Interview de M. François Baroin, ministre de l'outre-mer, dans le "Journal de l'Île de la Réunion" le 17 octobre 2005, sur la situation de l'emploi aidé, les mesures de défiscalisation du projet de loi de finances 2006 et sur le transport aérien vers les DOM. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Baroin, ministre de l'outre-mer, dans le "Journal de l'Île de la Réunion" le 17 octobre 2005, sur la situation de l'emploi aidé, les mesures de défiscalisation du projet de loi de finances 2006 et sur le transport aérien vers les DOM.

Personnalité, fonction : BAROIN François.

FRANCE. Ministre de l'outre-mer

ti : Journal de l'Île de la Réunion : Vous étiez à la Réunion en juillet dernier. Vous y êtes de nouveau aujourd'hui pour deux jours. Ce sera d'ailleurs la énième visite d'un ministre de l'Outre-mer. Or, le taux de chômage ne baisse pas pour autant. Pire, des milliers de contrats aidés vont se terminer fin 2005 et début 2006. Comment comptez-vous régler ce problème ?

François Baroin : Tout d'abord, je me réjouis de me rendre à la Réunion et d'y consacrer plus de temps que lors de ma dernière visite où il était surtout question de la conférence des chefs d'Etat de l'océan Indien à Madagascar en présence du Président de la République. Je suis heureux de prendre le temps de discuter avec les élus qui me présenteront leurs projets et, naturellement, de recevoir toutes celles et tous ceux qui, à un titre ou un autre, souhaitent s'entretenir avec le représentant du gouvernement sur les sujets prioritaires. Et l'emploi en fait évidemment partie. Les chiffres on les connaît. Mais c'est vrai que c'est à la fois le paradoxe réunionnais et en même temps une source de réflexion positive. Il y a un taux de chômage élevé qui, il faut le noter, a diminué depuis 3 ans de 20 % même s'il reste encore trop fort aujourd'hui. Mais il y a également un taux de croissance, qui est le plus fort en Outre-mer et en France. Plus de 6 % de croissance. A la Réunion, il y a aussi le plus fort taux de création d'emplois année après année - plus de 3 000 en 2004 - dans le secteur marchand. C'est assez considérable.

Journal de l'Île de la Réunion : Soit, mais pour l'instant, la seule solution pour éviter la casse, c'est tout de même l'emploi subventionné ?

François Baroin : La question des emplois aidés est une question majeure. Elle a été relayée par les élus locaux. Tout d'abord, les CES et CEC ont été prolongés d'une année supplémentaire (2005) Outre-mer contrairement à la métropole, qui a abandonné ce dispositif dès le 1er janvier 2005. La question des emplois aidés non marchands fait l'objet de toutes les attentions, c'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons longuement discuté avec Jean-Louis Borloo pour voir de quelle manière il y aurait une continuité entre les dispositifs traditionnels aidés actuels et la montée en charge des nouveaux dispositifs d'emplois dans le secteur non marchand. Les titulaires d'emplois aidés doivent être assurés que personne ne sera laissé sur le bord du chemin. En effet, l'effort financier du ministère de l'Outre-mer sera du même niveau en 2006 qu'en 2005 dans le cadre d'un nouveau contrat d'accompagnement à l'emploi (se substituant aux CES et aux CEC pour les nouveaux contrats conclus, à partir du 1er janvier prochain). Le CAE permet toutes les souplesses nécessaires pour faire face à la réalité, grâce à une gestion locale adaptée aux besoins du terrain (communes et associations).


Journal de l'Île de la Réunion : Il est vrai que sur les 10 à 15 000 contrats d'avenir promis en décembre dernier par le ministre Jean-Louis Borloo, 394 seulement ont été signés. Un véritable échec ?

François Baroin : On est évidemment loin du compte. Mais ce chiffre représente un objectif vers lequel il faut tendre. C'est bien l'objectif que des assouplissements successifs aient été apportés au dispositif "contrats d'avenir" (Borloo) et ils devraient porter leurs premiers fruits dans les prochaines semaines, sachant que le tiers des actuels CEC-CES sont, d'ores et déjà, éligibles à cette mesure. Il est également important de souligner qu'une mobilisation des collectivités est également nécessaire pour faire les demandes pour les conventionnements...

Journal de l'Île de la Réunion : Mais les maires vous diront que les finances de leur collectivité sont déjà très exsangues !

François Baroin : Oui, mais le subventionnement des emplois aidés est assez conséquent en la matière. Dans certains cas, on arrivera à 75 % de prise en charge par l'Etat. C'est vrai que c'est toujours difficile de passer d'un système à un autre, d'abord parce qu'il y a des interrogations et des inquiétudes qui peuvent être soulevées de la part des personnes qui sont des contractuels. Il faut donner la priorité aux publics les plus en difficulté. Raison pour laquelle nous avons absolument besoin des acteurs de terrain pour nous dire là où il faut qu'on les accompagne en priorité.

Journal de l'Île de la Réunion : Outre cette "solution provisoire qui dure" des emplois aidés, avez-vous personnellement réfléchi à un modèle de développement économique pour la Réunion ? Nicolas Sarkozy a insisté lors de son séjour dans l'île sur la nécessité "d'un développement différencié" pour chaque dom, et il a été longuement applaudi par l'UMP local. Etes-vous de son avis ?

François Baroin : Je l'avais moi-même dit lorsque je suis venu la première fois à la Réunion. C'est un département qui a un taux de chômage important, mais en même temps, un taux de croissance et une création nette d'emplois dans le secteur marchand. C'est tout l'enjeu inscrit dans la loi de programme et de l'engagement du gouvernement : passer d'une politique d'assistance trop exclusive à une politique de développement plus déterminée. Je crois que la Réunion, de ce point de vue, comme dans beaucoup d'autres secteurs, peut effectivement être un modèle

Journal de l'Île de la Réunion : Votre prédécesseur Brigitte Girardin avait dit que "les patrons réunionnais parlaient la bouche pleine". Les élus réunionnais sont-ils, selon vous, des "pleureurs" qui feraient mieux d'utiliser à bon escient l'argent public ?

François Baroin : Jamais je n'ai dit ça et jamais je ne le dirai. J'ai une immense admiration pour les acteurs réunionnais. Je suis frappé par leur vigueur et leur très grande franchise. J'apprécie cet état d'esprit. On n'est pas d'accord, on se dit les choses. Il y a un problème, on le dit, parfois brutalement, et après tout, ça efface toute hypocrisie. J'aime ce caractère direct et franc, qui est la base de relations humaines saines.


Journal de l'Île de la Réunion : En parlant d'argent, une grosse inquiétude plane actuellement sur le volet défiscalisation que le gouvernement préconise de réformer outre-mer dans le cadre du projet de loi des finances 2006. Etes-vous en mesure aujourd'hui de rassurer les élus domiens en leur disant qu'il n'y aura pas de plafonnement spécifique des investissements ?

François Baroin : Le budget de l'Outre-mer s'inscrit dans le cadre général du budget de l'Etat, avec les difficultés que vous savez : les finances de l'Etat ne vont pas bien et la recherche d'économies budgétaires est une nécessité. Mais elle ne doit pas se faire aux dépens de l'emploi, surtout Outre-mer. Ce que je peux dire c'est que les engagements pris dans le cadre de la loi Girardin doivent être respectés. Concernant les modalités du respect de ces engagements, elles sont actuellement l'objet du débat parfaitement légitime, car tout dispositif peut être amélioré pour plus de justice ou d'efficacité. C'est le rôle du débat parlementaire. Je crois aux vertus du débat parlementaire pour trouver une solution avec un objectif politique qui est le mien : ce qui a été dit sera respecté.

Autrement dit, pas d'inquiétude à avoir sur le volet défiscalisation ? Ce qui compte, c'est ce qui marche. Ce qui marche, c'est l'efficacité d'un dispositif qui est nécessaire pour l'Outre-mer. C'est-à-dire des avantages fiscaux pour mobiliser des investissements pour créer de la richesse, créer des emplois et créer du développement durable. C'est autour de cela et de ces grands principes que l'on doit adapter les techniques budgétaires pour atteindre ces perspectives. C'est ce qui sera proposé dans le projet 2006 de loi des finances pour l'Outre-mer dans le cadre de la réforme de notre organisation financière qui entre pour la première fois en vigueur et repose désormais sur une logique de résultat de l'action publique.

Journal de l'Île de la Réunion : Qui dit défiscalisation dit aussi logement, l'autre grande préoccupation à la Réunion, après le chômage. Il faudrait en construire 9 000 par an, dont 6 000 logements sociaux. On en construit 2 000 actuellement. Là aussi, on est loin du compte. Comment comptez-vous y remédier ?

François Baroin : Le ministère de l'Outre-mer connaît bien cette situation difficile dans laquelle se trouve la politique du logement social à la Réunion. Pour faire face à cette situation de crise et d'urgence, il y a déjà un certain nombre de décisions qui sont prises. Je veux parler du dégel de 20 millions d'euros de crédits de paiement sur la ligne budgétaire unique (LBU) pour l'Outre-mer dont 8,5 millions d'euros pour la Réunion. Par ailleurs, en application de la loi-programme, nous allons procéder à une évaluation des effets de défiscalisation dans le domaine du logement. Elle connaît à la Réunion un grand succès. Elle attire de plus en plus les opérateurs qui créent des logements et des emplois. C'était bien l'objectif recherché. Il faut aussi optimiser cet outil de défiscalisation par une élimination des effets pervers qui ont déjà été identifiés, notamment le problème du foncier et une certaine spéculation qui peut exister avec des phénomènes inflationnistes. Je crois aussi qu'il faut diversifier la construction en terme de typologie de logement et de localisation géographique, et évidemment imposer une part de logements sociaux parce que c'est un vrai besoin. Cette question du foncier fera l'objet des entretiens que j'aurai avec les élus locaux pour voir de quelle manière on peut avancer ensemble sur ce même chemin.


Journal de l'Île de la Réunion : Un des principaux soucis des agriculteurs, et ils vous en ont parlé en juillet dernier, c'est évidemment l'avenir de la filière canne-sucre qui se joue à Bruxelles. Selon eux, si les compensations ne se font pas à 100 % par rapport aux pertes liées à la réforme de l'OCM-Sucre, c'est toute la filière qui risque de s'effondrer en entraînant dans sa chute le secteur agricole tout entier. Avez-vous un message pour eux ?

François Baroin : Que le gouvernement est totalement en phase avec eux. Nous partageons entièrement leur analyse. Le gouvernement est leur porte-parole, convaincu de l'importance de cette négociation. C'est le ministère de l'Agriculture qui, ès qualité, pilote cette négociation, mais le ministère de l'Outre-mer y est associé. La proposition de la Commission européenne répond globalement aux attentes françaises mais certains points restent à améliorer en faveur des Départements d'Outre-Mer pour compenser le manque à gagner à partir de 2009.

Journal de l'Île de la Réunion : Un autre sujet qui pourrait avoir des conséquences néfastes sur l'économie, et plus particulièrement sur le tourisme, je veux parler des chiens appâts, qui a fait la "Une" des plus grands journaux nationaux depuis que vous avez reçu Brigitte Bardot. Qu'en pensez-vous ?

François Baroin : L'immense majorité de la population réunionnaise est légitimement révoltée par la manière dont ces chiens sont traités. Aucune personne sérieuse ne considère que l'identité réunionnaise est associée à ce type d'acte inqualifiable, ignoble pour lequel il faut trouver des solutions. C'est ce que nous avons demandé au préfet. L'arrêté préfectoral de l'interdiction des animaux carnivores sur les bateaux permet d'avoir un outil juridique. Ce dossier doit être traité. Evidemment, c'est très médiatique parce que c'est très choquant. Mais, je le répète, ça n'a strictement rien à voir avec l'identité réunionnaise : les cas effectivement constatés à la Réunion sont heureusement très rares et il n'y a aucune raison de considérer la Réunion comme un département où les animaux seraient moins bien traités qu'ailleurs en France.

Journal de l'Île de la Réunion : Puisqu'on parle tourisme, parlons transport. Y aura-t-il une commission d'enquête parlementaire sur la problématique du transport en général Outre-mer et sur l'aérien en particulier ?

François Baroin : La commission d'enquête parlementaire dépend de la conférence des présidents. C'est aux parlementaires de décider quel est le meilleur moyen pour y voir plus clair. En revanche, la question des transports aériens aussi bien pour les problèmes de continuité territoriale - c'est-à-dire le coût du billet d'avion et la sécurité des aéronefs - que pour l'ouverture à la concurrence est un débat qui doit être abordé là aussi très franchement. Sur le plan de la sécurité aérienne, la France est allée plus vite que les autres pays de l'U.E. Elle a saisi la Commission européenne pour qu'un mémorandum puisse voir le jour à la fin de l'année. Elle souhaite également une harmonisation des règles de sécurité. S'agissant du coût des transports, je pense que le développement de la concurrence est une voie d'avenir. C'est certes compliqué, les blocages sont nombreux. Beaucoup de ministres s'y sont attaqué avec plus ou moins de succès. Cela fait partie des chantiers à venir.


Journal de l'Île de la Réunion : Vous serez sûrement interpellé durant votre séjour par les personnels TOS dont le transfert vers les collectivités est prévu début 2006. Or, les syndicats s'y opposent tant que le rattrapage du retard avec la métropole en terme de postes ne sera pas fait. Où en est ce dossier ?

François Baroin : Là, on est dans l'application de la décentralisation. Ça fait toujours l'objet de discussions. Le dialogue est absolument nécessaire. Il n'est pas question de tordre le bras à qui que ce soit. On doit aboutir à un accord parce que c'est la loi. Et tant qu'il n'y a pas d'accord, on devra gérer le calendrier de la manière la plus intelligente possible.

Journal de l'Île de la Réunion : Et que répondrez-vous aux 10 000 journaliers communaux qui ne cessent de réclamer leur titularisation ?

François Baroin : Même si l'Etat n'est pas en première ligne sur ce dossier, pour autant, il continuera, bien naturellement, de se soucier du règlement de la question des personnels communaux non titulaires. Une circulaire d'application de la loi du 26 juillet 2005 sur les contractuels de la fonction publique permettra de donner un statut légal et clair à cette catégorie de personnels dont la situation demeurait dénuée de toute base légale depuis l'entrée en vigueur des statuts de la fonction publique territoriale, le 1er janvier 1984. Il s'agit d'une formidable avancée pour les quelques dix mille employés communaux qui se trouvent aujourd'hui concernés par ce procédé de régularisation dont mille environ ne bénéficient encore d'aucun document de recrutement.

Journal de l'Île de la Réunion : Dans la LOOM (Loi Queyranne-Paul), il est prévu la mise en place d'un Observatoire des prix. Y êtes-vous favorable ?

François Baroin : Il faut être attentif à tout ce qui peut être mis en place pour évaluer sincèrement non seulement le coût de la vie mais aussi les retombées et les conséquences pour le panier de la ménagère. Ceci étant, les instruments ne manquent déjà pas.

Journal de l'Île de la Réunion : Allez-vous vous rendre à la Réunion avec l'avion du gouvernement ?

François Baroin : Pour ce déplacement, j'utilise les compagnies aériennes régulières qui desservent La Réunion.

Journal de l'Île de la Réunion : Pourquoi n'avez-vous pas accompagné Nicolas Sarkozy lors de son déplacement dans l'île en septembre dernier ? Aviez-vous la migraine ?

François Baroin : (Rire) Il m'arrive parfois d'avoir la migraine et c'est normal quand on est concentré sur des sujets très importants. Mais en l'occurrence, le déplacement de Nicolas Sarkozy était prévu, et moi j'avais d'autres responsabilités. Je viens quinze jours après, et je pense que c'est bien pour la Réunion que le ministre de l'Intérieur vienne à la Réunion, tout comme le ministre du Tourisme ainsi que le ministre de l'Outre-mer. Je peux ainsi prendre le temps nécessaire avec les élus pour définir ce qui est la ligne directrice de mon action : un pacte de confiance. Et puis simplement, l'usage, toujours respecté, veut que le ministre de l'Outre-mer accompagne le Président de la République et le Premier ministre quand ils vont Outre-mer.


(Source http://www.outre-mer.gouv.fr, le 18 octobre 2005)

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