Interview de M. Thierry Breton, ministre de l'Economie, des finances et de l'industrie, à "RMC" le 14 octobre 2005, sur la suite du conflit à la SNCM avec d'une part la recapitalisation de l'entreprise, les poursuites judiciaires éventuelles, le non paiement des jours de grève, l'ouverture du capital EDF, sur l'utilisation de l'argent de la privatisation des sociétés d'exploitation des services autoroutiers. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Thierry Breton, ministre de l'Economie, des finances et de l'industrie, à "RMC" le 14 octobre 2005, sur la suite du conflit à la SNCM avec d'une part la recapitalisation de l'entreprise, les poursuites judiciaires éventuelles, le non paiement des jours de grève, l'ouverture du capital EDF, sur l'utilisation de l'argent de la privatisation des sociétés d'exploitation des services autoroutiers.

Personnalité, fonction : BRETON Thierry, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie

ti : J.-J. Bourdin - La SNCM : la facture d'abord. Recapitalisation : 35 millions d'euros, 25 % à la charge de l'Etat, cela fait un peu moins de 10 millions d'euros plus 113 millions d'euros de dettes apurées par l'Etat. Cela va nous coûter cher !

R - Oui, mais c'était prévu, on l'a dit dès le début. La situation de la SNCM est telle qu'aujourd'hui, il était indispensable de la recapitaliser une dernière fois, et de faire en sorte qu'on puisse précisément lui donner les moyens de son développement. C'est ce qui a été fait. Il y avait deux solutions : la première était vraiment une solution qu'on a voulu éviter coûte que coûte, c'était le dépôt de bilan, qui aurait été tragique pour les familles, tragique pour les salariés, qui aurait aussi été plus coûteuse pour l'Etat. Et puis, cette solution qui redonne de l'espoir, qui redonne à l'entreprise la possibilité de redémarrer et qui préserve la très grande majorité des emplois.

Q - Bruxelles va vous donner le feu vert, sans problème ?

R - On a beaucoup discuté à Bruxelles, avant et pendant l'élaboration du plan. Donc, je crois qu'aujourd'hui, avec ce qui est mis sur la table, on a toutes les chances d'avoir une bonne négociation à Bruxelles.

Q - Répétons les engagements qui ont été pris : pas de licenciements secs, pas de démantèlement de la flotte...

R - C'était très important. Pour nous, ces deux points étaient fondamentaux.

Q - Dernière chose - c'est la question aussi qu'ont posée tous ceux qui ont fait grève - : est-ce que les repreneurs ne vont pas se désengager au bout de cinq, six ou sept ans ?

R - Il y a deux partenaires aujourd'hui : le premier, c'est Connex, qui est un partenaire industriel, qui sera l'opérateur. Lui a vocation, évidemment, à rester très longtemps puisque Connex-Veolia est un opérateur dans de très nombreux endroits en France. Il a donc vocation à intervenir sur des périodes très longues - dix, vingt, trente ans. Et puis, il y a un partenaire financier, qui, lui, peut-être, aura vocation, à terme, à vendre ses parts. On verra à ce moment-là comment on recomposera, sans doute avec un capital encore plus industriel.

Q - Chantage, violence, piraterie : on aura tout vu au cours de ce conflit. Est-ce qu'il y aura des poursuites judiciaires ?

R - Il y a deux côtés dans le conflit : il y a le premier que vous venez d'évoquer, et évidemment, celui-ci appartient désormais à la sphère judiciaire et donc, elle traitera ces éléments et ce dossier comme ils méritent de l'être. On les a condamnés, même fortement. Et puis, il y a le second, qui a été la négociation, la lutte syndicale ; cela a pris beaucoup de temps, un peu trop peut-être. Vingt-trois jours, c'est long, mais tout ceci est derrière nous maintenant.

Q - Ce qui veut dire qu'A. Mosconi et peut-être d'autres syndicalistes risquent d'être poursuivis ?

R - Je ne peux pas me prononcer là-dessus. Ce que je sais, c'est qu'aujourd'hui, on a eu quand un dialogue qui a été un dialogue pédagogique, un dialogue construit, un dialogue nourri. Et puis, après cela, avec D. Perben, on a dit : "voilà, maintenant, ce qui est mis sur la table, il faut vous décider". On a appelé à la responsabilité des uns et des autres. Très bien, ils ont exercé leurs responsabilités dans le sens de l'intérêt de l'entreprise.

Q - Le paiement des jours de grève ?

R - On a été très clairs, le Premier ministre l'a rappelé : il n'y aura pas de paiement des jours de grève. C'est la loi du genre, il faut l'accepter.

Q - Vous savez qu'à la SNCM, il y a une pratique dont on parle peu. Une pratique qui veut que les jours de grève soient divisés en deux. Une moitié reportée sur les vacances - par exemple, douze jours décomptés sur des congés payés, une autre moitié non payée, mais retranchée sur plusieurs mois, pour éviter une perte d'argent. Est-ce comme cela que cela va se passer ?

R - Je ne connais pas cette pratique. Ce que je sais, c'est que le principe, et je le redis, c'est que les jours de grève ne seront pas payés. Maintenant, s'il y a des cas particuliers à étudier, il appartiendra au président de l'entreprise de trouver les solutions, mais les jours de grève ne seront pas payés.

Q - Oui ou non, est-ce le Premier ministre a passé un deal avec B. Thibault qui ne veut pas d'une introduction en Bourse d'EDF ?

R - Je n'ai jamais entendu parler de ceci, ni de près ni de loin. Jamais ! Je n'ai jamais entendu parler... Donc, je pense que si cela avait été le cas, compte tenu du fait qu'on se parle beaucoup avec le Premier ministre, je l'aurais su.

Q - L'ouverture du capital d'EDF, c'est pour quand ?

R - Le Premier ministre a rappelé dans son discours de politique générale, début juin, qu'il était indispensable qu'EDF, qui est une grande entreprise, puisse avoir les moyens de son développement. Et pour ce faire, il a indiqué qu'EDF allait ouvrir son capital - je suis très précis, là - non pas pour vendre des actions et renflouer les caisses de l'Etat, mais pour faire en sorte que les moyens qui seront ainsi récupérés soient réinvestis en intégralité dans l'entreprise. C'est ce qu'on appelle une "augmentation de capital". Donc ça, c'est le principe. Maintenant, les modalités : il faut que l'entreprise soit prête, c'est un travail très important, c'est une augmentation de capital très significative, puisqu'on parle de 5, 6, 7, 8 milliards d'euros - cela fait quand même, et je m'excuse de le dire encore en anciens francs, de l'ordre de 50 milliards de francs. Donc, ce serait une augmentation de capital très importante, et tellement importante qu'en fait, c'est une opération qui se fait sur les marchés financiers. Il faut la préparer, c'est compliqué. On a indiqué que la fenêtre que l'on visait, c'était à l'automne ; l'automne, c'est entre le 21 septembre et le 21 décembre. Il y a encore un certain nombre d'éléments qui ne sont pas totalement à notre disposition, notamment la finalisation du contrat des missions de service public, qui sont très importantes pour EDF, et puis aussi son plan pluriannuel, parce que si jamais on procède ainsi, c'est exclusivement pour permettre à EDF d'augmenter ses fonds propres et de pouvoir réinvestir encore plus en France, parce que la crise de l'énergie - on en parlera peut-être - est un vrai problème. On a une chance formidable, en France, c'est notre programme nucléaire et EDF. Il faut lui donner les moyens d'aller encore de l'avant.

Q - Donc, l'ouverture du capital, c'est avant la fin de l'année ?

R - On essaye de nous enfermer. Moi, j'en ai fait beaucoup dans ma vie ; il se trouve qu'avant d'être ministre, j'ai été également chef d'entreprise et que j'ai fait, pour l'Etat en particulier - parce que j'ai dirigé des entreprises pour le compte de l'Etat -, de très nombreuses opérations d'augmentation de capital de cette nature. On ne peut jamais l'annoncer à l'avance, cela dépend de tas de paramètres, des marchés financiers, des paramètres qu'il faut intégrer. Donc, aujourd'hui, nous avons comme objectif de le faire dans les meilleurs délais.

Q - D. de Villepin annonce qu'il comptait signer dans les prochains jours un contrat de service public avec EDF, dans le cadre du processus d'ouverture de son capital...

R - Voilà, c'est l'avant-dernier élément qui nous manque. Et puis ensuite, le dernier, c'est le plan d'investissement pluriannuel qui légitime et qui rend nécessaire, précisément, cette injection de capitaux propres.

Q - Ouverture de capital à hauteur de 15 % ?

R - Au maximum.

Q - Maximum 15 %. Des actions seront-elles proposées aux particuliers ?

R - Si vous voulez, par ce processus, l'entreprise va émettre des actions nouvelles et donc, elles seront proposées à l'ensemble des investisseurs, et en particulier aux particuliers.

Q - Je reviens pour une petite parenthèse sur la SNCM et les jours de grève. D. de Villepin affirme que les jours de grève ne seront pas payés, comme vous, évidemment. Mais il a indiqué que des aménagements seront trouvés pour les salariés.

R - C'est ce que je vous disais. Encore une fois, s'il y a des cas particuliers, il appartient, comme c'est le cas dans toutes les entreprises, de discuter avec le président d'entreprise et son directeur des ressources humaines, des cas particuliers, s'il y en a. Mais le principe qui sera strictement adopté, c'est-à-dire pas de paiement des jours de grève.

Q - Où ira l'argent de la privatisation des autoroutes ?

R - Sur ce sujet, il faut peut-être un tout petit peu de pédagogie à nouveau. Je rappelle que ce ne sont pas les autoroutes qu'on privatise, le macadam reste propriété de l'Etat...


Q - Ce sont les sociétés...

R - ... D'exploitation des services autoroutiers. Quand on est sur une autoroute, vous voyez souvent des personnels qui sont là, qui sont, du reste, très compétents, qui accompagnent les automobilistes dans leur voyage, dans leur parcours sur l'autoroute. Ce sont donc ces sociétés de services. Il y en a trois aujourd'hui, elles sont du reste toutes les trois cotées en Bourse, et donc, aujourd'hui, elles sont gérées de façon indépendante, comme toute société de services cotée. Qu'est-ce qu'on a voulu faire ? On a voulu en sorte d'optimiser ce patrimoine qui est logé aujourd'hui dans les actions détenues par ces entreprises. Je rappelle un point important : ce n'est pas le contribuable qui a financé les autoroutes car ces trois sociétés autoroutières ont financé les infrastructures uniquement par l'emprunt, ce qui fait que ces sociétés sont déjà très endettées. Il y a 20 milliards d'euros de dettes, aujourd'hui, portées par ces trois sociétés. On estime qu'on pourra récupérer, par la cession des titres détenus par l'Etat dans ces trois sociétés, peut-être 10, 12, certains disent 14 milliards d'euros. Enfin, disons entre 10 et 14 milliards d'euros, ce qui est un montant très important. Et donc, l'idée, c'est d'en prendre une partie très significative, un peu plus de 4 milliards d'euros, pour les réinjecter immédiatement dans l'économie, dès aujourd'hui, c'est-à-dire accélérer le déploiement, le développement des infrastructures, c'est-à-dire réinvestir davantage et utiliser le solde pour le désendettement. Parce qu'aujourd'hui, la dette de la France, qui est près de 1.100 milliards d'euros, c'est un poids considérable. Il faut dorénavant que tous les ans, tous les gouvernements - celui-ci bien entendu, D. de Villepin l'a dit, c'est une de nos priorités, mais tous ceux qui nous succèderont - devront désormais s'attaquer au problème de la dette, car on n'a pas le droit de laisser un tel héritage à nos enfants.

Q - Combien pour la dette ? 80 % ?

R - Non, en gros, on a 4 milliards d'euros pour les infrastructures, c'est un impondérable. Et puis, le reste, on verra, mais ce sera peut-être, je ne sais pas, 7, 8, 9, 10 milliards. On verra, encore une fois, en fonction de ce qu'on obtiendra in fine.

Q - Nous sommes sur la route, eh bien parlons de l'essence ! La hausse du prix du pétrole, finalement, cela ne vous a pas rapporté grand-chose. Cela coûte même au budget de l'Etat, si j'ai bien compris : 586 millions d'euros de surplus de recettes de TVA, mais 650 millions d'euros de pertes liées à la TIPP. Cela veut dire qu'il n'y aura aucune redistribution.

R - Il n'y a pas, en tout cas, de reliquat positif. C'est un dossier extrêmement lourd pour le ministre de l'Economie et des Finances que je suis. Je me suis impliqué très fortement, à titre personnel, sur ce dossier, parce qu'aujourd'hui, l'énergie est un problème qui va être le problème numéro 1 de notre pays pour les décennies à venir. Donc c'est un sujet absolument majeur. Il faut que nos auditeurs le comprennent : on est rentré dans une période qui est pratiquement de se préparer à l'après-pétrole. Je pense que nos enfants le verront, peut-être nous aussi, c'est-à-dire qu'à partir de 2030, les réserves de pétrole vont vraiment commencer à s'amoindrir très significativement. Il faut donc commencer à mettre des énergies de substitution en place. Il faut aussi que nos comportements changent, parce que, qu'on le veuille ou non, nous sommes maintenant dans une période longue de pétrole cher, et donc d'essence chère. Donc, il faut se donner tous les moyens pour que le consommateur ne soit pas pénalisé. Qu'ai-je fais pour cela ? J'ai convoqué l'ensemble des pétroliers à Bercy, il y a quelques semaines, et je leur ai demandé de faire un effort considérable, important. D'abord, de réinvestir très significativement en France pour les énergies renouvelables, pour commencer, grâce aux profits qu'ils font, à préparer les énergies de demain, les moteurs hybrides, les nouvelles technologies, l'ensemble des éléments qui fait que l'on consommera et on roulera différemment.

Q - Pourquoi ne pas permettre aux Français de mettre de l'huile de colza ou de tournesol dans leur réservoir ?

R - Aujourd'hui, tous ces sujets sont à l'étude, on n'a pas de tabou. Et précisément, on est pour essayer de commencer à préparer cet après-pétrole. Pour ce qui concerne les prix, on a obtenu le fait que les pétroliers ne répercuteraient pas la hausse, pas avant trois semaines en tout cas, et par contre, dès qu'il y a des baisses, qu'elles soient répercutées immédiatement. J'ai le plaisir de vous dire que pour la première fois, depuis les trois-quatre dernières semaines, où l'on a mis ce système en place, il a été appliqué à la lettre.

Q - C'est un début, timidement ?

R - Je reconnais que ce n'est pas encore énorme, mais en tout cas, c'est un début. Mais croyez-moi, on se bat à fond pour faire en sorte que cela aille plus vite. C'est un bon début. J'ajoute que l'ensemble des consommateurs - et nos auditeurs doivent le savoir - peuvent avoir désormais accès - il suffit de se connecter sur le site Internet du ministère de l'Economie et des Finances -, tous les lundis soir et les mercredis soir, à la liste des prix de tous les distributeurs en France ; c'est une première. Comme ça, on peut aussi faire jouer la concurrence ; la concurrence, c'est efficace pour faire baisser les prix.

(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 14 octobre 2005)

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