Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO à France 2 le 31 août 2005, sur la rentrée sociale, le chômage, les contrats "nouvelles embauches" et la négociation sur le droit du travail. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO à France 2 le 31 août 2005, sur la rentrée sociale, le chômage, les contrats "nouvelles embauches" et la négociation sur le droit du travail.

Personnalité, fonction : MAILLY Jean-Claude, SICARD Roland.

FRANCE. FO, secrétaire général

ti : Q- Le chiffre du chômage pour le mois de juillet vient de tomber. C'est un bon chiffre, moins 1%, et une quatrième baisse consécutive. Comment expliquez-vous cela ? Est-ce que ce sont les premiers résultats de la politique du Gouvernement, et notamment du plan Borloo de cohésion sociale ?

R- A priori, l'explication vient de deux éléments. D'abord, un nombre de radiations, comme le mois précédent qui a été assez important, de l'ordre de plus de 30.000, 34.000 si j'ai bien noté. Et un deuxième élément, c'est la montée du traitement social du chômage que l'ancien gouvernement avait abandonné et qui est en train de remonter. C'est l'explication essentielle. Parce que, pour le reste, il n'y a pas vraiment de création d'emploi depuis ces derniers mois. Cela a été noté à plusieurs reprises. La croissance de ce deuxième trimestre a été quasi nulle. Donc c'est l'effet du traitement social du chômage. C'est mieux que rien, d'une certaine manière. Mais ce ne sont pas non plus des emplois durables et ça ne booste pas non plus l'activité économique.

Q- Il y a quand même un élément important : J.-L. Borloo avait mis en avant l'apprentissage et on voit que l'apprentissage ça marche. Les chiffres sont bons...

R- Oui, ce sont les contrats d'apprentissage, les contrats de professionnalisation et les contrats aidés. Cela avait été annoncé d'une certaine manière, mais il faut bien comprendre que c'est par ces effets plus les radiations que le chômage baisse, qu'il descend en dessous de 10%. Mais ce n'est pas par de la création d'activité économique et par des créations d'emploi. Il faut donc que la croissance économique soit soutenue, ce qui n'est pas le cas puisqu'au deuxième trimestre, la croissance a été quasi nulle. Donc effectivement, si on veut taper dans le dur, dans le chômage, si on veut créer de vrais emplois et non pas des emplois précaires, il faut qu'il y ait une croissance économique plus soutenue.

Q- Justement, D. de Villepin veut relancer la croissance. Qu'est-ce qu'il peut faire de ce point de vue-là ?

R- D'abord, il va nous faire des annonces demain, mais comme pour le reste, on est informé de rien, sauf ce que l'on peut mire ici ou là dans la presse...

Q- Vous avez pas été consulté ?

R- Non. Mais ce n'est pas un gouvernement qui consulte ! Il décide et après il nous demande notre avis ! Donc, dans dix ans, on peut plus bouger puisqu'on a décidé !

Q-Ca a l'air d'être un reproche !

R- Ah oui, c'est un reproche de méthode en tous les cas. Après sur le fond, le problème est que par exemple, sur un élément clé aujourd'hui, le pouvoir d'achat, les problèmes remontent de partout. C'est le pouvoir d'achat qui va soutenir la consommation. Si les gens ont un peu plus de pouvoir d'achat, ils vont pouvoir consommer, mais ils sont étranglés. C'est alimenté également par le problème de l'augmentation du prix du pétrole. Quand on bosse aujourd'hui, bien souvent on prend sa voiture. Un couple, c'est souvent deux voitures. A la fin du mois, l'augmentation du prix de pétrole est importante. Et on nous annonce en plus que ça va pas diminuer, mais que ça va continuer à augmenter !

Q- La hausse du prix du pétrole, ce n'est pas la faute du Gouvernement !

R- Non, ce n'est pas la faute du Gouvernement en tant que tel, que fait le Gouvernement pour alléger la hausse du prix du pétrole pour les budgets des ménages ?

Q- Qu'est-ce que vous lui demandez alors ?

R- On lui a demandé plusieurs choses. D'abord, il y a un problème de pouvoir d'achat d'une manière globale. Là, on a des demandes auprès du Gouvernement. Je vais prendre notamment un exemple : plutôt que d'annoncer régulièrement des aides, des exonérations fiscales, des exonérations sociales, conditionner ces aides quand il les décide, vis-àvis des entreprises, par des augmentations de salaire, et non pas quand on ouvre les vannes du budget de l'Etat, je dirais un "robinet ouvert", sans demander de contreparties. Sur le pétrole aussi...

Q- La nouvelle patronne du Medef, L. Parisot, a dit qu'on pouvait pas augmenter les salaires, parce qu'il y avait pas de croissance.

R- Elle a dit ça effectivement hier. D'abord, ce n'est pas avec le Medef qu'on négocie les salaires dans le privé, c'est dans les branches. Et ç'aurait été mieux, on lui a dit, qu'elle dise aux entreprises, négociez dans les augmentations de pouvoir d'achat. Ce n'est pas ce qu'elle a dit. Hier, elle a dit effectivement qu'il ne fallait pas s'attendre en gros à des miracles dans le domaine des salaires. Mais on va continuer ! Il y a une mobilisation en cours. On va continuer sur l'aspect salarial. Mais on demande aussi par exemple, pour faire face à l'augmentation du prix du pétrole, que le Gouvernement regarde la prime de transport. C'est une prime qui existe dans deux régions aujourd'hui. Il faut la modifier pour qu'elle puisse bénéficier aux salariés qui travaillent avec leurs voitures,mais qu'il y ait sur la fiche de paie une prime qui puisse compenser effectivement l'augmentation du prix du pétrole.

Q- C'est-à-dire que les employeurs donneraient de l'argent à leurs salariés qui doivent se déplacer pour venir travailler ?

R- Oui, tout à fait, y compris après si on regarde les procédures fiscales... Mais il faut que le Gouvernement prenne une décision concrète vis-àvis des salariés...

Q- Combien demandez-vous à peu près ?

R- Je ne fixe pas. Après, ça se discute. On n'en est pas là, on n'est pas comme le Gouvernement, à dire "voilà c'est comme ça et après, tout le monde applique". On lance l'idée et on demande qu'on puisse en discuter. Alors, cela ne remplace pas les augmentations de salaire, que les choses soient claires, mais c'est un élément particulier vis-à-vis de l'augmentation du prix du pétrole. C'est ce que nous avons déposé, mais pour le moment, pas de retour sur ce genre de choix. Sur le reste, je ne sais pas ce que va annoncer le Premier ministre...

Q- On parle d'une modification de l'impôt sur le revenu, qui serait simplifié. Est-ce que c'est une bonne mesure ?

R- Je ne sais pas, puisqu'on ne sait pas ce qu'il y a de concret dans l'annonce. Est-ce que ça va être fait, est-ce que ça ne va pas être fait ? Il faut une vraie réforme fiscale, mais il faut bien prendre en considération une chose : si on veut que la fiscalité joue son rôle de redistribution et soit perçue de manière équitable, il faut que l'impôt direct ait plus de poids aujourd'hui, donc que l'impôt sur le revenu ait plus de poids aujourd'hui que la fiscalité indirecte, TVA ou la taxe sur le pétrole par exemple...

Q- Donc vous dites qu'il faut augmenter l'impôt sur le revenu ?

R- Cela suppose qu'il n'y ait pas simplement deux ou trois tranches, qu'il y ait plusieurs tranches pour que cet impôt soit progressif. Et cela suppose aussi qu'on supprime beaucoup de niches fiscales. Aujourd'hui, ce sont les classes moyennes qui paient plein pot l'impôt sur le revenu et ceux qui gagnent le plus y échappent d'une manière ou d'une autre en tout ou partie. C'est ça qu'il faut remettre en cause. Dans l'histoire de notre pays, à chaque fois que les inégalités ont été les plus faibles, c'est à chaque fois que l'impôt sur le revenu a été le plus simple, le plus progressif et avec le moins d'exemptions possibles.

Q- Une des pistes du Gouvernement pour améliorer la situation du chômage, c'est simplifier les embauches, c'est simplifier le droit du travail. La CFDT est d'accord pour négocier sur une modification du droit du travail. Est-ce que vous êtes vous aussi d'accord ?

R- Non, le droit du travail n'est pas un objet de négociation...

Q- Vous dites qu'il ne faut pas toucher au droit du travail ?

R- Non, ce n'est pas ce que j'ai dit. J'ai dit que ce n'est pas un objet de négociation. On ne va pas aller négocier avec le Gouvernement le code du travail. Sur l'aspect législatif, c'est le Parlement. Qu'il n'y ait pas de confusion des responsabilités, c'est toujours dangereux pour la démocratie. Ceci étant, le code du travail est déjà remis en cause. Quand le Gouvernement met en place le contrat "nouvelles embauches", c'est une modification importante du code du travail. Quand le Gouvernement décide de retirer les jeunes, les moins de 26 ans, du calcul des effectifs - je ne rentre pas dans le détail, mais cela signifie que demain dans des petites entreprises qui vont se créer, il n'y aura plus de délégués du personnel, c'est ça que ça signifie, au nom du dialogue social ! Ce qui explique que sur ces deux éléments, nous faisons des recours au conseil d'Etat et au Bureau international du travail. Ce sont des remises en cause profondes du code du travail. On ne règle pas le problème du chômage et de la précarité, on ne soigne pas le mal par le mal, en faisant de la précarité supplémentaire. Donc non, ce n'est pas un objet de négociation.

Q- Donc je repose ma question : pas question de renégocier, pas question de toucher le droit du travail aujourd'hui ?

R- Mais à propos du droit du travail, on nous laisse entendre qu'il est figé. Mais ce n'est pas vrai ! Le code du travail a évolué tout le temps ! Qu'il y ait des choses à modifier, bien entendu, y compris par exemple en matière de précarité. Il faudrait qu'il y ait plus de normes, plus de règles et que ces règles soient respectées. Mais ce n'est pas un objet de négociation, on ne va pas dealer le code du travail en disant que l'on va accepter plus de précarité à condition de je-ne-sais-quoi. Ce n'est pas une bonne façon de faire les choses et j'ajoute que le code du travail, c'est au Parlement que ça se discute, même si là, le Parlement a été complètement court-circuité, puisqu'ils sont passés par ordonnance.

Q- On parlait de L. Parisot, la nouvelle patronne du Medef. Vous l'avez rencontrée hier. Est-ce que ça vous change d'E.-A. Seillière ?

R- On n'a pas discuté, on n'a pas négocié hier. C'était l'université d'été du Medef, ils m'avaient invité, j'y suis allé. C'est quelqu'un qui apparemment est direct, c'est plutôt bien. Maintenant, on va la voir dans les semaines prochaines, on va pouvoir regarder sur les dossiers et on jugera la nouvelle équipe du Medef par rapport à ses actes et par rapport aux décisions qu'elle prendra, en matière de négociation en particulier. Par exemple, j'ai demandé hier une négociation sur les relations entre les donneurs d'ordre et les sous-traitants. Et on va voir, dans les semaines, à venir si la nouvelle équipe du Medef veut redonner à la négociation un vrai rôle, au niveau interprofessionnel notamment.

Q- Et vous êtes optimiste de ce point de vue ?

R- Je ne porte pas de jugement a priori. Le premier contact a été bon. Il y a un premier accord qu'on va signer sur le télétravail, sous sa présidence, ui est normatif. Espérons que pour le reste, ça ira. Mais d'une certaine manière, aujourd'hui - les instituts de sondage le montrent -, il y a un mécontentement qui est un mécontentement profond. Il y a un gouvernement qui prend des décisions sans consulter, qui sont des décisions dangereuses. Il ne répond pas jusqu'à aujourd'hui aux questions de pouvoir d'achat. Cela explique pourquoi nous allons nous mobiliser...

Q- Et vous annoncez une rentrée sociale chaude ?

R- Oui, "rentrée sociale chaude" : l'année dernière, c'était plus calme, on l'a annoncé avant l'été. On est en cours de discussion. D'ici quelques jours, la date sera connue et ce sera, je pense, un mouvement unitaire. Cela veut dire que quand l'ensemble des syndicats ne sont pas d'accord avec ce que fait un gouvernement, le Gouvernement doit se poser des questions.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 31 août 2005)

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