Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec "Le Journal du Dimanche" le 7 août 2005, sur le dossier nucléaire iranien et les négociations avec les Européens, la reconnaissance de Chypre par la Turquie comme préalable à son adhésion à l'Union européenne, le retrait israélien de Gaza. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec "Le Journal du Dimanche" le 7 août 2005, sur le dossier nucléaire iranien et les négociations avec les Européens, la reconnaissance de Chypre par la Turquie comme préalable à son adhésion à l'Union européenne, le retrait israélien de Gaza.

Personnalité, fonction : DOUSTE BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Quelles sont les conséquences de l'obstination iranienne à faire redémarrer le site nucléaire d'Ispahan ?

R - Il s'agit d'une affaire internationale majeure dont les conséquences peuvent être multiples. Sur le plan régional, l'Iran, qui est un grand pays, avec un grand peuple, une jeunesse cultivée, des universités de qualité, joue un rôle important dans cette région du monde. Son influence en Irak, au Liban, dans le Golfe, est loin d'être négligeable. Au plan international, si nous laissons les Iraniens, qui ont signé le traité de non-prolifération, s'engager dans des activités proliférantes, alors nous risquons de voir tout le système international actuel remis en cause : regardez ce qui se passe déjà avec la Corée du Nord. Il y a une menace de dérive que nous devons empêcher à tout prix.

Q - Quelles sont les propositions faites aux Iraniens par la troïka (Allemagne, Royaume-Uni et France ) ?

R - Notre offre est substantielle. Elle ouvre à l'Iran une nouvelle perspective de relations avec l'Europe et le monde. Nous lui proposons ainsi de soutenir le développement de programmes nucléaires civils sûrs, économiquement viables et non proliférants, en lui assurant l'accès aux combustibles nucléaires. Cela suppose que l'Iran fournisse à la communauté internationale des garanties objectives sur la nature exclusivement pacifique de son programme nucléaire. Nous réaffirmons le droit inaliénable de l'Iran à pouvoir disposer du nucléaire civil mais nous lui demandons de renoncer à toute activité nucléaire sensible.

Par ailleurs, nous faisons aux Iraniens des propositions en matière énergétique, comme celle de devenir des acteurs majeurs du transport du pétrole entre l'Asie centrale et l'Europe via l'Iran. Enfin, dans le domaine du commerce, nous souhaitons un accord entre l'Iran et l'Union européenne. Nous avons convaincu les Américains d'accepter l'adhésion de l'Iran à l'OMC, alors que la porte lui était fermée jusque-là. Et puis l'offre des Européens contient aussi des propositions dans le domaine de la sécurité, notamment sur les questions régionales d'intérêt commun. Face aux premières réactions négatives de l'Iran, je plaide pour que ses dirigeants se donnent le temps d'examiner ces propositions avec soin.

Q - Si l'affaire devait être portée devant le Conseil de sécurité de l'ONU, pensez-vous que tout le monde irait dans votre sens ?

R - Nous n'en sommes pas là. Le souhait de voir les Iraniens rester à la table des négociations est soutenu non seulement par la troïka européenne et par tous nos partenaires de l'Union, mais aussi par la Chine, la Russie, le Japon. Tout l'enjeu pour nous aujourd'hui est de convaincre l'Iran de notre bonne volonté. La France est à la tête, comme toujours, d'une diplomatie du dialogue, du respect des peuples et de leur souveraineté. Cela n'empêche pas la fermeté. Car c'est en demandant le respect de la parole donnée que, d'un côté, nous éviterons une radicalisation des positions iraniennes et, de l'autre, une radicalisation de certains pays, y compris parmi les plus puissants du monde, contre les Iraniens. Le danger est réel.

Nous souhaitons que les Iraniens étudient très précisément nos propositions. Nous sommes prêts à leur en parler quand ils le voudront. Mais s'ils veulent de manière unilatérale reprendre leurs activités nucléaires sensibles, nous ne pourrons rester immobiles : une réunion extraordinaire du Conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique est d'ores et déjà prévue pour mardi. En revanche, si l'Iran revient sur ses intentions et s'en tient à l'Accord de Paris, alors nous pourrons avancer. Mais, si l'Iran n'écoutait toujours pas notre appel à la raison, nous serions en effet amenés à porter l'affaire devant le Conseil de sécurité. Nous préférerions bien sûr rester dans le cadre de la négociation, respectant ainsi l'Accord de Paris. C'est aussi l'intérêt du peuple iranien, qui aurait beaucoup à gagner d'un accord avec l'Europe.

Q - A entendre les récentes déclarations françaises sur la Turquie, la position officielle de la France semble avoir changé ?

R - Comme elles s'y étaient engagées, les autorités turques ont signé le protocole à l'accord d'union douanière qui adapte l'ancien accord à quinze à la nouvelle réalité de l'Europe élargie à vingt-cinq. Ce qui inclut bien évidemment Chypre. Or, dans le même temps, le gouvernement turc déclare qu'il refuse de reconnaître Chypre ! Cette déclaration pose donc un problème sérieux car on peut s'interroger sur la volonté et la capacité des autorités d'Ankara à remplir toutes les obligations découlant du protocole qu'elles viennent de signer.

La France souhaite, et nous le demandons à la présidence britannique, qu'il y ait entre les membres de l'Union une discussion approfondie sur cette question lors de la réunion informelle début septembre des ministres des Affaires étrangères. La question ne porte pas aujourd'hui sur l'adhésion ou non de la Turquie, mais sur le fait de savoir si un Etat, quel qu'il soit, peut se porter candidat à l'adhésion à l'Union européenne sans reconnaître l'ensemble de ses Etats membres : on ne peut pas demander à entrer dans un groupe en déclarant d'abord que l'on n'accepte pas l'un de ses membres !

Q - Al Qaïda a renouvelé jeudi ses menaces contre Washington et Londres, ce qui a fait dire à votre homologue britannique Jack Straw que la présence des forces étrangères en Irak était "une partie du problème". Qu'en pensez-vous ?

R - Le président de la République a plaidé, depuis le début, pour le respect de la souveraineté irakienne. Aujourd'hui, nous pensons qu'il faut tout faire pour que le processus politique en cours prenne en compte toutes les forces politiques de ce pays, tout particulièrement dans la rédaction de la nouvelle Constitution. C'est la seule solution pour que nous ayons un résultat en Irak qui n'aboutisse pas à un affrontement entre communautés de plus en plus violent et intolérant, comme on le constate chaque jour un peu plus.

Q - En Israël, ne craignez-vous pas une guerre civile avec le départ forcé des colons de la bande de Gaza ?

R - Le retrait israélien de Gaza résulte d'une initiative courageuse de M. Sharon que nous avons saluée et encouragée. Si le retrait s'effectue conformément au plan, il s'agira d'une évolution très importante sur le terrain, qui offrira l'occasion d'une véritable relance du processus de paix. Mais pour cela, plusieurs conditions doivent être réunies : le retrait doit se dérouler dans de bonnes conditions, c'est-à-dire sans violence de part et d'autre. Ensuite, l'Autorité palestinienne doit être en mesure de prendre en main la gestion de Gaza.

Cela signifie, dans l'immédiat, assurer l'ordre et la sécurité dans les Territoires et, à plus long terme, relancer leur économie. L'Union européenne s'est engagée à aider massivement les Palestiniens dans ce but, tant sur le plan sécuritaire qu'économique. Enfin, le retrait de Gaza doit être la première étape d'une relance du processus de paix. Elle ne doit pas être la dernière. Il faut, au-delà de Gaza, offrir un horizon politique aux Palestiniens. Cela passe par la mise en ¿uvre de la Feuille de route qui demeure l'instrument reconnu par tous pour aboutir à un accord final.

Au moment de ce retrait, il est donc important qu'il n'y ait pas une recolonisation de la Cisjordanie. J'irai moi-même sur place, du 4 au 7 septembre, pour voir les deux parties et dire que la France est plus que jamais présente dans le processus de paix.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 août 2005)

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