Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, à Europe 1 le 2 août 2005, sur les grandes orientations de la politique gouvernementale notamment la mise en place du contrat "nouvelles embauches" et la privatisation des autoroutes, et sur les conditions d'une négociation sur l'entrée éventuelle de la Turquie dans l'Union européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, à Europe 1 le 2 août 2005, sur les grandes orientations de la politique gouvernementale notamment la mise en place du contrat "nouvelles embauches" et la privatisation des autoroutes, et sur les conditions d'une négociation sur l'entrée éventuelle de la Turquie dans l'Union européenne.

Personnalité, fonction : VILLEPIN Dominique de.

FRANCE. Premier ministre

ti : QUESTION : A 9 heures ce matin, dans quelques minutes, vous allez participer à l'Élysée au dernier Conseil des ministres avant quelques vacances. Il va adopter les six ordonnances de votre plan d'urgence pour l'emploi ; le rythme prévu est donc respecté. Commence une nouvelle étape. Êtes-vous sûr d'obtenir un vrai mieux pour l'emploi, parce que c'est cela la perspective ?

Dominique de VILLEPIN : Bien sûr, nous voulons nous donner tous les moyens de réussir, et c'est pour cela que nous avons agi en plusieurs directions. D'abord, simplifier la vie des entreprises ; c'est le sens du chèque-emploi très petite entreprise. Deuxièmement, inciter à l'embauche : c'est le contrat Nouvelles embauches et c'est le crédit d'impôt de 1.000 euros pour les jeunes qui prennent un métier dans les secteurs difficiles. Et puis, c'est aussi aider ceux qui ont le plus de difficulté sur le marché du travail, les jeunes - c'est le dispositif Défense deuxième chance -, les plus de cinquante ans, grâce à la suppression de toute limite d'âge dans les concours de la fonction publique.


QUESTION : Mais à terme, est-ce que cela veut dire plus d'emplois ? En avez-vous la certitude ? Vous mettez en place un dispositif...

Dominique de VILLEPIN : L'emploi, c'est quelque chose de très complexe, et les entrepreneurs se déterminent en fonction de nombreux paramètres. Le premier paramètre, c'est bien sûr les perspectives de croissance, les perspectives de marchés. Donc, il s'agit de jouer sur l'ensemble des facteurs psychologiques d'encouragement économique, qui sont susceptibles de faciliter les choses. C'est pour cela que nous essayons de mettre en place des dispositifs qui sont des dispositifs d'incitation. Le contrat Nouvelles embauches est fait à la fois pour l'employeur, qui peut bénéficier d'un certain nombre de souplesses et il est fait en même temps pour prendre en compte les intérêts du salarié, c'est-à-dire lui donner des garanties indispensables...


QUESTION : ...Ce n'est ni un CDD, ni un CDI.

Dominique de VILLEPIN : C'est un CDI !


QUESTION : D'un genre singulier...

Dominique de VILLEPIN : C'est un CDI avec une période de consolidation de l'emploi de deux ans. Mais il ne s'agit pas d'une période d'essai au sens classique, comme nous l'entendons. Pourquoi ? D'abord, il y a un préavis qui va jusqu'à quatre semaines. Deuxièmement, il y a une indemnité qui est prévue. Troisièmement, il y a un reclassement personnalisé, c'est-à-dire que toute personne qui bénéficiera de ce contrat Nouvelles embauches, sera accompagnée en cas de difficulté. Donc, vous soyez bien, il y a tout un dispositif qui vise à avoir un équilibre entre l'employeur et l'employé, qui, lui, à mesure du temps passé dans l'entreprise - et c'est cela la vraie révolution de ce contrat - verra ses droits consolidés.


QUESTION : Et pendant tout le temps, l'État accompagne, protège et couvre ?

Dominique de VILLEPIN : Absolument.


QUESTION : Cela doit avoir un coût pour l'État. A partir de quel moment le contrat Nouvelles embauches va-t-il s'appliquer ?

Dominique de VILLEPIN : A partir du 4 août, c'est-à-dire dans quelques jours.


QUESTION : Après demain ?

Dominique de VILLEPIN : Exactement. Donc, vous voyez, c'est un contrat qui est aujourd'hui opérationnel et qui peut permettre à toutes les très petites entreprises (TPE), car je le redis, il s'agit d'un contrat qui s'applique aux TPE, celles de moins de vingt salariés qui pourront ainsi saisir les occasions. Et à mesure de la progression de l'entreprise, à mesure de nouveaux marchés, consolider cet emploi pour le bénéfice de leurs salariés.


QUESTION : L'employeur pourra recruter plus facilement, mais pourra licencier aussi facilement.

Dominique de VILLEPIN : C'est tout l'intérêt de cette période de deux ans. C'est, et vous l'imaginez pour une TPE, des commerçant des artisans, des professions libérales, quand ils recrutent, c'est bien sûr avec l'idée de conserver le salarié. Mais il se trouve qu'il y a des aléas économiques, des difficultés et c'est pour cela que la plupart d'entre eux hésitent à le faire. On veut les encourager, saisir cette occasion et à mesure qu'ils vont pouvoir élargir leur clientèle, accroître la taille de leurs marchés, ils pourront consolider le droit de ces salariés jusqu'au-delà de cette période de deux ans.


QUESTION : Les syndicats vous disent que le salarié est à la merci de l'employeur...

Dominique de VILLEPIN : Pas du tout !


QUESTION : ...Et que vous accroissez la précarité.

Dominique de VILLEPIN : Quelle est la réalité de l'emploi dans notre pays ? Il faut partir de là ! [Inaudible] les responsabilités, c'est de la réalité. Qu'est-ce que c'est ? C'est, pour l'essentiel des emplois créés dans les petites entreprises ; 70 % des contrats créés sont des CDD et la moitié de ces contrats ne dure pas plus d'un mois. Donc, vous voyez bien qu'entre ces contrats-là, qui sont une forme aiguë de précarité, et le contrat que nous proposons, il y a un fossé. Donc, c'est évidemment un progrès tout à fait considérable qui prend en compte la situation nouvelle de l'emploi, qui exige à la fois de la souplesse et en même temps, une véritable volonté, une véritable énergie. C'est celle-là même que nous voulons...


QUESTION : Donc, un de vos objectifs, c'est de rendre plus accessible et plus souple le marché du travail aujourd'hui ?

Dominique de VILLEPIN : C'est d'encourager, d'inciter à l'embauche. Nous voyons depuis plusieurs années, dans notre pays, depuis plusieurs décennies mêmes, qu'il y a une réticence à l'embauche. Les gens ont à la fois le sentiment d'une très grande complexité, c'est pour cela que nous créons le chèque-emploi TPE, ils ont en même temps le sentiment qu'ils s'engagent dans une aventure qui va peut-être mettre en péril leur entreprise. Eh bien nous voulons lever ces réticences, inciter l'employeur à avancer et permettre aux salariés de bénéficier tous les jours, chaque jour passé dans l'entreprise, de davantage de droits. Et au terme des deux ans, le contrat devient directement, automatiquement confirmé.


QUESTION : Stable ?

Dominique de VILLEPIN : Stable.


QUESTION : Il y a ceux qui s'en félicitent et ceux qui le dénoncent. Je vois par exemple madame Dumas de la CGT, J. Dray du PS "c'est un des mauvais coups de l'été de D. de Villepin, parce que les procédures de licenciement vont être plus qu'assouplies, elles vont être faciles".

Dominique de VILLEPIN : Je le redis : par rapport au CDD, il y a un préavis, il y a une indemnité...


QUESTION : Vous voulez dire qu'il y a une protection du salarié ?

Dominique de VILLEPIN : ...Il y a un accompagnement personnalisé, il y a des garanties qui sont offertes au salarié qui n'existaient pas préalablement. Donc, c'est évidemment un progrès. Je comprends qu'il puisse y avoir des malentendus, des incompréhensions, mais je demande à chacun, en grâce, regardons la réalité en face : est-ce un progrès pour notre pays ? Est-ce un progrès pour le salarié ? Est-ce un progrès pour l'employeur ? En toute bonne volonté, personne ne peut dire "non" à ces questions.


QUESTION : L'essentiel, c'est qu'il n'y ait pas de chômeur ou qu'il y en ait moins et que les jeunes trouvent du travail. Compléterez-vous à la rentrée cet arsenal anti-chômage ?

Dominique de VILLEPIN : Il s'agit bien sûr, à chaque étape, de consolider cet effort, de progresser. Nous avons beaucoup de directions de travail. En particulier, vous le savez, nous avançons dans la voir de la rationalisation du service de l'emploi. Nous voulons que tout demandeur d'emploi puisse être accompagné personnellement.


QUESTION : Qu'est-ce que cela veut dire, concrètement, comme mesure ?

Dominique de VILLEPIN : Cela veut dire un guichet unique. Il faut simplifier, éviter toute bureaucratie pour répondre à des gens qui sont dans la difficulté et souvent dans la souffrance. Donc, un guichet unique. Cela veut dire un dossier informatique unique. Vous imaginez toutes les informations qui pourront être rassemblées ; la capacité d'efficacité de traitement que nous aurons sera considérablement agrandie ! Cela veut dire aussi des entretiens beaucoup plus réguliers. Aujourd'hui, dans le meilleur des cas, c'est tous les six mois que l'on reçoit les demandeurs d'emploi. La mobilisation fantastique - il faut le dire et rendre hommage à ses hommes et à ces femmes, des ANPE, des missions locales de l'emploi, de l'ensemble du service de l'emploi, des services de l'Unedic - fait que nous allons progressivement arriver à un entretien tous les mois. Mon objectif, c'est un entretien tous les quinze jours. Pourquoi ? Quand vous avez une personne qui vous reçoit tous les quinze jours, tous les mois, elle suit votre dossier, elle connaît votre situation, elle est en mesure de vous conseiller les justes et les bonnes formations. Nous avons développé des tas de nouveaux éléments tels que, par exemple, la plate-forme des vocations, qui s'est diffusée maintenant dans l'ensemble de la France. Cette plate-forme des vocations, permet de conseiller des emplois aux gens sur la base de leurs qualités propres. Souvent, et je l'ai vu près de Lille, vous voyez des jeunes qui vous disent : "Moi, je ne sais pas ce que je veux faire, j'ai préparé tel brevet, tel diplôme, mais finalement, je ne sais pas très bien ce que je veux faire". Et ils doutent de leurs capacités. Avec la plate-forme des vocations, on va pouvoir tester leur tempérament, leurs aptitudes et leur dire : "Toi, tu va être formidable dans tel domaine !". C'est une révolution !


QUESTION : Et s'il ne veut pas ?

Dominique de VILLEPIN : Ils veulent ! Ne sous-estimons pas l'extraordinaire capital de bonne volonté et d'énergie qu'il y a dans notre pays ; ils veulent ! Encore faut-il leur tendre la main et leur donner confiance ; c'est un maître mot. Beaucoup sont découragés, et c'est pour cela que cet accompagnement va leur permettre de mettre un pied sur le marché de l'emploi. Je l'ai dit : il faut être pragmatique. Parfois, il faut passer par un, deux emplois, avant d'atteindre l'emploi de ses rêves. Eh bien accepter de rentrer pragmatiquement sur le marché de l'emploi, se faire une carrière, bâtir cette carrière avec une expérience - parce que je le sais, souvent, il y a beaucoup d'obstacles : on leur demande des compétences qu'ils n'ont pas, des langues qu'ils ne maîtrisent pas, un permis de conduire... -, eh bien la vocation du service de l'emploi, c'est d'accompagner et de lever un a un ces obstacles, par les formations adéquates. Donc, vous voyez, c'est un travail qui est fait de beaucoup d'humilité, de beaucoup de bonne volonté. Nous avons lancé l'opération "Entrevue" avec les 57 000 jeunes demandeurs d'emploi depuis plus d'un an ; nous somme à la moitié de ce parcours et croyez-moi, en les rencontrant un à un, on identifie clairement les problèmes de chacun, on peut avancer dans la voie des solutions.


QUESTION : L'Insee estimait il y a quelques jours qu'en fin d'année, le chômage passera sous la barre des 10 % ; vous le dites aussi ?

Dominique de VILLEPIN : Nous nous donnons toutes les chances, nous prenons tous les moyens pour y arriver. Je ne prends pas d'engagement chiffré, parce que je ne crois pas qu'on fasse de la politique...


QUESTION : Mais un objectif, une perspective, un espoir... ?

Dominique de VILLEPIN : L'espoir est là et on le voit jour après jour : l'espoir, c'est la mobilisation de chacun. Vous savez, il n'y a pas de mystère dans la vie d'un pays...


QUESTION : Oui, mais à condition qu'il y ait des résultats !

Dominique de VILLEPIN : Mais croyez-moi, si chacun d'entre nous se mobilise, si chacun prend ses responsabilités, si chacun se donne du mal, l'État pour sa part, les demandeurs d'emploi, les entrepreneurs. Et c'est pour cela que nous avons prévu un suivi du retour à l'emploi. Nous avons pris un décret, parce que je crois que chacun doit être mobilisé, chacun doit faire sa part.


QUESTION : Si cela marche, est-ce que vous pourriez étendre ce dispositif à d'autres entreprises ?

Dominique de VILLEPIN : Nous voulons avoir des dispositifs sécurisés. Je ne veux pas créer de l'instabilité juridique permanente. J'ai dit que ce dispositif vaudrait pour les entreprises de moins de vingt salariés, ce dispositif vaudra donc pour les entreprises de moins de vingt salariés.


QUESTION : Avec vos six ordonnances, nous restons dans une économie d'emplois subventionnés, aidés. Quelle est la différence avec les emplois jeunes de L. Jospin ? Est-ce que l'on n'est pas en train de les réinventer ?

Dominique de VILLEPIN : Tout ce dont nous avons parlé concerne l'emploi marchand. Alors, il y a par ailleurs le plan de cohésion sociale, avec le contrat d'avenir, le contrat d'accompagnement vers l'emploi. Effectivement, nous apportons des garanties, nous apportons des aides substantielles. Mais je le redis : ce qui est important, c'est d'éviter ces blocages à l'entrée sur le marché du travail.


QUESTION : Et l'incitation peut être un des moyens de casser la paralysie ?

Dominique de VILLEPIN : Absolument. Permettre aux jeunes de rentrer sur le marché du travail, et faire en sorte que l'on ne sorte pas aussi tôt de ce marché. C'est tout le problème des seniors, auxquels nous pensons et pour lesquels nous voulons préserver et garantir l'emploi.


QUESTION : L'économie américaine a, au deuxième trimestre, une croissance de 3,4 %. Notre croissance sera-t-elle, fin 2005, plus proche de 1,5 ou de 2 % ?

Dominique de VILLEPIN : Elle sera entre les deux et nous souhaitons qu'elle soit plus proche de 2 que de 1,5. Parce que c'est l'objectif et c'est la mobilisation de l'ensemble des énergies de ce pays. Si nous regardons l'avenir avec confiance, avec optimisme, si nous nous engageons et mettons toutes nos forces dans la bataille - une fois de plus, cela vaut pour le salarié, pour l'entrepreneur, pour le syndicaliste, pour l'État, cela vaut pour moi, cela vaut pour tout le monde - si nous sommes capables d'avancer en regardant l'avenir avec optimisme, avec confiance, nous modifierons les choses dans ce pays.


QUESTION : Vous êtes un optimiste ?

Dominique de VILLEPIN : Je suis volontaire. Je crois que les choses sont dans nos mains et qu'il nous appartient de les changer.


QUESTION : Une de vos récentes formules a surpris : le patriotisme économique. L'État va-t-il chaque fois intervenir au secours d'entreprises mal gérées, défaillantes et qui risquent d'être bouffées par l'étranger ?

Dominique de VILLEPIN : L'État veut défendre les intérêts de notre pays, qu'il s'agisse des intérêts des entreprises, des intérêts des actionnaires, qu'il s'agisse des intérêts des salariés, qu'il s'agisse des intérêts des consommateurs. Donc, notre vocation à nous, c'est d'appuyer, d'encourager, d'accompagner quand il y a des difficultés. Ce n'est certainement pas de nous substituer aux entrepreneurs qui ont vocation à entreprendre. Mais l'esprit de responsabilité, c'est, chaque fois que nous avons les moyens de faciliter, dans un monde qui est hautement concurrentiel - et vous le savez, la concurrence économique est extrêmement rude parfois et cela justifie même le recours à l'intelligence économique, parque qu'il faut savoir ce que font les autres¿ Il faut être le mieux à même de livrer bataille. Donc, cela implique effectivement que l'État mette toutes ses forces.


QUESTION : Mais justement, face à la mondialisation qui est en train de galoper, qu'est-ce qui sauve plus : l'expansion et les emplois, le nationalisme économique ou le patriotisme européen ?

Dominique de VILLEPIN : Mais les deux. Qu'il y ait un patriotisme européen, qu'il y ait le sentiment que, dans le cadre de l'Europe, il y a, pour atteindre une certaine échelle, pour nous donner des moyens à la mesure du monde, que nous regroupions nos forces - ce sont des entreprises comme Ariane, Airbus - c'est l'évidence. Mais n'oublions pas l'échelle de la nation. Et pour ceux qui l'auraient oublié, le 29 mai vient leur rappeler : entre l'individu, qui a parfois tendance à se replier sur lui-même, et la mondialisation qui fait souvent peur, l'échelon de la nation reste l'échelon essentiel ; c'est celui de la démocratie, c'est celui de la mobilisation des énergies et c'est celui du c¿ur. Donc, nous devons faire en sorte que, à l'échelle de la nation, toutes les capacités soient rassemblées.


QUESTION : Mais comment la France peut-elle profiter, aux yeux des autres, de l'ouverture des marchés, quand il s'agit de conquérir - on voit France Télécom avec l'espagnol Amena, Pernod-Ricard avec Allied Domecq - et en même temps la refuser quand la France peut devenir une proie ? On ouvre, mais dans certains cas...

Dominique de VILLEPIN : Mais il ne s'agit pas de la refuser. Il s'agit de se défendre et de défendre nos intérêts. C'est extraordinaire ! Les Américains auraient le droit d'être fiers de leurs entreprises, les patrons fiers de dire derrière les rideaux. Ce n'est pas du tout l'esprit de notre pays. Nous sommes fiers de ce que nous sommes, nous voulons défendre nos entreprises, faire en sorte que l'on puisse gagner des marchés ; l'engament public doit se faire, évidemment, au service de notre pays. Ce que je dis pour les Américains vaut aussi pour les Japonais, pour les Allemands et pour tous les autres. Il n'y aurait que les Français qui devraient s'excuser d'être Français. Ce n'est pas l'idée que je me fais de la France.


QUESTION : On prend un exemple : Danone. Est-ce que c'est une manip', un piège ou bien une OPA démasquée et avortée ? Où est la vérité ? Est-ce qu'il y a eu, vraiment, une menace de raid ? Maintenant, vous le savez...

Dominique de VILLEPIN : Ce n'est pas à moi de le dire. Il y a des autorités sur le marché français, les marchés financiers. C'est à eux de dire ce qu'il en est. En ce qui me concerne, pour Danone comme pour toute autre entreprise faisant face à une OPA inamicale, j'estime que nous avons un certain nombre de devoirs et d'obligations. Nous les remplissons avec le respect, bien évidemment, de ce qu'est le marché, de ce qu'est la liberté de l'entreprise privée. Il ne s'agit pas, une fois plus, d'interférer. Il s'agit d'assumer nos responsabilités. Bien sûr, il y a des leçons à tirer, et, en particulier, nous allons transposer la directive OPA de l'Union européenne, renforcer les liens qui sont susceptibles de nous permettre de mieux protéger nos intérêts économiques.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 3 août 2005)
[Suite et fin de l'interview]

QUESTION : Comment concevez-vous votre rôle de Premier ministre ? Pensez-vous qu'il faut corriger, ajuster, écoper, ou aussi réformer ? Autrement dit - et sans vous choquer - d'ici à 2007, est-ce que pour le pays, les 21 mois qui viennent, c'est du temps perdu ?

Dominique de VILLEPIN : Non. J'entends que les 21 mois qui viennent soient des mois utiles. Et je ne crois pas, pour être tout à fait franc avec vous, qu'il y a de bonnes périodes pour avancer, de bonnes périodes pour s'adapter, se moderniser, et de mauvaises. Ceux qui disent "attendons les élections présidentielles prochaines" se trompent. C'est maintenant qu'il faut faire ces transformations ; c'est maintenant que nous pouvons le faire. L'ensemble de ce Gouvernement est pleinement engagé dans cette bataille de la modernisation, pour faire évoluer notre pays. C'est, dans la bataille mondiale, dans la compétition mondiale une nécessité absolue. Il y a des emplois à défendre, il y a la place de la France à défendre, il y a l'intérêt des Françaises et des Français. Nous serons au rendez-vous, et chaque mois qui passera, je rendrai compte aux Françaises et aux Français des perspectives, des objectifs qui sont les nôtres.


QUESTION : Est-ce qu'il y a une manière Villepin de gouverner ? Sans vouloir théoriser...

Dominique de VILLEPIN : Il y a une volonté d'équipe. Moi, je privilégie la qualité d'un travail en équipe, le fait de rassembler des énergies... Là, en l'occurrence, c'est ce que l'on fait. Je ne cherche pas à m'affirmer par rapport aux différents ministres avec le souci d'une autorité artificielle.


QUESTION : Est-ce qu'il y a une vision, forcément à moyen terme puisque cela s'arrête en 2007 au moins - à moins que cela continue, mais là, c'est autre chose - et le pragmatisme. Qu'est-ce qui fait le mélange de la stratégie et de la souplesse au coup par coup ? Est ce que c'est cela, Villepin ou c'est autre chose que vous définissez vous-même ?

Dominique de VILLEPIN : C'est bien sûr une certaine idée de notre pays, une certaine idée du service des Françaises et des Français, répondre à leurs attentes, répondre à leur aspiration et le faire avec une double exigence ; à la fois, un principe de justice - je crois qu'il est fondateur dans notre pays, on ne peut pas s'écarter de cette exigence -, mais en même temps un principe de responsabilité, il faut que chacun fasse ce qu'il a à faire.


QUESTION : Les autoroutes ! Dans votre premier discours du 8 juin, vous parliez de privatiser les trois grandes sociétés d'autoroutes. Aujourd'hui F. Bayrou dénonce un excès de pouvoir pour un choix différent à l'intérêt général, dit-il, et il dénonce la prochaine privatisation des autoroutes. Qui dit vrai ? Vous privatisez des sociétés ou vous privatisez des autoroutes ?

Dominique de VILLEPIN : D'abord, regardons les choses calmement. Il ne s'agit pas de privatiser les autoroutes, puisque l'État reste et restera propriétaire des infrastructures. Il s'agit de vendre les parts de l'État dans les sociétés d'exploitation des autoroutes.


QUESTION : Ce sont donc des concessions longues mais limitées ?

Dominique de VILLEPIN : Il s'agit d'accorder des concessions pour une durée limitée, vingt trois ans et vingt sept ans - vous voyez ce n'est pas éternel - et au terme de l'échéance, l'État redeviendra propriétaire. Et par ailleurs, nous fixons un cahier des charges très précis : les sociétés devront respecter les obligations de service public, en particulier en matière d'information et en matière de sécurité. Donc vous voyez, tout ceci est entouré de nombreuses précautions, de nombreuses garanties. Nous sommes aujourd'hui dans une phase de consultation, il y a un appel à candidatures. Nous voulons que les sociétés intéressées puissent se manifester ; elles doivent le faire en toute transparence. Nous connaîtrons les sociétés candidates dans les prochains jours, je serai amené à en rendre compte devant la représentation nationale bien sûr, mais vous le voyez bien, il s'agit d'un processus parfaitement encadré.


QUESTION : Pourquoi vous n'avez pas attendu l'automne, le débat parlementaire qu'aujourd'hui vous proposez et qui aura lieu après coup.

Dominique de VILLEPIN : Vingt et un mois, cela veut dire que nous n'avons pas de temps à perdre, cela veut dire que nous pensons qu'aujourd'hui, mettre sur le marché les parts de ces différentes sociétés, c'est intéressant pour notre pays. La valeur de ces sociétés est élevée ; l'État pourra réinvestir immédiatement à la fois dans l'allègement de la dette et dans le financement de nouvelles infrastructures.


QUESTION : Dans quelles proportions ?

Dominique de VILLEPIN : C'est ce que nous allons examiner.


QUESTION : Cela va rapporter combien ? On parle de onze ou douze milliards d'euros. Qu'est-ce que vous en ferez ?

Dominique de VILLEPIN : Deux objectifs : l'allègement de la dette, nous sommes trop endettés, cela a été dit et redit et c'est la vérité. Alléger la dette, F. Bayrou d'ailleurs le réclamait il y a plusieurs années. Nous faisons donc les deux choses en même temps : alléger la dette et en même temps, financer les nouvelles infrastructures indispensables, à la fois le ferroviaire et en même temps routes et autoroutes. Donc vous le voyez, c'est bien avec un projet ; c'est pour utiliser cet argent de façon à encourager et relancer la croissance ; c'est bien parce que nous avons une vision de l'économie, que nous le faisons.


QUESTION : Onze milliards d'euros, c'est 1 % des 1100 milliards de la dette.

Dominique de VILLEPIN : Oui, mais cela représente plus des 400 millions d'économies sur le budget.


QUESTION : Qui va fixer le montant des péages sur les autoroutes ?

Dominique de VILLEPIN : Je le redis, il y aura un cahier des charges avec des obligations de service public et c'est bien sûr l'État, dans le cadre de ce cahier des charges, qui fixera l'ensemble de ces éléments.


QUESTION : Si F. Bayrou n'avait pas protesté, est ce que l'opération aurait eu lieu en catimini ?

Dominique de VILLEPIN : Mais elle n'a pas eu lieu en catimini. Vous l'avez rappelé, je l'ai dit dans mon discours de politique générale. Nous faisons un appel d'offres ; tout ceci est parfaitement public.


QUESTION : Mais on ne pensait pas que vous l'appliqueriez tout de suite.

Dominique de VILLEPIN : Oui, enfin l'action, c'est l'action.


QUESTION : Vous avez proposé votre numéro de téléphone de Matignon à F. Bayrou ; apparemment, il n'a pas appelé. Vous voulez que l'on vous donne son numéro de portable ?

Dominique de VILLEPIN : Vous voyez dans quel esprit j'ai dit cela. Je crois que notre vie publique, notre débat public a besoin de davantage de confiance. Le Gouvernement n'a rien à cacher. Il essaye de faire les choses avec beaucoup de bonne volonté, et chaque fois qu'il peut apprendre, chaque fois qu'il peut bénéficier des conseils, il est tout prêt à s'ouvrir à ces conseils. Donc ce que je demande simplement, c'est avant d'engager une polémique, avant de lancer un procès d'intention, parlons nous ; c'est tellement facile et c'est d'abord cela, une démocratie : la capacité de se parler, la capacité d'avancer, de répondre aux questions, je crois que c'est véritablement le souci qui est le nôtre.


QUESTION : Deux questions de politique ou trois de politique étrangère. La Turquie, cela à l'air de devenir assez important. Le 3 octobre, c'est-à-dire dans deux mois à peine, l'Union européenne devrait commencer à négocier avec la Turquie, qui elle, met ses propres conditions, par exemple à propos de Chypre. Est-ce que c'est acceptable ? Est-ce qu'il faut maintenir ce rendez vous du 3 octobre, le reporter, je n'ose pas dire encore l'annuler ?

Dominique de VILLEPIN : À propos de l'union douanière, effectivement la Turquie vient d'annoncer dans une déclaration, que sa signature ne valait pas reconnaissance de Chypre. Il ne me paraît pas concevable qu'un processus quelconque de négociation puisse s'ouvrir avec un pays qui ne reconnaîtrait pas chacun des membres de l'Union européenne, c'est-à-dire les vingt-cinq. Rentrer dans un processus de négociation, quel qu'en soit la forme, cela suppose bien sûr la reconnaissance de chacun des membres avec lesquels on veut travailler. Donc il y a là un principe qui me paraît devoir être défendu et c'est ce que la France fera valoir à la Turquie comme aux autres pays de l'Union européenne lors des prochains rendez vous de septembre.


QUESTION : Si la Turquie ne respecte pas toutes les conditions et qu'elle impose les siennes, qu'est ce qui peut se passer d'ici au 3 octobre ?

Dominique de VILLEPIN : Eh bien il sera urgent d'attendre, d'attendre que la Turquie marque une vraie volonté de rentrer dans ce processus de négociation.


QUESTION : C'est-à-dire qu'il ne pourrait pas y avoir de 3 octobre ?

Dominique de VILLEPIN : Tout à fait. Je crois que les choses doivent être claires. Mais parlons en d'abord avec les pays de l'Union européenne. Vous savez, la France est un pays qui est soucieux de travailler dans la famille qu'est l'Union européenne. Il y a des rendez vous des ministres des Affaires étrangères au début du mois de septembre, il y aura des échanges entre les chefs d'État. A partir de là, nous déterminerons la position de la France, et je le dis ici : il ne me paraît pas concevable de rentrer dans un processus avant que la Turquie ait clairement indiqué sa volonté de reconnaître chacun des membres de l'Union européenne.


QUESTION : L'Iran : il y a un attentat en ce moment qui vient de m'être signalé devant deux entreprises anglaises de Téhéran. L'Iran menace de reprendre ses activités nucléaires ; elle attend que l'Europe reconnaisse son droit à l'enrichissement de l'uranium. Et vous avez été D. de Villepin, le premier je crois, à négocier avec les Anglais et les Allemands avec l'Iran. Qu'est ce qu'il faut faire si Téhéran exécute ce qu'elle annonce ?

Dominique de VILLEPIN : Il y a une réunion extraordinaire de l'Agence internationale de l'énergie atomique, qui va avoir lieu dans les tous prochains jours, pour déterminer la position officielle de l'Agence. Il faut que l'Iran tienne les engagements qui ont été pris. Ces engagements sont les engagements de suspension de toute activité de conversion, de retraitement et d'enrichissement de l'uranium.


QUESTION : Si elle ne le fait pas ?

Dominique de VILLEPIN : Il faudra que la communauté internationale en tire toutes les conséquences. Là encore, le faire dans le consensus, dans la concertation. C'est le sens de la réunion de l'AIEA et ce sera la saisine du Conseil de sécurité, si l'Iran n'obtempère pas.


QUESTION : Un mot sur votre tout récent voyage à Londres. Il a été jugé chaleureux, prometteur, impeccable. Qu'est ce qui s'est passé vraiment entre D. de Villepin et T. Blair ?

Dominique de VILLEPIN : Vous le savez, nous sommes dans un contexte difficile pour le Royaume-Uni, pour l'Europe, parce que cette épreuve du terrorisme, bien sûr c'est une épreuve pour chacun d'entre nous. Aucun pays en Europe n'est à l'abri et c'est donc le souci, de regarder vers l'avenir en nous mobilisant et en cherchant des solutions. Il y a évidemment de grandes inquiétudes sur le front terroriste, il y a de grandes inquiétudes sur le front européen, nous avons tous le souci de repartir de l'avant, de trouver des solutions - je pense en particulier à ce qui est immédiatement sur la table, c'est-à-dire la négociation financière, l'accord budgétaire pour l'Europe pour la période 2007-2013.


QUESTION : Et il pourra y avoir de cette entente cordiale nouvelle, quelque chose comme une initiative, qui rapprochera et qui en même temps permettra peut être de trouver un accord sur le budget européen...

Dominique de VILLEPIN : Tout à fait, mais vous savez, c'est l'esprit de responsabilité de la communauté internationale. C'est bien ce qu'a défendu le président de la République à Gleeneagles lors du sommet du G8, cette volonté de prendre en compte chacun des problèmes et de les traiter. Cela vaut pour la terrible et douloureuse situation du Niger ; cela vaut pour la situation des pays en développement. Je crois que nous avons besoin de davantage de mobilisation, de davantage de solidarité, de sortir des égoïsmes naturels qui sont ceux des pays riches, pour trouver des solutions.


QUESTION : Vous lisez comme nous, D. de Villepin, qu'il est en train de se mettre en place pour 2007, un duel aussi amical que cruel, Sarkozy-Villepin.

Dominique de VILLEPIN : Il n'y aura ni duel ni cruauté.


QUESTION : Qu'est ce que vous dites, vous, à ceux qui considèrent que pour 2007, J. Chirac est d'ores et déjà hors jeux ?

Dominique de VILLEPIN : C'est absurde. Je crois qu'il faut se poser les questions de la politique au bon moment. Nous ne sommes pas dans le temps des élections présidentielles. Le temps de la politique aujourd'hui, c'est le temps de l'action. Le temps de l'action du Gouvernement, le temps de la mobilisation de toutes les Françaises et de tous les Français pour faire gagner la France. Croyez-moi, le temps des élections présidentielles viendra. Ceux qui sont candidats se déclareront à ce moment là comme il faut le faire dans une démocratie et les Françaises et les Français choisiront. Je n'ai pas observé au cours des précédentes élections, pour être tout à fait franc avec vous, qu'il s'agisse de véritables combats entre des hommes. Il s'agit davantage d'un face à face avec la France, avec le pays, avec les Françaises et les Français, et ce sont eux qui choisissent. Tous ceux qui imaginent qu'il s'agit d'un combat contre quelqu'un d'autre se trompe de combat.


QUESTION : Donc il faut aller calmement, en prenant son temps...

Dominique de VILLEPIN : Oui, il faut se battre pour la France ; elle le mérite.


QUESTION : Une ultime remarque. Tous les Premier ministres se sont plaints de la dureté du job à Matignon. Vous, vous paraissez, si vous le permettez, apaisé, changé, bien dans votre peau. Est-ce que je me trompe ?

Dominique de VILLEPIN : J'aurais mauvaise grâce à me plaindre. J'ai cette chance et cet honneur fantastique de servir mon pays. J'en ai rêvé toute ma vie, j'ai vingt et un mois pour le faire à ce poste, et je compte bien donner le meilleur de moi-même.


QUESTION : Vous en avez rêvé toute votre vie, c'est-à-dire que vous vous prépariez à ce que vous faites depuis que vous êtes tout petit ?

Dominique de VILLEPIN : J'ai toujours souhaité me consacrer entièrement au service des Françaises et des Français, au service de mon pays. C'est véritablement un poste où l'on peut le faire avec toute une équipe gouvernementale, avec l'ensemble des moyens qui sont ceux de l'État.


QUESTION : Mais là où vous êtes, on peut agir, on peut faire ce que l'on rêver de faire et ce que l'on veut.

Dominique de VILLEPIN : Bien sûr, et chaque mois nous relèverons davantage de défis.


QUESTION : Vous partez en vacances combien de temps ?

Dominique de VILLEPIN : Je pars une dizaine de jours, pour préparer la rentrée.


QUESTION : Oui, parce que pour la rentrée, les syndicats ne vous promettent pas de cadeaux, plutôt du sport. Vous allez vous entraîner peut être ?

Dominique de VILLEPIN : Oui, on va surtout se préparer au dialogue, à la concertation qui sont indispensables dans un pays démocratique.


QUESTION : Bonnes vacances, même si elles sont courtes. J. Chirac vous reçoit dans quelques instants à l'Élysée et je sais qu'on ne fait pas attendre le Président de la République.

Dominique de VILLEPIN : Oui, je suis même en retard.


JOURNALISTE : Merci.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 3 août 2005)

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