Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec TV5 le 28 octobre 2005, sur les négociations à l'OMC, l’immigration, l’Iran, la Syrie, la Côte d’Ivoire, le séisme au Pakistan et sur l’otage française en Colombie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec TV5 le 28 octobre 2005, sur les négociations à l'OMC, l’immigration, l’Iran, la Syrie, la Côte d’Ivoire, le séisme au Pakistan et sur l’otage française en Colombie.

Personnalité, fonction : DOUSTE BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - D'abord le Sommet d'Hampton Court : Jacques Chirac et Tony Blair ont tenté de concilier les intérêts des deux pays après, notamment, des difficultés concernant la Politique agricole commune ; on a l'impression que le président français n'a rien cédé et que les problèmes seront remis à plus tard, avec peut-être le risque d'un possible veto français au cas où il y ait des difficultés sur la Politique agricole commune.

R - Oui, là vous parlez de l'OMC, cette discussion majeure que nous avons actuellement dans le monde et nous souhaitons défendre l'Europe, parce que l'Europe doit être défendue. Le président Chirac a eu évidemment totalement raison de dire, comme il le fait depuis toujours, que l'Europe doit continuer à être indépendante sur le plan alimentaire. Regardez ce qui se passe avec la grippe aviaire : nous sommes bien obligés aujourd'hui de défendre une Union européenne autosuffisante sur le plan alimentaire et ayant une sécurité alimentaire maximale. Alors, oui, nous avons dit très clairement au commissaire Mandelson qu'il avait, nous semble-t-il, outrepassé son mandat, en lâchant un peu trop de lest sur le plan agricole, en particulier sur les droits de douane. Donc, encore une fois, la France n'est pas en train de défendre son "pré carré". La France ne défend pas ses intérêts particuliers. La France défend une vision du monde et de l'Europe.

Q - Cela veut dire, Monsieur le Ministre, qu'il peut y avoir une crise, c'est-à-dire un veto de la France ? On voit bien le président de la Commission Barroso, qui dit que M. Mandelson a agi dans le cadre du mandat des Vingt-cinq. On voit bien qu'il va y avoir effectivement un bras de fer très fort sur cette question ?

R - Nous souhaitons qu'il y ait véritablement un très grand équilibre entre l'industrie, les services et l'agriculture. Il n'y a aucune raison pour que l'agriculture serve de paramètre d'ajustement à cette négociation. Que ce soit très clair : nous serons très vigilants sur la négociation agricole !

Q - C'est-à-dire une négociation globale comme le demande le Premier ministre ? Cela veut dire quoi ?

R - Il faut une négociation globale. Cela veut dire surtout que nous ne pouvons pas accepter que les Américains ne fassent pas d'efforts sur les aides et les subventions qu'ils donnent, eux, à leurs agriculteurs, parce que les Américains défendent beaucoup leur "pouvoir vert", leur agriculture, et c'est normal car le monde va manquer d'alimentation dans les années qui viennent. Celui qui a le pouvoir alimentaire a donc un pouvoir politique majeur.

Nous ne voulons pas que l'Europe se mette à genoux. L'Europe doit avoir une Politique agricole commune. Nous acceptons déjà aujourd'hui dix fois plus de produits agricoles des pays du Sud, des pays pauvres, que les Américains ; aux Américains maintenant de faire des propositions.

Mais un mot surtout, sur notre vision du monde qui est que, à l'OMC, se joue le cycle du développement : qu'allons-nous faire pour les pays les plus pauvres ? Nous souhaitons que l'on ait des accords sur le coton, sur les médicaments. Je vous donne cet exemple : en août 2003, à Doha, on a accepté de donner les brevets des médicaments sur le sida, sur la tuberculose, sur le paludisme aux pays les plus pauvres, qui sont en zone de pandémie. Eh bien personne n'a bougé depuis. C'est scandaleux ! L'Europe va le faire en novembre et nous faisons tout en France pour que l'Europe, le Parlement européen le fasse en novembre. Mais il faut à tout prix bouger. Nous ne pouvons pas laisser les pays du Sud comme ils le sont avec des pandémies sans les médicaments et sans aucune possibilité d'entrer dans le commerce international.

Q - Et en même temps le renforcement des frontières extérieures de l'Europe. Alors on a vu le drame d'Amsterdam avec des victimes, des réfugiés, des personnes qui s'apprêtaient à être renvoyées dans leur pays. On voit bien la volonté qu'il y a de venir en Europe pour beaucoup de pays pauvres.

R - C'est ce qui a été dit à Hampton Court, par le président Jacques Chirac et le Premier ministre Tony Blair. Il faut aussi que cette Europe puisse faire beaucoup plus pour l'Afrique. Et là ce sont les projets de co-développement. Lorsqu'un homme ou une femme et, dans ce cas particulier, les Africains, partent et font 500, 600, 700 km, dans le désert pour pouvoir aller dans le Nord nous retrouver, c'est parce qu'ils sont désespérés et donc notre action doit passer obligatoirement par des projets de co-financement.

Il faut arrêter de le dire, il faut le faire. Il faut donc qu'il y ait une grande réunion "Union européenne - Afrique" pour développer cela. Et puis, bien sûr, il faut s'occuper de l'immigration. Les mitraillettes, les armes ne suffiront pas. Ce n'est pas cela le but. Le but c'est qu'il puisse y avoir à l'OMC des accords sur le coton, des accords sur les médicaments, qu'il y ait un traitement spécialisé, différencié pour les pays les plus pauvres. Cela, c'est la France qui le propose !

Q - Monsieur le Ministre, autre sujet dans l'actualité c'est les déclarations du président iranien. Vous avez convoqué l'ambassadeur iranien à Paris. L'ambassadeur en question, après avoir déclaré, son président en tous les cas, qu'il fallait rayer de la carte Israël, a expliqué qu'il s'agissait là de constater une situation d'un pays qui, dit-il, occupe d'autres terres. Quelle est la réponse appropriée à une situation comme celle-là ?

R - Elle est très simple. Je considère que les propos du président iranien, tels qu'ils ont été rapportés par les agences de presse, sont choquants et inacceptables. Je les condamne avec la plus grande fermeté. Personne n'a le droit de remettre l'existence de l'Etat d'Israël en cause. L'Etat d'Israël a été créé, sa création a été décidée par l'Assemblée générale des Nations unies.

Q - Est-ce que, comme le demande Ariel Sharon, ce pays, l'Iran, doit être exclu de l'ONU ?

R - Aujourd'hui nous avons réagi en disant que c'était inacceptable. Nous avons demandé à l'ambassadeur iranien de se rendre au Quai d'Orsay. Nous lui avons expliqué cela. Nous estimons que le droit international doit s'appliquer à tous. Nous l'avons fait dire très clairement et nous avons condamné très fermement. Nous avons été dans les premiers à le faire et, toute la communauté internationale ne peut-être que derrière nous, puisque l'Assemblée générale des Nations unies a décidé de la création même de l'Etat d'Israël. Le droit international s'applique à tous.

Q - Cela veut dire qu'il faut d'autant plus examiner la situation concernant le dossier nucléaire iranien devant le Conseil de sécurité ?

R - Sur le dossier iranien, nous l'avons dit à plusieurs reprises, c'est le Conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'Energie atomique qui va se réunir le 24 novembre. M. El Baradeï fera un rapport et nous verrons à ce moment-là. Nous, nous souhaitons qu'il y ait des négociations avec l'Iran, qu'il suspende aujourd'hui ses activités nucléaires sensibles. L'Iran a dit qu'il avait des activités de conversion, nous ne souhaitons pas qu'il le fasse, ni conversion, ni enrichissement. Et nous souhaitons plutôt essayer d'avoir avec ce grand peuple, cette grande civilisation, une politique de la main tendue, qu'il entre dans le commerce international. Que nous puissions développer des relations stratégiques et pacifiques avec ce pays. Qu'il fasse du nucléaire civil, pacifique, non militaire. Cela n'est pas possible et d'ailleurs nous l'avons dit au dernier Conseil des gouverneurs et nous avons été suivi, y compris par des pays comme l'Inde mais n'oubliez pas aussi que la Russie et la Chine n'ont pas voté contre cette résolution.

Q - Monsieur le Ministre, il y a un autre pays qui est sur la sellette, c'est la Syrie, après le rapport Mehlis concernant les conditions de l'assassinat de l'ancien Premier ministre, Rafic Hariri, mise en cause à la fois dans l'entourage du président libanais mais aussi dans l'entourage du président syrien. Est-ce qu'on pourra se contenter d'une résolution soutenue par la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, qui viserait simplement à condamner les personnes impliquées ? Est-ce qu'il ne s'agirait pas de condamner véritablement le régime syrien lui-même ?

R - Là, il y a deux résolutions différentes. La résolution 1595 est une résolution très simple, qui demande une commission d'enquête criminelle pour élucider et pour punir les assassins de Rafic Hariri. Et puis il y a la résolution 1559, qui concerne autre chose, les rapports entre la Syrie et le Liban. Nous, nous sommes aujourd'hui sur ce rapport de justice. Cette enquête criminelle faite par un juge à qui je veux rendre hommage pour son sérieux, pour son indépendance aussi, qui a fait un rapport qui n'est pas politique...

Q - ... Et qui met en cause directement le régime syrien, qui dit qu'il n'a pas coopérer ?

R - Il dit deux choses : le régime syrien n'a pas coopéré et il demande la poursuite de son enquête jusqu'au 15 décembre. Nous sommes pour que cette commission d'enquête se poursuive jusqu'au 15 décembre...

Q - ... Il peut y avoir une éventualité de sanctions même si la Russie dit qu'elle y mettra son veto ?

R - ... Et nous sommes également pour que M. Mehlis nous dise le 15 décembre, devant le Conseil de sécurité, si oui ou non la Syrie a coopéré. Nous avons entendu ce que le président Bachar el-Assad a dit. Nous souhaitons que la Syrie coopère. Alors ensuite s'il y a des sanctions individuelles à prendre, s'il y a telle ou telle personne dont on prouve qu'elles sont directement impliquées dans l'assassinat, alors oui il faut prendre des sanctions individuelles contre ces personnes. Nous ne voulons pas politiser la commission Mehlis, nous voulons tout simplement que la justice soit faite. La justice, rien que la justice, toute la justice !

Q - Encore un mot sur la Côte d'Ivoire. Le mandat de M. Gbagbo est prolongé, il n'y a pas d'élections dans ce pays, la situation est toujours complexe après un quinquennat. Et puis sur un autre aspect, la France et "LICORNE" qui a été mis en cause dans une bavure sur laquelle la France promet de dire toute la vérité.

R - Je crois que l'armée française dira toute la vérité. D'abord, disons beaucoup de bien des militaires français, qui là-bas font un travail remarquable. En Côte d'Ivoire aujourd'hui, que se passe-t-il ? C'est la période la plus délicate. C'est le moment où les différentes forces politiques ivoiriennes en présence doivent faire ce qu'elles ont dit qu'elles feraient, à Pretoria et à Marcoussis. Aujourd'hui, le Conseil de sécurité, les Nations unies ont leur mot à dire. Une résolution a été votée récemment. Cette résolution est majeure car elle demande qu'il y ait à la fois des élections, mais que le plus vite possible il puisse y avoir aussi un désarmement. C'est la seule solution. Que ce soit l'Union africaine, que ce soit la CEDEAO, que ce soit la communauté internationale, via les Nations unies, nous avons besoin de dire aux parties en présence, qu'il faut maintenant régler ce conflit. Peut-être que cela n'a pas été fait suffisamment tôt ! Aujourd'hui, il faut que les choses soient claires. Il faut que les trois forces en présence puissent régler ce problème.

Q - Un mot encore, Monsieur le Ministre, sur le tremblement de terre au Pakistan qui a bouleversé l'opinion. La France peut-elle aider davantage aujourd'hui les populations sinistrées ? Est-ce que l'on peut faire encore quelque chose ?

R - Ce qui se passe est d'autant plus effrayant que, au-delà des 54.000 morts au Pakistan, des 78.000 blessés, il y a 3 millions de personnes sans abri, parce que des agglomérations ont été pratiquement entièrement détruites, parce que des hôpitaux ont été également détruits. L'aide humanitaire n'arrive pas correctement. La France a été présente, le premier jour, par l'intermédiaire d'une équipe de la protection civile qui a extrait des corps, par des avions qui ont acheminé plus de 150 tonnes de matériels chirurgical, par une équipe des ministères de la Santé et de la Défense qui sont partis. Aujourd'hui, nous allons continuer et Kofi Annan a organisé une réunion des pays donateurs. Je souhaiterais que la communauté internationale s'intéresse plus à ce sujet, parce qu'il peut y avoir un drame humanitaire terrible avec ces 3 millions de personnes sans abri. La France prendra ses responsabilités et dira très bientôt ce qu'elle fera en bilatéral.

Q - Il y a eu une réunion d'artistes cette semaine pour Ingrid Betancourt. Est-ce que, Monsieur le Ministre, nous avons des nouvelles concernant cette otage française en Colombie ?

R - C'est un sujet qui est très délicat et qui concerne tous les autres otages dont on parle moins et qui sont dans le monde entier. Mais là, dans le cas particulier, c'est la Colombie. Ce sont les FARC, c'est le gouvernement de M. Uribe. La discrétion, vous le comprendrez, est le mot-clé dans ce type d'affaires. Sachez qu'il ne se passe pas un jour sans que l'on ne s'occupe de ce sujet, avec une détermination qui est farouche.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 novembre 2005)

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