis permis, par exemple, de dire au dernier Conseil Affaires générales qu'il n'est pas question pour quelqu'un comme moi de voir arriver la Croatie par exemple, tant que Mme Carla Del Ponte continue à nous dire qu'il n'y a pas de coopération entre le gouvernement croate d'un côté et le Tribunal pénal international de l'autre, pour rechercher les criminels de guerre, à dix jours du dixième anniversaire de Srebrenica. Il n'est pas pensable que nous voulions faire nous, au Quai d'Orsay, l'Union européenne, si Mladic, Karadzic et Gotovina ne sont pas sous les verrous et si on n'est pas sûrs que tout est fait dans les gouvernements, qui veulent entrer, à juste titre, et ils seront les bienvenus, dans l'Union européenne, si on n'est pas sûrs que les gouvernements ne feront pas tout pour cela.

Face à ces doutes, à ces interrogations qui sont aussi, de la part des citoyens, une demande de sens et d'explication, les chefs d'Etat et de gouvernement ont décidé, avec raison, de lancer une réflexion commune sur l'avenir de l'Europe. Le président Chirac l'avait demandé dans la nuit de ce dernier Conseil européen, par ailleurs pathétique, avec des pays de l'Est qui venaient d'arriver et qui nous demandaient ce que nous faisions. Et Tony Blair a récemment prévu qu'en octobre 2005 il y aura ce grand sommet informel exceptionnel sur l'avenir de l'Europe. Le moment est venu de refonder en quelque sorte le pacte qui nous rassemble pour retrouver un nouvel élan. Cet effort de réflexion, nous devons le conduire au niveau national dans tous les domaines. Et le champ de la coopération ne doit pas être laissé à l'écart : il faut y mesurer les implications des révisions en cours, car, là comme ailleurs, les complémentarités entre les actions de l'Europe et nos propres programmes constituent un aspect important de nos activités. Vous-mêmes, chacun et chacune dans votre domaine, avez bien senti la nécessité d'adapter nos moyens aux évolutions du monde. Vous nous en faites part dans vos messages, dans vos demandes, et je m'attacherai à ce que ces attentes trouvent une réponse à leur juste mesure.

Ensuite, il y a le terrorisme avec les tragiques événements qui se sont produits à Londres le 7 juillet dernier et que nous avons tous bien évidemment en mémoire : je souhaite que nous réfléchissions ensemble à ce qu'ils impliquent à la fois en termes de sécurité de nos installations culturelles et en termes de relations au monde extérieur.

Pour le dire plus franchement : quelles sont les conséquences du terrorisme sur notre espace culturel et politique commun ?

Je crois cette question centrale car, derrière la violence terroriste, il n'y a pas seulement la volonté de tuer. Il n'y a pas, et j'en suis sûr, de Dieu qui expliquerait que l'on fasse sauter 32 enfants à Bagdad, il y a quelques jours. Et ce n'est pas un sujet religieux parce qu'il n'y a pas de Dieu qui puisse expliquer l'inhumanité, la terreur ou la haine, ce n'est pas vrai. Il y a, à l'inverse, une volonté de dresser de nouvelles forteresses entre les peuples afin de rendre inopérantes les valeurs de tolérance et de respect de l'autre que nous défendons depuis si longtemps partout dans le monde. Aussi, face à cette menace, il va sans dire que la première de nos réponses doit être la fidélité à nos principes et à notre action de coopération : plus que jamais, nous avons obligation de préserver la confiance en faisant prévaloir le dialogue entre les cultures et les valeurs d'écoute des autres civilisations. Il y avait cette phrase magnifique d'un de nos prédécesseurs à Renaud Donnedieu de Vabres, Jack Lang ou moi, qui s'appelait Jacques Duhamel, quand on lui posait la question : "Qu'est-ce qu'est la culture ?", il a eu cette phrase merveilleuse qui est arrivé comme cela de son coeur ou de son âme, il a dit : "La culture, c'est l'art de transformer une journée de travail en une journée de vie". La culture, c'est par définition une culture qui se frotte aux autres cultures car sinon il n'y a pas de culture, il y a une dictature. Les cultures, ce sont les autres, donc le respect des autres cultures et civilisations. Nous avons fait de la diversité culturelle l'un des piliers de notre action diplomatique. C'est cette diversité et ses vertus de dialogue qui se trouvent aujourd'hui prises pour cibles, et c'est par elles et pour elles que nous continuerons d'agir, en contribuant à diffuser ces valeurs humanistes qui sont au c¿ur de vos missions et surtout de la vocation de notre pays. Les terroristes font de la politique, ils ne font rien d'autre.

Enfin, l'aide au développement représente le troisième axe de notre réflexion, non seulement parce que la pauvreté représente toujours dans le monde un fléau inacceptable, mais parce qu'en apportant de meilleures réponses au désarroi des plus faibles et des plus démunis, nous préviendrons les crises et nous renforcerons de manière générale la sécurité.

On dit souvent que le terrorisme se nourrit de la pauvreté alors qu'en même temps Ben Laden est l'un des hommes les plus riches du monde et que certains pays d'où partent ces actions terroristes ou ces réseaux terroristes sont parfois les plus riches du monde. Mais en même temps il est évident, il serait fou de ne pas penser que l'humiliation des peuples est un terreau extraordinaire pour faire partir des milliers, des dizaines de milliers de jeunes dans cette aventure terroriste inhumaine.

J'ai été médecin pendant plusieurs années. Je suis souvent allé sur le terrain et j'ai eu l'honneur de servir mon pays comme ministre de la Santé, comme d'autres. Et nous sommes quelques-uns à nous intéresser depuis plus de quinze ans au sujet suivant : peut-on accepter longtemps, sans être complètement fous ou bêtes, que 4/5ème des pays du Sud n'ont pas de système de santé publique ? Comment peut-on accepter longtemps que cette maladie ou ces maladies, qui sont aujourd'hui la malaria mais surtout la tuberculose et le sida, qui sont des maladies que l'on connaît, que l'on sait aujourd'hui combattre, ne sont pas traitées dans ces pays ? On le dit, vous le savez mieux que personne vous ici, mais personne ne nous écoute depuis quinze ans. Je vois avec plaisir que le G8 a commencé à réfléchir au sujet. Le président Chirac, depuis plusieurs années, le G8 aujourd'hui, le président Chirac et le président Lula ont décidé de proposer de nouveaux financements innovants ; Tony Blair, avec courage, a su présenter ce sujet au G8. Mais je pense que le Fonds mondial contre le sida n'est pas aujourd'hui à la hauteur des enjeux. Et je pense que la dernière fois que l'on a connu cela, c'était pour la fièvre espagnole. La fièvre espagnole tuait des centaines de milliers de personnes dans différents continents. On ne savait pas ce que c'était, on n'avait pas les traitements. Aujourd'hui on sait ce que c'est, et nous avons les traitements. Ne nous étonnons pas s'il y a, à la sortie, des flux migratoires considérables qui ne font que commencer ou s'il y a un terrorisme grandissant. Nous avons donc une nécessité, celle d'accroître les moyens financiers au service du développement. C'est là une avancée essentielle, et c'est sur cette voie que nous devons poursuivre résolument notre action.


La France veut un monde plus juste. Elle ne se résout pas au "mal développement" qui fait que 1 milliard de personnes vivent avec moins d'un dollar par jour. Elle ne peut accepter un monde où 15 millions d'enfants meurent chaque année de maladies que nous savons pouvoir guérir et où plus de 8.000 personnes décèdent chaque jour du sida. Nous avons d'ailleurs doublé notre contribution au Fonds mondial pour le sida il y a quelques jours.

J'entends moi-même, au cours des prochains mois, engager de nouvelles mesures en faveur de la diffusion des médicaments génériques, qui sont un enjeu essentiel de l'aide au développement. Il faut bien comprendre qu'avec des médicaments moins chers, on soigne plus de malades. Recherchons, en liaison avec les laboratoires pharmaceutiques, les moyens de mettre rapidement à la disposition des populations concernées davantage de médicaments. Et qu'on ne me dise pas qu'en disant cela, je suis ministre de la Santé. Parce que je vois que M. Bush aujourd'hui, de manière totalement unilatérale, a demandé aux laboratoires pharmaceutiques de se trouver au rendez-vous essentiellement avec des pays d'Afrique subsaharienne, pour leur demander ce dont ils ont besoin. Je vois aujourd'hui que le président Lula est en train de créer des réseaux de génériques, que la Chine commence à créer des réseaux de génériques. Il n'y a aucune raison que la France, qui a été une fois de plus visionnaire avant les autres, ne le fasse pas.

Je souhaite également marquer l'importance de notre mobilisation en faveur de l'Afrique en me rendant, avant la fin du mois de juillet, au Darfour et dans l'Afrique du Sahel, pour soutenir les initiatives que nous menons sur place au bénéfice des populations déplacées et réfugiées comme de celles atteintes par la sécheresse.

Il faut en ce domaine faire preuve de persévérance et agir dans la durée. Et la France, plus que tout autre pays, doit clairement marquer que sa solidarité ne se manifeste pas par intermittence mais qu'elle est, au contraire, durable, sincère, rigoureuse et digne de confiance.

Voilà, Mesdames et Messieurs, trois axes parmi d'autres autour desquels je souhaite que nous orientions notre réflexion de politique étrangère dans les mois à venir. Ainsi s'établissent les principes directeurs de notre action : face au défi des inégalités économiques, il faut renforcer notre aide au développement ; face aux clivages culturels, il faut animer un dialogue des civilisations, soucieux tout à la fois de diversité culturelle et du respect des principes universels ; face au défi de la connaissance, il faut améliorer la place de notre pays dans la production et la diffusion du savoir.
Bien évidemment, pour mener à bien ces objectifs dans un monde en continuelle évolution, il nous revient d'agir en permanence pour adapter et améliorer les outils de notre action de coopération.

Brigitte Girardin vous a parlé, hier, de la réforme de nos instruments de l'aide publique au développement. Cette réforme était une nécessité, elle est maintenant en bonne voie ; je n'y reviens donc pas.

Je voudrais, en revanche, insister sur trois chantiers importants auxquels nous devrons consacrer une partie de nos efforts cette année.

Il y a d'abord la recherche et le lien à créer entre la recherche fondamentale et l'innovation industrielle. La science et la formation supérieure représentent un axe majeur de l'attractivité de notre pays. Nous devons consolider notre place dans le réseau de production et de diffusion du savoir à l'échelle internationale et, pour ce faire, la France doit être en mesure de conserver, et même d'améliorer, sa capacité à attirer les chercheurs et les étudiants.

Il en va de nos valeurs, car la science est l'un des creusets de l'universalisme contemporain et c'est autour du savoir que se forment des communautés susceptibles de travailler en vue d'un bien commun.

Il en va aussi de nos intérêts. La participation à l'économie de la connaissance constitue, plus que jamais, un facteur décisif du dynamisme et de l'influence d'un pays. Nous mesurons chaque jour davantage le lien qui existe entre croissance et investissement, entre recherche et développement. Enfin, reconnaissons-le : la recherche est la clé du différentiel grandissant entre l'Europe et les Etats-Unis, et nous ne devons pas nous y résoudre.

J'étais, il y a quelques jours, en contact avec l'administration américaine. J'ai profité de ces quelques jours là-bas pour rencontrer des responsables des "Think Tanks" américains. Tous me disent que le grand enjeu pour les Américains c'est l'agriculture et les Nouvelles technologies. Ils voient bien qu'à Détroit il y a de moins en moins d'ouvriers qui travaillent dans l'industrie automobile, ils voient même que les derniers "4x4" américains se font à moitié prix et presque mieux en Chine, cela commence ; ils voient des délocalisations arriver, y compris de leur industrie automobile. Mais ils ont foi dans deux choses : le pouvoir vert, les agriculteurs, l'autosuffisance agro-alimentaire, la sécurité alimentaire et les 90 milliards de dollars investis en 2005 dans les info-technologies. Ils ont déjà 95 % des moteurs de l'Internet, mais ils investissent 90 milliards dans les infos-technologies. Ils investissent près de 100 milliards dans les biotechnologies. Aujourd'hui, 7 % des médicaments sont fait par les biotechnologies, les bio-médicaments. Dans dix ans, 45 % des médicaments se feront par les biotechnologies. Dans vingt ans, 95 % des médicaments ne seront plus fabriqués par la chimie, mais par les biotechnologies, ainsi que tous les vaccins - 100 % des vaccins. Quelle sera l'influence de la diplomatie du pays ou du continent qui donnera, qui permettra, qui ouvrira le robinet des vaccins ou des médicaments faits par les biotechnologies ?

Au moment où l'Union européenne n'est pas capable de monter son Agence européenne de la recherche, au moment où on n'est pas capable de faire la politique intégrée de la recherche, celle qui compte pour nos petits-enfants, les Américains investissent, eux, 100 milliards de dollars dans les biotechnologies. Idem pour les nanotechnologies.

Alors, il faut oeuvrer pour que nos équipes soient associées aux nouveaux instruments européens de la recherche en pays tiers, notamment en Chine, en Inde et en Amérique du Sud. Je compte sur vous pour porter ce discours très offensif auprès des pays qui n'ont pas encore, mais cela vient, les techniques de recherche disponibles.

Naturellement, dans ce domaine du savoir comme dans celui de la culture, nous devrons aussi agir pour que notre action nationale trouve un nouveau relais au niveau européen. Je souhaite que nous proposions des initiatives à nos partenaires pour renforcer l'intégration de la recherche au sein de l'Union européenne. Je pense en particulier au Conseil européen de la Recherche, qui a tous les atouts pour devenir cette agence européenne dont je parlais à l'instant. Nous devons aussi créer, comme le Premier ministre l'a souligné, des pôles d'excellence de classe mondiale pour la recherche et la technologie. Enfin, il nous faut poursuivre sur la voie de l'harmonisation des cursus en participant à la généralisation du dispositif LMD (licence - master - doctorat).

Le premier objectif étant Recherche-Formation, le deuxième sera, en matière de recherche, est tout aussi fondamental : il doit s'agir de faire de la France un espace de formation supérieure au premier plan en Europe et dans le monde. Notre pays peut devenir le premier pays d'accueil en Europe des étudiants étrangers. Pour ce faire, nous devons nous donner tous les atouts pour attirer les meilleurs étudiants des 2ème et 3ème cycles dans les domaines scientifique, technique, financier et de gestion. Merci et bravo, Monsieur le Secrétaire général, pour ce que vous avez fait depuis plusieurs années, pour faire en sorte que les étudiants étrangers qui arrivent en France soient des étudiants motivés.

Je souhaite à cet égard que le train de mesures adopté en 2005 soit mis en ¿uvre très rapidement. Je pense aux Centres pour les études en France, ces plates-formes de services qui ont vocation à être mises en place dans les pays où existe une forte demande. Je pense aux collèges doctoraux, je pense aux nouveaux programmes de bourses d'excellence. Je pense aussi et surtout à la nécessaire mobilisation des collectivités locales, des entreprises, des pôles universitaires et scientifiques régionaux au service de notre projection internationale. Pour cela, vous pourrez vous appuyer sur les pôles de compétitivité que vient de lancer le gouvernement. Pour la première fois, dans notre pays, depuis très longtemps, on n'a pas décidé de saupoudrer. On a décidé de "mettre nos billes" dans certains endroits et pas dans toutes les préfectures ou sous-préfectures.

Bien évidemment, tout cela ne pourra pas se faire si nous n'améliorons pas, dans les meilleurs délais, la qualité de l'accueil réservé aux étudiants étrangers. Certains d'entre eux, vous le savez sans doute, ont parfois abandonné pour cette raison leurs études dans notre pays. Nous ne faisons pas suffisamment pour les accueillir. J'ai demandé qu'une mission soit lancée pour examiner dans le détail cette situation et j'accorderai la plus grande attention à ses conclusions : c'est l'image de notre pays, mais aussi le succès de notre entreprise en matière de recherche, qui sont ici en jeu.

Voilà pour le domaine de la Recherche et de la Formation.

Il y a ensuite le domaine culturel où notre action extérieure doit être chaque jour animée par l'ambition. Ambition de porter plus haut encore la voix de la France. Il ne faut baisser les bras ni dans la défense de nos idées, ni dans nos efforts pour soutenir et promouvoir le plus largement possible la diffusion de la langue française. A cet égard, nous avons rendez-vous en 2006 pour le Festival francophone en France qui se tiendra, à l'initiative du président de la République, de mars à octobre prochain. Mobilisons-nous pour faire de ces rencontres un temps fort à l'honneur de nos arts et de nos artistes.

Mais, au-delà de ces manifestations, il nous faut agir dans le long terme.

Tout d'abord, nous devons maintenir nos efforts pour faire entrer la diversité culturelle dans le droit international. Un projet de convention existe, et nous saurons en octobre prochain s'il est adopté à l'UNESCO : cela serait pour notre pays une victoire importante, puisque se trouveraient enfin consacrés la spécificité des biens culturels et le droit des Etats à définir et à mener la politique culturelle. Je sais la part, Monsieur le Directeur Général, que la Direction générale de la Coopération internationale et du Développement (DGCID) et notre réseau ont pris dans cet effort collectif, et je vous en remercie très sincèrement, du fond du coeur.

Le combat pour le pluralisme culturel, nous devrons aussi le mener au niveau européen pour défendre les acquis obtenus il y a plus de quinze ans avec la directive "télévision sans frontière". En 1995, j'étais ministre de la Culture. Nous présidions le Conseil européen, lorsque la directive "télévisions sans frontières" revenait en vigueur après 1989. Nous avions gagné le combat ! On me dit qu'il y a un séminaire, en Grande-Bretagne, prochainement, sur l'avenir de la directive "télévision sans frontière". Nous voyons aujourd'hui que l'évolution technologique - et notamment l'apparition de nouveaux vecteurs - invite à une adaptation de notre dispositif réglementaire. Prenons garde à préserver ce qui a permis à notre production nationale et européenne en matière audiovisuelle de continuer à exister et même à se développer. Je vais réunir prochainement des acteurs culturels. Je réunirai des producteurs, des acteurs, des compositeurs. Je souhaite que vous soyez les vecteurs de ce combat français et européen. Le gouvernement entend être vigilant en ce domaine et j'inviterai, pour ma part, en septembre prochain, tous ces représentants de la profession à une réflexion commune à ce sujet afin que nous nous préparions au mieux pour cette conférence britannique organisée fin septembre à Liverpool sur l'audiovisuel européen. Dans le respect de l'indépendance de chacun, il importe que nous nous mobilisions ensemble pour faire vivre la production audiovisuelle européenne.

Il n'y a pas d'ailleurs que de la culture dans ce que je dis, il y a aussi de l'économie. N'oubliez pas que l'une des grandes révolutions de l'audiovisuel depuis dix ans, c'est que, dorénavant, il n'y a pas que l'hertzien, il y a le satellite, et qui dit satellite, dit satellite géostationnaire, c'est-à-dire des satellites qui restent au-dessus des continents et qui les arrosent de programmes.

Sur la planète, un enfant regarde en moyenne entre 3 heures et demie et 4 heures et demie la télévision par jour. Il y a aujourd'hui une évidence : les Américains sont les seuls à pouvoir s'offrir les satellites géostationnaires de télécommunication privés. Turner, Disney, Rupert Murdoch et je pourrais continuer. Il n'y a pas de réflexion politique en Europe à ce sujet. Je le dis d'autant plus simplement que je fais partie du personnel politique. Il n'y a pas de réflexion politique européenne ni même peut-être, pourquoi pas, entre pays latins, pour nous grouper financièrement, pour envoyer, nous aussi, des satellites géostationnaires. J'avais essayé avec Canal + à l'époque, en 1996. C'était peine perdue. TF1 n'écoute pas ce genre de chose. Il y a là probablement un véritable enjeu majeur, car si tous les programmes sont américains, cela signifie que pendant 3 heures et demie ou 4 heures et demie par jour, tous les enfants africains ou les enfants asiatiques, ou les autres, reçoivent des programmes américains. Et ce sont les fameuses anecdotes, que je vais vous raconter. D'abord celle du jeune délinquant de ma circonscription, à l'époque où j'étais dans les Hautes-Pyrénées, qui arrive devant le président du tribunal de Tarbes et qui lui dit "Votre Honneur" : il regardait en permanence des fictions américaines. Et puis encore, celle de l'un des plus grands patrons de l'industrie du luxe en France, et donc dans le monde, qui dans les années 1999 je crois ou 1998, constate qu'au Japon, brutalement, alors que le parfum "x" se vendait de manière extraordinaire, il y a eu une chute brutale ; en quelques semaines, il n'en vendait plus. Il demande à son directeur au Japon ce qui se passe. Le directeur fait une, deux, trois enquêtes. Rien ! On ne sait pas ! Même vendeur, même marketing, même publicité ! Une chose avait changé : la principale héroïne du principal feuilleton, vu par 75 % des ménagères de moins de 50 ans au Japon, à la télévision, qui prenait ce parfum, l'avait jeté pour un autre parfum ! Les conséquences économiques, aujourd'hui, des fictions américaines sont considérables. On profite des fictions, on profite de la production audiovisuelle pour faire passer des messages commerciaux et des messages économiques. La négociation que nous avons à mener en automne sur la directive "télévisions sans frontière" est majeure.

Nous devons aussi apporter un meilleur soutien aux pays qui éprouvent des difficultés à faire connaître leur culture. Il nous faut continuer, à travers le Fonds Sud ou le Fonds Image Afrique, à aider les pays en développement à produire et à diffuser leurs propres images de cinéma et de télévision. Ainsi, "Afrique en création" doit poursuivre son remarquable travail en faveur de la création artistique africaine dans les domaines des arts visuels, de la musique, des arts de la scène, et dont nous avons en ce moment même un si brillant exemple avec l'exposition Africa Remix qui remporte un très grand succès au Centre Pompidou et que je vous conseille.

Enfin - et ce sera le troisième chantier dont je vous parlerai pour terminer -, nous devons continuer à soutenir, partout à l'étranger, la diffusion de la création contemporaine de notre pays, tous domaines confondus, et appuyer résolument nos industries culturelles. Nous le ferons, bien entendu, avec le soutien de l'Association française pour l'action artistique (AFAA), avec laquelle nous défendons une programmation artistique de très haut niveau.

Il nous faut en particulier faire en sorte que nos intellectuels et nos chercheurs soient encore plus présents dans les grands débats d'idées au niveau international : nous allons d'ailleurs, dans ce but, nous doter d'un instrument moderne, avec le portail Internet "idées de france", qui vous a été présenté à l'instant et qui verra le jour cet automne.

Accompagnons, également, l'évolution de nos opérateurs audiovisuels extérieurs, TV5 et RFI, dans leur effort pour renforcer la place de la France et de la francophonie dans l'espace mondial de la communication. Dans ce domaine, soyons plus ambitieux ! La télévision et la radio sont désormais accessibles à tous sur des supports nouveaux, comme le téléphone portable. Il faut envisager tous les moyens de donner une nouvelle dynamique à nos outils d'influence. TV5 et RFI, comme tous les médias, notamment internationaux, ont le devoir de s'adapter aux marchés. Ils ont chacun des projets de développement et j'ai reçu récemment leurs responsables et je voudrais les remercier de leur esprit d'ouverture. Je prendrai le temps d'envisager avec eux ces nouvelles pistes, sans ignorer nos contraintes budgétaires, mais avec le souci d'être en phase avec notre temps et dont nous savons tous qu'il est aujourd'hui perpétuellement mobile et fluide. Il n'est pas possible de continuer à être une des composantes d'ajustement du budget année après année, car nous croyons que la diplomatie française a encore quelque chose à dire, - et elle a quelque chose à dire -, nous pensons que la diplomatie française est l'une des meilleurs au monde, - et elle est une des trois meilleures du monde. Lorsque je rencontre Condoleezza Rice et, sur tel ou tel sujet, le Moyen-Orient élargi ou l'Amérique du Sud, je lui donne des informations qu'elle n'a pas, ou lorsque je lis le "Washington Post" qui dit que la France est le pays au monde à avoir la meilleure action anti-terroriste associée aux Etats-Unis, et bien je pense qu'il faut conserver ce bien public, cette diplomatie française dont vous êtes le symbole.

Notre pays ne doit pas rater ce rendez-vous avec la modernité, car il en va de notre influence et de notre avenir. Si nous voulons que notre pays continue de faire entendre sa voix dans le monde, nous devons être ambitieux dans notre action, que ce soit dans le domaine de l'audiovisuel extérieur, de la culture, de la recherche, de la formation, de la coopération, de l'aide au développement, de la politique. Je suis un homme politique et je me revendique comme un homme politique. J'ai beaucoup de choses à apprendre sur le plan technique, certainement diplomatiquement, mais je sais qu'aujourd'hui un pays comme le nôtre, dans le moment que nous vivons, qui est historique, où le monde est en plein changement, c'est de la politique dont nous avons besoin pour défendre nos valeurs. C'est par ce chemin-là que nous ferons partager notre vision du monde, nos convictions et nos valeurs.

Merci.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 août 2005)

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