Interviews de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Parisien" et à Europe 1 le 7 octobre 2005, sur la personnalité et la méthode de Dominique de Villepin, Premier ministre, concernant notamment le conflit à la SNCM, la mobilisation sociale, le projet de budget pour 2006 et l'ouverture des négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. François Bayrou, président de l'UDF, dans "Le Parisien" et à Europe 1 le 7 octobre 2005, sur la personnalité et la méthode de Dominique de Villepin, Premier ministre, concernant notamment le conflit à la SNCM, la mobilisation sociale, le projet de budget pour 2006 et l'ouverture des négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE.

Personnalité, fonction : BAYROU François, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. UDF, président

Circonstances : Intervention télévisée de Dominique de Villepin, Premier ministre, à l'émission "A vous de juger" de France 2 le 6 octobre 2005

ti : Q - Dominique de Villepin vous a-t-il convaincu, hier ?

François Bayrou. Sa prestation m'a rappelé la chanson de Dalida " Paroles, paroles ". Il est très loin des réalités. Rien qui traduise vraiment ce que les gens vivent. Il s'est borné à énumérer des idées que l'on a entendues trente fois depuis trente ans. Le crédit formation tout au long de la vie, la deuxième chance, la validation des acquis... Des idées très sympathiques, mais que l'on a entendues de tous les gouvernements. Jacques Chirac les avait reprises en 1995.

Q - Il ne répond donc pas, selon vous, aux inquiétudes du pays ?

François Bayrou. Il ne parle pas de la vie de tous les jours. Il ne parle pas la langue que les Français parlent entre eux. Il y a quelque chose d'énarchique dans tout cela. Le partenariat, le clan, la priorité... Tous ces mots-là sont des mots dont on a soupé car ils ne changent rien.

Q - Vous approuvez le Premier ministre quand il affirme qu'il ne veut pas mettre le modèle social " à la casse "...

François Bayrou. Mon approche est différente. Il ne faut pas rompre avec notre modèle comme le veut Sarkozy, il faut le reconstruire.

Avec Villepin, j'ai l'impression d'entendre les mêmes phrases comme si c'était la première fois qu'on les prononçait et comme s'il n'était pas au pouvoir lui-même depuis trois ans. Il parle du gouvernement précédent comme s'il n'en avait pas été membre.

Q - Comme vous, Villepin veut sortir de ce qu'il appelle les " clivages stérilisants "...

François Bayrou. Entre dire et faire, il y a un gouffre. Lui, je le ressens comme étant uniquement dans le discours.


Q - Est-ce un homme de rupture ? Dominique de Villepin dit que la rupture, il l'a faite sur le chômage.

François Bayrou. C'est une plaisanterie. La seule nouveauté qu'il ait conduite dans la lutte contre le chômage, c'est un contrat de précarité pendant deux ans. C'est la poursuite de toutes les politiques antérieures. Cela ne touche à rien de fondamental sur le chômage. Autre exemple du même ordre : " l'an prochain, nous aurons 6 milliards de déficit de la Sécurité sociale au lieu de 12 ". C'est déjà ce qu'on nous promettait pour cette année.


Propos recueillis par Bernard Mazières


(Source http://www.udf.org, le 11 octobre 2005)


[intervew à Europe 1]

Q- Au nom d'un gaullisme rénové, mâtiné de croissance sociale, D. de Villepin se dit ni tout à faut de droite ni de gauche pour mieux rassembler. Est-ce qu'il marche sur les plates-bandes du centre ?

R- J'ai trouvé cette émission essentiellement verbale : des mots et des mots et encore des mots, des paroles extrêmement loin des réalités.

Q- Vous ne me répondez pas.

R- Attendez, laissez-moi vous dire mon jugement sur l'émission. J'ajoute que lorsque D. de Villepin parle de social, ce qui est en effet, pour moi, une préoccupation, on a vu devant les quatre Français qui étaient en situation difficile, à quel point il y avait un gouffre entre le social dans les mots du pouvoir et le social dans la réalité. Quand la jeune femme qui était là lui dit : "Un contrat de 13 heures, est-ce que c'est un emploi", et qu'il n'a pas d'autre chose pour répondre que d'invoquer un éventuel contrat "nouvelles embauches" dans une autre région et qu'il ajoute :"j'ai saisi le... comment est-ce qu'il appelle cela ? Le Conseil d'orientation pour l'emploi, il y avait là quelque chose...

Q- Est-ce que vous l'avez trouvé quand même créatif et convaincant ou créatif, sinon convaincant ?

R- Non, je ne l'ai pas trouvé convaincant, j'ai trouvé que c'était comme d'habitude, comme depuis des années et des dizaines d'années, que c'était les mêmes mots. A un moment, dans l'émission, on a passé J. Chirac en 1995, cela durait 15 secondes et cela disait tout. Il disait "la priorité de mon Gouvernement sera l'emploi". Exactement ce que l'on répète maintenant. On a parlé de formation tout au long de la vie... [inaud].

Q- F. Bayrou, on peut aussi dire pour vous que c'est comme d'habitude, parce que quand vous critiquez, vous proposez rarement...

R- Si vous m'interrogez sur ce que je propose, je le ferai avec plaisir. Vous m'avez demandé si je l'avais trouvé convaincant sur le terrain du social, je vous réponds que je l'ai trouvé, sur le terrain du social, dans le verbe, dans les mots, dans les concepts, et très loin des réalités.

Q- Et quand il se définit comme un frontalier, marche-t-il sur les plates-bandes du Centre : ni de droite ni de gauche ?

R- Nous verrons dans les mois qui viennent ce qu'il en est. Je ne crois pas que cette méthode qui a été choisie soit la méthode pour changer les choses en France et si le Centre a une sens, c'est qu'il veut changer les choses en France, naturellement le paysage politique mais aussi la réalité de la vie des gens.

Q- Et pour en sortir, il faut attendre 19 mois ou vous avez un moyen d'aller plus vite, vous ?

R- Non, je ne connais aucun moyen d'aller plus vite qu'un nouveau contrat avec les Français. Raison pour laquelle je n'ai jamais cru que ce Gouvernement pourrait ouvrir une nouvelle époque.

Q- Vous m'avez dit de vous poser des questions directes pour savoir ce que vous proposez : les ports de Marseille et de Bastia sont paralysés, faut-il les débloquer, comme le demande L. Parisot pour sauver les entreprises qui sont aux abois ?

R- La liberté du travail et la liberté de circulation en France sont des
libertés fondamentales.

Q- Ce sont des mots...

R- C'est le devoir de l'Etat de les faire respecter.

Q- Comment ?

R- En faisant ce qu'il faut du point de vue de l'ouverture et de la libération des ports.

Q- S'il le faut, même par les moyens dont dispose l'autorité de l'Etat ?

R- L'Etat, c'est à cela que ça sert.

Q- Vous avez vu que les marins corses rejettent les propositions Villepin-Breton, qu'ils renforcent le blocus de Marseille et de la Corse ; s'agit-il d'un suicide collectif en direct - comme le disait hier ici le sénateur N. Alfonsi ?

R- Ce n'est pas loin de ça. On a une société qui est en situation de choc du point de vue de ses finances, cette société a des concurrents privés qui marchent, qui, en tout cas, aujourd'hui, ont l'air de marcher. Il faut faire quelque chose. Le Gouvernement a proposé une solution ; s'il y a une autre solution sur la table, qu'on la regarde mais que l'on ne passe pas au blocage généralisé, parce que le blocage généralisé, c'est une thrombose, et, à terme, un accident grave.

Q- Sur ce plan-là au moins, vous pouvez soutenir la décision du Gouvernement ? Un tour de table, l'entreprise qui gère... On ne peut pas monter à 51 % du capital à cause de l'Europe, etc.

R- Non. Notons que c'est la troisième proposition qui a été faite par le Gouvernement dans la semaine.

Q- Là, il n'en peut plus. T. Breton a dit qu'il n'y en a plus.

R- Pour moi, il n'y a qu'une zone sur laquelle il faut une clarté absolue, c'est combien vaut cette entreprise. Mais pour le reste, le montage proposé par le Gouvernement ou tel autre, avec la présence de l'Etat, la présence des salariés et la présence du privé me va.

Q- Après les manifestations du 4 octobre D. de Villepin, hier, a invité, dans l'émission de France 2, les syndicats à Matignon pour parler de l'emploi et des salaires, mais il ne dit pas encore quand, il ne dit pas si c'est tous ensemble, ou les uns après les autres ; il ne rappelle que les finances publiques sont en déficit mais il le fait comprendre. C'est un peu "parlons-nous", c'est le dialogue, mais en l'occurrence, c'est le dialogue avec quoi dans la poche, à votre avis ?

R- Je l'ignore complètement. Ce que j'ai entendu du Premier ministre, l'idée de deuxième chance, troisième chance, l'idée de formation tout au long de la vie, nous l'avons entendu depuis vingt-cinq ans. Peut-être depuis trente ans, parce que c'est probablement Chaban qui avait le premier - c'est dire que ce n'est d'hier - à évoquer de pareilles idées. C'est abstrait et loin des gens.

Q- F. Hollande est intervenu en dialogue dans l'émission. Il a repris la proposition faite ici par F. Chérèque, à Europe 1 et à TV5, de demander aux entreprises dont on allége les charges, 22 milliards d'euros, des contreparties en matière d'emploi et de salaire. L'idée est-elle bonne ?

R- J'ai trouvé ce moment très drôle. D'abord parce qu'on voyait bien qu'ils sont de la même promotion, de la même école, toujours la même et pas eux seulement, il y en avait d'autres. Et puis deuxièmement, quand F. Hollande, l'air offusqué, a dit "mais vous avez 22 milliards d'exonération de charges pour les entreprises, comment est-ce possible !", c'est lui qui l'a établi, c'est le PS qui a établi ces exonérations de charges en grande partie ou en majorité, vous le savez, parce que c'était la contrepartie des 35 heures. Alors contreparties, il y a déjà eues : c'était les 35 heures. Cette manière d'oublier aujourd'hui ce que l'on a fait hier, ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre, me semble-t-il, la situation qui est grave en France.

Q- D. de Villepin dit "la mission et la fonction changent un homme"...

R- C'est possible, je ne dis pas le contraire.

Q- Si vous étiez à Matignon ou ailleurs, avec la France économique et syndicale telle qu'elle est, est-ce que vous ne parleriez pas différemment ? Aujourd'hui, vous parleriez comme eux.

R- Non, en rien. Je parlerais différemment du Gouvernement, parce que la première chose que je dirais, c'est la vérité sur la situation de la France. Tout le mois de septembre a consisté à annoncer des cadeaux, en particulier des cadeaux fiscaux pour un très petit nombre de Français, et à annoncer des mesures dont on n'a pas le premier euro. On a annoncé 10 milliards de dépenses ou d'allégements fiscaux et on n'a pas le premier euro de tout cela. Tant que l'on ne dira pas, face à face, durement, aux Français quelle est la dure situation du pays, il n'y aura pas de prise de conscience parmi notre peuple de ce qu'il convient de faire pour en sortir. Songez qu'on a dépassé 1.100 milliards de dettes, on va maintenant vers 1.200 milliards de dettes affichées.

Q- Est-ce que l'UDF va voter le budget 2006 ?

R- Permettez-moi de finir ma phrase, je vous réponds après. Je parie qu'avant la fin de l'année, on va découvrir que la dette de la France est beaucoup plus importante que ce qu'on ne croit.

Q- Surtout avec une croissance à 1,5 %...

R- Peut-être plus de 2.000 milliards. Et donc, cela veut dire que chaque Français, chaque famille française, a sur les épaules peut-être 80.000 ou 100.000 euros à rembourser. Peut-on continuer ainsi ? Et quand vous me dites "parleriez-vous différemment ?". Oui monsieur Elkabbach, je parlerais différemment, je dirais la vérité aux Français sur la situation.

Q- Est-ce que vous voterez le budget 2006 avec l'UDF ?

R- Je vous le dirai au moment où le vote aura lieu. Pour moi, un budget, cela se juge d'abord à sa fiabilité. Est-ce que le budget est fiable, est-il sincère ? Est-ce que les chiffres sont vrais ?

Q- Quelle est votre réponse ?

R- Aujourd'hui, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a énormément de points d'interrogation sur ce sujet, mais sur chacun des chapitres de jugement du budget, nous établirons notre diagnostic et nous le rendrons public.

Q- Vous avez noté que D. de Villepin dit à l'adresse, peut-être, peut-être, de N. Sarkozy, que le ministre qui se déclare candidat pour 2007 doit quitter le Gouvernement. A votre avis, est-ce déjà un avertissement ou est-ce une manière de pousser vers la sortie Nicolas, dont on sait qu'il a l'intention d'être candidat à la présidence en 2007 ?

R- Puis-je poser une question subsidiaire ? Et le Premier ministre qui se déclare candidat à la présidence de la République ? Lui aussi est dans la même situation.

Q- Vous voulez qu'il se mette dehors...

R- Je crains...

Q- Qu'il s'en aille pour faire campagne !

R- Je crains qu'à ce moment-là, le Gouvernement ne se retrouve - comment dirais-je ? - un peu déshabillé.

Q- Mais vous avez vu que lui refuse de se déclarer pour 2007, cela se fait tout seul.

R- Voilà.

Q- On assiste à un bras de fer entre...

R- C'est un jeu de rôles, soyons clairs.

Q- Oui, vous aussi vous avez votre rôle.

R- Mais je ne suis pas membre du Gouvernement.

Q- Mais pas sur ce même théâtre.

R- J'ai refusé d'être membre du Gouvernement parce que je pensais que l'on serait dans la situation où nous nous trouvons aujourd'hui. Je pensais qu'il était inéluctable que cette situation se crée.

Q- Je voudrais vous parler de l'Europe, avant qu'on aille. On assiste à un bras de fer entre le président Chirac et J.-M. Barroso. Le président de la Commission européenne peut-il, comme il le fait, hausser le ton et répliquer vertement à un chef d'Etat ? Est ce bon augure, est-ce un bon signe ?

R- Il y a eu deux événements cette semaine. Le premier, c'est celui que vous citez : Barroso-Chirac. Moi, je suis opposé à ce que les gouvernants français aillent constamment chercher un bouc émissaire à Bruxelles. Ils passent leur temps à pointer du doigt Bruxelles pour dire : c'est leur faute si nous avons des problèmes. En l'occurrence, l'Europe n'a pas de compétences sociales, parce qu'on lui a refusé cette compétence. Alors, arrêtons de raconter des histoires. Cela rend un mauvais service à l'Europe, donc mauvais service à la France. Il y a eu un deuxième événement, c'est l'échange que vous avez vu entre J. Chirac et le Premier ministre turc, M. Erdogan. On a accepté d'ouvrir les négociations d'adhésion avec la Turquie contre l'avis majoritaire du peuple français, et sans consultation du Parlement. Ce qui est inimaginable pour moi ! Et le Président a fait une grande démonstration pro turque, dans laquelle il a dit : "il faudra qu'ils acceptent de changer leur modèle pour rentrer chez nous". Il a ramassé un revers de M. Erdogan qui est une des plus grandes vexations que l'on ait pu imaginer...

Q- C'est un ingrat M. Erdogan ! On le soutient et...

R- Oui. Mais parce qu'on ne voit pas qu'il y a un modèle turc, et que ce modèle turc a bien l'intention de se manifester sans dans son être, et donc il me semble qu'il y avait là matière à réfléchir.

Q- Concrètement, si vous présidez ou si vous gouvernez la France, opposez-vous tout de suite le veto de la France, et vous partez ?

R- L'affaire de l'adhésion de la Turquie n'est plus affaire de veto. Les négociations sont ouvertes. Désormais, c'est une période de dix ans qui s'est ouverte dans laquelle...

Q- Oui mais avec des rendez-vous permanents sur chacun des 35...

R- ...dans laquelle j'espère que la France aura le caractère qu'elle n'a pas eu jusqu'à maintenant.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 11 octobre 2005)

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