Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Figaro" le 25 juiillet 2005, sur la poursuite de la privatisation des autoroutes et la situation des finances publiques. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Figaro" le 25 juiillet 2005, sur la poursuite de la privatisation des autoroutes et la situation des finances publiques.

Personnalité, fonction : BAYROU François, WAINTRAUB Judith.

FRANCE. UDF, président

ti : Q - L'embellie dont bénéficie le gouvernement Villepin dans les sondages modifie-t-elle votre jugement sur son action ?

R - C'est l'été : les Français portent moins d'attention aux enjeux politiques. Pourtant, la situation s'aggrave. Les chiffres publiés sont terribles : sur les cinq premiers mois de l'année, le déficit de nos finances publiques a atteint 52 milliards d'euros, alors qu'on nous avait promis qu'il diminuerait ! En fait, il a augmenté de près de 20 % en un an, puisqu'il était de 43 milliards pour la même période en 2004. Et au lieu de faire prendre conscience au pays de la gravité de la situation, comment réagit le gouvernement ? En privatisant en catimini les autoroutes, ce que je trouve à la fois scandaleux et typique des facilités qui ont enfoncé la France dans la crise.

Q - Dans un contexte économique pourtant beaucoup plus favorable, le gouvernement Jospin a lui aussi privatisé partiellement une société d'autoroutes. Pourquoi n'avoir pas protesté à l'époque ?

R - L'opposition de l'époque a sans doute manqué de vigilance. Les autoroutes ont été payées par les usagers sous forme de péage. Lorsqu'elles ont été créées, on affirmait même qu'une fois amorties, elles deviendraient gratuites, comme elles le sont pour l'essentiel en Allemagne, aux Etats-Unis. En tout cas, elles sont le seul bien de l'Etat susceptible de lui rapporter dès aujourd'hui des sommes importantes, et dans un avenir assez proche, une fois les emprunts remboursés, des sommes considérables. Le gouvernement Raffarin, sous la pression de Gilles de Robien, avait décidé solennellement, après un grand débat, de ne pas les privatiser et, au contraire, de financer avec le produit des péages les grands investissements de transport public dont la France a besoin, TGV, ferroutage, voies fluviales. C'était une vraie décision, juste et intelligente. On y renonce six mois après avoir mis en place l'agence qui garantit ce financement ! C'est à pleurer !

Q - Si la privatisation permet de réduire la dette, pourquoi y êtes-vous hostile ?

R - Evidemment, c'est une blague ! La dette de la France s'élève aujourd'hui à 1 100 milliards d'euros. La vente des autoroutes va rapporter, nous dit-on, 11 milliards d'euros, soit 1 %. Si on l'affectait à la dette, ce serait une goutte d'eau. Mais ce ne sera pas le cas. Une fois de plus, l'Etat vend les bijoux de famille pour faire face au court terme. Il est à craindre qu'on cherche seulement dans cette vente des facilités budgétaires, un matelas à dépenser, pour aller, sans faire de vrais choix, jusqu'à la campagne présidentielle de 2007.

Q - Est-ce si condamnable de recourir à des moyens exceptionnels pour parer à l'urgence ?

R - C'est condamnable quand on sacrifie l'avenir. Les péages rapportent gros et rapporteront plus encore dans une dizaine d'années, quand les emprunts contractés pour construire les autoroutes auront été définitivement remboursés. En 2012, le bénéfice cumulé atteindra 4 milliards d'euros. À l'horizon des années 2020, il sera de l'ordre de 35, voire 40 milliards d'euros. Et l'on va renoncer à ces ressources garanties, sûres et dynamiques, pour 11 milliards d'euros qui seront dilapidés en quelques mois ! En réalité, la France se trouve devant un grand choix : soit des dépenses de court terme, avec les tours de passe-passe habituels, soit un choix d'avenir : garantir pour les décennies qui viennent l'équipement du pays, les investissements dont la France a besoin et qui ne pourront pas être financés autrement.

Q - Jean-François Copé a répondu à la question fin juin : la taxe sur l'aménagement du territoire sera affectée à l'Agence de financement des infrastructures de transport (Afit), qui recevra aussi une partie du produit des cessions.

R - Là encore, ce sont des blagues ! Le gouvernement promet une compensation, mais en même temps, il transfère à l'Afit le financement des contrats de plan, c'est-à-dire une charge plus importante que la recette de substitution promise ! Comment financer à la fois les contrats de plan et les grands équipements ? On voit bien que les grands chantiers prévus - par exemple celui du TGV Sud-Europe-Atlantique - vont se retrouver en panne. En outre, la taxe transférée, la taxe d'aménagement du territoire - payée par les sociétés autoroutières - était jusqu'à présent versée aux collectivités locales. Si on les en prive, elles n'auront plus de ressources pour financer la part des contrats de plan qui leur incombe. On assiste donc à un de ces tours de passe-passe dont l'Etat impécunieux est coutumier mais qu'un Parlement digne de ce nom ne devrait pas laisser passer.

Q - En vendant les autoroutes aux entreprises de BTP qui désirent les acheter, on leur permet de se développer et donc d'être plus présentes sur le marché mondial. Où est le mal ?

R - On risque surtout d'augmenter la concentration du secteur des BTP. Les autoroutes sont une formidable pompe à cash. Aucune petite ou moyenne entreprise ne pourra plus rivaliser avec les grands groupes du bâtiment une fois qu'ils toucheront le pactole des péages. De plus, la société de BTP propriétaire de l'autoroute sera évidemment tentée de donner ses marchés à ses propres équipes et de tordre le bras à ses sous-traitants. Tout cela, à terme, se traduira inéluctablement par une augmentation du coût des travaux publics en France.

Q - Quels arguments comptez-vous invoquer pour que le Parlement se saisisse de la question ?

R - Selon la loi de 1986, l'Etat doit obtenir l'accord du législateur pour privatiser une entreprise dont il possède plus de 50 % du capital. Or c'est le cas de toutes les sociétés autoroutières, dont l'Etat possède entre 50 et 75 % des parts et des droits de vote. Ces parts sont seulement réparties moitié-moitié, fictivement, entre l'Etat et l'ADF, établissement public à caractère administratif. Evidemment, ADF, démembrement de l'Etat, c'est l'Etat et l'Etat seul. La loi, à mes yeux, est ainsi violée dans son esprit. La privatisation des autoroutes offre vraiment un exemple concentré de tous les maux, de tous les gouvernements successifs, de droite ou de gauche, qui ont créé la situation que nous connaissons actuellement en France : décisions à courte vue, mépris du Parlement, changements de cap tous les trois mois et aucun respect de la parole donnée.


Propos recueillis par Judith Waintraub


(Source http://www.udf.org, le 3 août 2005)

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