Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec Paris-Match le 18 août 2005, sur la crise liée au dossier nucléaire iranien et la volonté européenne de poursuivre les négociations avec l'Iran. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec Paris-Match le 18 août 2005, sur la crise liée au dossier nucléaire iranien et la volonté européenne de poursuivre les négociations avec l'Iran.

Personnalité, fonction : DOUSTE BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - La crise iranienne prend une ampleur accrue depuis la mi-août. Déclaration plus martiale qu'auparavant de Georges Bush, manifestation à Téhéran, nomination d'un gouvernement d'ultras... Un engrenage fatal ?

R - Moi, je considère les faits. Dans ce dossier sensible pour l'avenir de la stabilité du monde, une résolution a été adoptée, le 11 août, à l'unanimité des Etats membres de l'Agence internationale de l'Energie atomique, l'AIEA, qui fait partie du système des Nations unies. Cette résolution, fondée sur une proposition européenne, demande à l'Iran de reprendre la suspension de ses activités nucléaires sensibles. La résolution demande aussi au directeur de l'AIEA, M. El Baradeï, de remettre pour le 3 septembre un rapport sur la mise en ¿uvre cette résolution de l'Agence. Il y a des instances et un processus qui se déroule dans les règles du consensus international.

Q - Sauf que les Etats-Unis haussent le ton... et sur un média israélien... Pousseraient-ils à l'escalade ?

R - On ne peut pas dire cela. Les Américains ont clairement dit qu'ils souhaitaient que les Européens réussissent leur négociation. Personne n'a rien à gagner à l'escalade.

Q - D'ici au 3 septembre, il n'y a donc aucune marge de man¿uvre ?

R - Au contraire, elle est considérable, puisqu'il s'agit de négociations ! J'ai eu la satisfaction d'entendre tout récemment les Iraniens se déclarer prêts à reparler avec les Européens. Nous maintenons un dialogue étroit avec les Allemands et les Britanniques. J'en parle souvent avec Joschka Fischer et Jack Straw, initiateurs - avec nous - de la proposition des trois pays européens. Si le nouveau gouvernement iranien prend le temps de regarder davantage les 34 pages de celle-ci, il ne pourra que constater qu'elles lui sont extrêmement favorables. Notamment en lui garantissant très clairement le droit au nucléaire civil et l'approvisionnement de ses futures centrales (civiles, bien sûr). Mais en lui apportant également, de manière généreuse et ambitieuse, l'opportunité d'écrire une nouvelle page dans l'histoire de l'Iran et de ses relations avec la communauté internationale. Nous avons obtenu des Américains, après la rencontre à Bruxelles en février dernier entre le président de la République et le président Bush, un accord pour aller de l'avant dans les négociations en vue d'une entrée de l'Iran dans l'Organisation mondiale du Commerce (OMC). Nous offrons également des ouvertures sur le plan énergétique - en particulier, la possibilité de faire de l'Iran le pays privilégié pour le transit du pétrole en provenance du Caucase -, ainsi qu'une coopération plus politique, notamment pour établir les bases d'une vraie sécurité régionale.

Q - Mais ces propositions ont déjà été rejetées ! Pouvez-vous les améliorer ?

R - Pourquoi pas, dès lors qu'une discussion est engagée ? C'est le principe même d'une négociation. Notre main reste tendue.

Q - Comment analysez-vous la réaction plutôt virulente de l'opinion iranienne, manifestée dimanche 14 août devant les grilles de l'ambassade britannique à Téhéran ? N'y a-t-il pas un "souverainisme" farouche de ce pays sur la question nucléaire, aggravé par la conscience de son influence accrue dans la région ?

R - L'Iran est une grande nation, qui a déjà joué un rôle important dans l'Histoire. Il n'est pas question de l'humilier, encore moins de lui refuser son droit à l'énergie nucléaire civile. Nous avons discuté avec ce pays depuis deux ans dans un esprit de respect mutuel et avec la volonté d'aboutir. Mais notre souci est que ce Moyen-Orient déjà meurtri ne soit soumis à des facteurs d'instabilité supplémentaires par la menace de la prolifération nucléaire. Je fais confiance à l'Iran, à ses dirigeants, à son peuple et à sa jeunesse, pour comprendre dans quel sens doit s'écrire cette nouvelle page de l'histoire de la communauté internationale. D'autres grands pays, le Brésil, l'Afrique du Sud ou l'Argentine, ont su d'eux-mêmes renoncer au nucléaire militaire sans que leur statut ait diminué du fait de leur attitude pacifique et responsable.

Q - Et si la négociation n'aboutit pas ?

R - J'ai toujours dit qu'une des options possibles était le recours au Conseil de sécurité de l'ONU, et cette éventualité n'a jamais été exclue par les autres Etats. Mais l'essentiel aujourd'hui est de se mobiliser pour que la négociation reprenne.

Q - Les grandes puissances elles-mêmes ne devraient-elles pas désarmer conformément à leur engagement ?

R - Sous l'impulsion du président de la République, la France a joué un rôle majeur dès 1995 en faveur de la prorogation du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Elle ¿uvre en faveur de sa pérennité et de son universalité. En matière de désarmement nucléaire général et complet, elle a pris des mesures unilatérales importantes pour adapter le format de ses forces nucléaires à l'environnement stratégique après la fin de la guerre froide. J'ajoute que la France a signé le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires, le TICE, en septembre 1996. Elle ¿uvre aujourd'hui pour son entrée en vigueur, qui est subordonnée à la ratification de 44 Etats¿ Le seuil n'est pas encore atteint à ce jour.

Q - Il risque encore moins de l'être si l'Iran se retire du TNP, comme il en menace la communauté internationale en cas de recours au Conseil de sécurité !

R - C'est une hypothèse à laquelle je ne veux pas croire. La prolifération nucléaire est un dossier éminemment sensible face auquel chacun des pays membres de la communauté internationale doit faire preuve d'esprit de responsabilité. De ce point de vue, l'Iran peut faire beaucoup pour éviter une telle évolution préoccupante. C'est pourquoi je continue d'en appeler au sens du devoir de chacun. La France reste convaincue que c'est par le dialogue que nous trouverons une solution au problème que nous rencontrons avec l'Iran.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 août 2005)

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