Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 26 octobre 2005, sur la politique de l'emploi (la "croissance sociale"), l'ouverture du capital d'EDF, l'impôt sur la fortune et les propositions de Nicolas Sarkozy en matière de droit de vote des étrangers et de "discrimination positive". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 26 octobre 2005, sur la politique de l'emploi (la "croissance sociale"), l'ouverture du capital d'EDF, l'impôt sur la fortune et les propositions de Nicolas Sarkozy en matière de droit de vote des étrangers et de "discrimination positive".

Personnalité, fonction : VILLEPIN Dominique de, MONTVALON Dominique de.

FRANCE. Premier ministre

ti : Q - Etes-vous toujours le Premier ministre de la " croissance sociale " ? Il n'est plus question aujourd'hui, dirait-on, " que " de privatisations...

Dominique de Villepin. La réalité, c'est que le gouvernement agit et que la France avance. Nous avons une priorité et une seule : l'emploi. Et un cap : la croissance sociale. Notre politique commence à porter ses fruits. Le chômage baisse depuis trois mois : 80 000 demandeurs d'emplois en moins, plus de 100 000 contrats nouvelles embauches signés. Ces premiers résultats, nous les devons à nos entreprises, au service public de l'emploi. Mais nous les devons d'abord à chacun des Français et à leur volonté de rompre avec la fatalité du chômage.

Q - Et ça va continuer ?

R - Oui, nous allons continuer. Oui, nous allons nous battre encore pour l'emploi. Parce que je ne me résignerai jamais à ce que les Français vivent avec la peur du chômage. Le gouvernement a deux grands objectifs. D'abord, la valorisation du travail : la prime pour l'emploi a été augmentée de 50 % et une somme de 1000 euros sera versée à tout titulaire de minima sociaux qui reprend un emploi. Ensuite, l'accompagnement personnalisé pour tout demandeur d'emploi : ainsi 57 000 jeunes chômeurs ont-ils déjà été reçus individuellement. 60 % d'entre eux ont trouvé un travail ou une formation à l'issue de leur entretien : c'est bien la preuve que l'accompagnement personnalisé, ça marche.

Q - La " croissance sociale ", c'est quoi ?

R - Ce n'est pas uniquement des mots, ce sont des décisions. C'est à la fois le dynamisme économique (la croissance, la relance des investissements publics, l'effort pour la recherche, la mise en place de 66 pôles de compétitivité sans oublier les pôles d'excellence rurale) et l'exigence de solidarité. Ainsi un effort sans précédent est-il fait pour loger les Français : libération de terrains de l'Etat, construction de 5000 logements d'urgence, nouvel indice des loyers pour lutter contre les hausses trop rapides, extension du prêt à taux zéro dont pourront désormais bénéficier 85 % de nos compatriotes. Il y a aussi, malgré les contraintes budgétaires, des mesures en faveur du pouvoir d'achat. Quant aux baisses d'impôts, j'insiste, en m'appuyant sur les études grandeur réelle que nous avons faites et non sur des simulations, elles concerneront en priorité les classes moyennes : 70 % des 3,5 milliards d'euros de baisses profiteront aux revenus inférieurs à 3500 euros par mois. Cette exigence de solidarité sera au c¿ur des discussions que je vais avoir, je vous l'annonce, début novembre avec les partenaires sociaux. Nous parlerons ensemble, entre autres, de la sécurisation des parcours professionnels, de la meilleure façon de récompenser le travail, des méthodes pour combattre les inégalités.

Q - Et ceux qui ne paient pas d'impôts, ce sont les oubliés ?

R - Personne n'est oublié. Ainsi les Français qui n'ont pas de compte bancaire pourront y avoir accès grâce au service bancaire universel. J'ai également décidé d'interdire les coupures d'électricité durant l'hiver pour les plus démunis. Et le dispositif " Défense deuxième chance " permettra en 2006, grâce à l'armée, à 10 000 jeunes de 18 à 23 ans sans diplôme de reprendre pied. Il s'agit de remettre la France en marche en avançant sur deux pieds : dynamisme et solidarité.

Q - Pourtant, le mot qui revient sans cesse, c'est privatisations...

R - Les partisans du conservatisme et de l'immobilisme agitent des chiffons rouges. Mais la modernisation de notre économie, cela implique des choix et des décisions. Ainsi voulons-nous, parce qu'ils sont au c¿ur de l'identité française, des services publics modernes, efficaces et disponibles pour tous. Prenons le cas d'EDF. Cette entreprise est une des plus grandes entreprises énergétiques du monde, elle exerce une activité stratégique. Il n'est donc pas question de privatisation, mais d'augmentation du capital : l'Etat y restera majoritaire à 85 %. Ce que nous voulons en revanche, c'est donner à EDF les moyens d'investir en France pour améliorer le service rendu à l'usager : gauche et droite confondues, chacun à leur tour, ont d'ailleurs fait la même analyse.
Q - La gauche vous accuse pourtant de préparer une privatisation totale...

R - Il ne s'agit en aucun cas d'une privatisation déguisée, mais de donner les moyens à EDF, à l'heure de l'après-pétrole, de se développer. J'ai pris un engagement : pas question de descendre en dessous de 85 % de part de l'Etat, alors que la loi m'autorisait à aller jusqu' à 70 %. Sur le fond, je veux être clair : en 2005, on peut parfaitement remplir des missions de service public avec des formes extrêmement différentes d'entreprise. Chaque cas est différent. S'agissant de la SNCM, je me suis battu pour trouver une solution qui sauve les emplois, garantisse la continuité territoriale entre la Corse et le continent, et assure le développement de la société. S'agissant des autoroutes, leur gestion va être confiée à des entreprises privées, mais l'Etat restera propriétaire des infrastructures et pourra investir dans de grands travaux. Bref, imposer aux services publics de continuer à dépendre d'entreprises mal gérées ou sans possibilité réelle de financement, ce serait vouloir, à terme, leur mort. Si, là-dessus, la gauche a viré de bord, c'est par simple posture idéologique. Le gouvernement, tout en s'appuyant sur des principes forts, veut être pragmatique.

Q - Gaz de France vient de demander une nouvelle hausse de ses tarifs de 12% au 1er novembre...

R - La hausse du prix du pétrole est une réalité. Cela dit, cette augmentation, pour beaucoup de foyers, c'est trop lourd. A ma demande, Gaz de France a proposé un certain nombre de rabais, en particulier sur le coût de l'abonnement. Ce n'est pas assez. J'ai donc demandé à Thierry Breton une solution plus équilibrée.


Q - Laurent Fabius parle de " copinage fiscal " à propos des derniers aménagements de l'impôt sur la fortune...

R - J'ai pris l'engagement que toutes mes décisions seraient guidées par la volonté de défendre l'emploi. J'ai donc refusé toute exonération de la résidence principale de l'ISF, mais j'ai pris des mesures qui répondent au problème des délocalisations en favorisant l'actionnariat salarié. C'est l'arme anti-délocalisation par excellence. La calomnie et le mensonge ne sont pas des armes politiques : rien ne justifie de telles accusations. Que voulons-nous ? Des chefs d'entreprise qui mettent la clé sous la porte et qui vendent à des actionnaires étrangers, ou des entreprises françaises qui ont les moyens de se développer en France ?

Q - C'est l'UDF aussi qui vous accuse de privilégier les riches !

R - Je ne privilégie ni les uns, ni les autres. J'apporte des réponses à des problèmes concrets qui sont autant de blocages à l'emploi. Tous les autres pays avancent, nous devons faire de même.

Q - Seriez-vous favorable à un assouplissement des 35 heures dans le secteur public sur la base du volontariat ?

R - Il y a déjà des mesures importantes qui ont été prises. Faut-il aller plus loin ? J'aurai l'occasion de revenir sur l'ensemble de ces questions dans mon point de presse de demain sur les services publics et la modernisation de l'Etat.

Q - Pensez-vous que les 35 heures sont un frein à la modernisation de la société française ?

R - Toutes les dispositions qui peuvent permettre aux Français de travailler plus s'ils le souhaitent doivent être prises.

Q - Les Français ont-ils raison de craindre la grippe aviaire ?

R - Il y a une épizootie mondiale qui touche maintenant certains pays de l'Union européenne. Mais depuis un an, nous disposons d'un plan pour faire face aux différents cas de figure. En application du principe de précaution, nous avons renforcé graduellement les mesures. Hier encore, nous avons décidé des mesures additionnelles de protection des élevages pour prendre en compte les risques qui pourraient être liés aux oiseaux migrateurs.

Q - Malgré les mises en garde de Bruxelles, pensez-vous que la TVA à 5,5 % sur les travaux à domicile pourra être reconduite en 2006 ?

R - C'est indispensable. Nous nous battons pour la reconduction de cette mesure qui figure dans le budget 2006.


Q - Nicolas Sarkozy propose, à son tour, que les immigrés bénéficient du droit de vote aux élections municipales...

R - Le sujet est sur la table depuis longtemps. Pour ma part, je crois à la force du lien entre nationalité et citoyenneté : c'est la nationalité qui donne le droit de s'exprimer sur les grandes orientations politiques locales ou nationales. Cette nationalité, tout étranger qui habite sur notre territoire depuis plus de cinq ans peut librement la demander : c'est un choix important, qui marque la volonté d'appartenir à la communauté nationale. En France, tout citoyen doit avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs. Il existe bien sûr un droit de vote aux élections locales pour les ressortissants européens. Mais je rappelle que c'est dans le cadre d'une ambition politique commune.

Q - Le ministre de l'Intérieur relance également le débat sur la " discrimination positive ", dont il vante les vertus...

R - Evitons les débats sémantiques : sur le fond, nous sommes tous d'accord pour lutter contre toutes les formes de discriminations et pour l'égalité des chances. Cela doit nous inciter à rechercher en permanence les formules les plus audacieuses. Je pense, par exemple, aux initiatives réussies de Sciences Po et de l'Essec comme aux zones d'éducation prioritaires (ZEP) que nous allons réactiver. En revanche, le gouvernement dans son ensemble refuse la discrimination en fonction de la race ou de la religion. Car ce type de politique ne pourra que faire le jeu du communautarisme, dont on vient de voir les dégâts en Grande-Bretagne.

Q - Cent ans après la loi de 1905, faut-il réformer ou, au moins, " aménager " la loi sur la laïcité ?

R - Là encore, il y a une exigence partagée : il n'y a pas lieu de changer la loi de 1905, qui est au c¿ur de notre pacte républicain. Qu'on apporte des solutions pratiques, dans le strict cadre de la loi de 1905, au problème du financement de certains cultes, cela ne pose, en revanche, aucun problème. J'avais d'ailleurs entamé ce processus place Beauvau en créant la Fondation pour les oeuvres de l'islam.

Q - Certains évoquent le retour possible d'Alain Juppé. Le souhaitez-vous ?

R - Vous connaissez mes liens avec Alain Juppé. Je vais d'ailleurs le voir dès la semaine prochaine à l'occasion de mon déplacement au Canada. Vous comprendrez donc que je respecte sa volonté de discrétion.

Q - Lirez-vous le livre de Lionel Jospin, l'autre revenant potentiel ?

R - Je suis friand de toutes les réflexions politiques. Je lirai donc ce livre avec beaucoup d'intérêt.

Quel est, aujourd'hui, votre état d'esprit ?

Q - Je suis à la tâche et heureux d'être à la tâche. Parce que j'ai le sentiment que les choses bougent et que les Français sont en train de retrouver confiance en eux.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 28 octobre 2005)

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