Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec Radio France Internationale le 5 novembre 2005 à Toulouse, sur la lutte contre l'immigration clandestine et le financement européen du codéveloppement, les négociations à l'OMC et la défense des intérêts agricoles européens, les propos de l'Iran contre l'existence d'Israël et la poursuite de son programme nucléaire, la gestion du dossier ivoirien et la sanction ministérielle du général Poncet. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Philippe Douste-Blazy, ministre des affaires étrangères, avec Radio France Internationale le 5 novembre 2005 à Toulouse, sur la lutte contre l'immigration clandestine et le financement européen du codéveloppement, les négociations à l'OMC et la défense des intérêts agricoles européens, les propos de l'Iran contre l'existence d'Israël et la poursuite de son programme nucléaire, la gestion du dossier ivoirien et la sanction ministérielle du général Poncet.

Personnalité, fonction : DOUSTE BLAZY Philippe.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Monsieur le Ministre, les autorités américaines disent à leurs ressortissants que, s'ils viennent en France, il leur faut faire attention en prenant le métro entre l'aéroport Charles de Gaulle à Paris et la capitale. Comment réagissez-vous en tant que ministre des Affaires étrangères ?

R - Je trouve qu'il y a une disproportion considérable entre certains articles que j'ai lus dans la presse étrangère et la réalité. C'est peut-être le choc des images qui aboutit parfois à une vision apocalyptique.

Q - Les Américains peuvent-ils venir tranquilles à Paris ?

R - Evidemment. Comme vous le savez très bien, il n'y a absolument aucun risque et aujourd'hui, les villes françaises sont en paix. En effet, il y a, dans certaines cités, une agitation due à un mal vivre de certaines personnes et en particulier de certains jeunes. Il faut les prendre en compte de deux manières, d'une part, en leur expliquant où est la loi, et d'autre part, en donnant un espoir et un sens à leur vie.

Q - J'en viens à la réunion d'hier soir. Vous avez vu un certain nombre de vos collègues européens qui sont venus travailler avec vous, ici à Toulouse, sur les questions d'immigration. L'actualité de la semaine c'est, par exemple, une dépêche parmi d'autres, 12 personnes qui trouvent la mort au large des côtes grecques en voulant rejoindre un paradis européen. L'Europe serait-elle une citadelle assiégée ?

R - Nous ne sommes qu'au commencement du phénomène. On ne pourra pas continuer encore pendant ces années à voir les pays pauvres devenir de plus en plus pauvres et les pays riches devenir de plus en plus riches. C'est d'abord éthiquement et moralement scandaleux, mais surtout c'est politiquement effrayant. Aujourd'hui, le risque vient du Sud et on le sait très bien, là aussi, on a un vrai grand désespoir, le dénuement total. Lorsqu'un homme laisse son village, abandonne sa famille, traverse le désert à pied pendant 600 à 700km, en espérant qu'en Europe, il trouvera un eldorado et rapportera de l'argent à sa famille, c'est que cela va très mal. Attention, il faut un très grand plan de l'Union européenne sur l'Afrique, un très grand plan de l'Union européenne sur le Sud. Dans cette réunion, j'ai demandé hier qu'il y ait un groupe de travail Union européenne-Afrique sur un format à définir avec la Commission et d'ailleurs M. Frattini en était d'accord.


Q - Qu'en est-il de l'initiative lancée par M. de Villepin et M. Moratinos d'un sommet qui permettrait de traiter ces questions de façon très pratiques et très concrètes et tout à fait opérationnelles ?

R - Nous avons, à la fin du mois de novembre, la réunion des chefs d'Etat et de gouvernement. C'est la première fois qu'ils se retrouvent depuis 1995, depuis le début du Processus de Barcelone. Il nous faut décider de ce que nous devons faire autour de la Méditerranée, de ce que fait l'Union pour les pays du sud de la Méditerranée. A ce sujet, je crois que le phénomène migratoire est en première ligne.

Traiter de l'immigration, c'est tout d'abord prendre en compte la sécurité, avec les frontières, la police, la justice et nous avons d'ailleurs une action de formation des policiers et des douaniers. Mais l'approche sécuritaire ne règlera pas tout. La réalité, c'est le codéveloppement. Comment doit-on faire pour que, en Afrique sahélienne et saharienne, dans tous les pays de cette région, il y ait des femmes et des hommes qui aient des projets, avec des projets de codéveloppement, avec des micro-projets ? Oui, nous avons pensé qu'il faudrait demander un outil financier, une banque qui permette aux pays du Nord, y compris au secteur privé de ces pays de donner aux pays africains.

Q - Mais n'en a-t-on pas déjà beaucoup fait, Monsieur Douste-Blazy, avec des fonds perdus, avec parfois la corruption ? Comment éviter que l'aide que vous proposez, que nous, les Européens, nous allons redonner, serve réellement effectivement aux populations ?

R - D'abord, nous donnons très peu, il faudrait donner plus. Là où vous avez raison, c'est qu'il ne faut pas faire de l'assistanat car se mettre d'accord avec un gouvernement issu d'une dictature ou d'un coup d'Etat, qui ne représenterait pas un pays démocratique, et donner à fonds perdus, ce qui a souvent été fait, ne peut évidemment résoudre le problème.

A l'inverse, trouvons les gouvernements les plus démocratiques et, dans ces pays, créons, grâce à une banque, un outil financier ; la BEI a commencé, transformons-le petit à petit en un outil spécifique à la Méditerranée et qui mobilise financements publics et privés. Ensuite, faisons confiance à des femmes et des hommes du Sud qui auront des micro-projets. C'est la solution, personne ne l'a encore tentée, il faut le faire à une très grande ampleur. Je pense qu'il faut conserver un niveau d'engagement au minimum équivalent à celui du passé.

Q - Ceci pour l'ensemble de l'Union européenne.

R - Oui.

Q - Ce n'est pas beaucoup finalement de la part de l'Union pour l'ensemble de l'Afrique.

R - En effet, je souhaite que ce qui a été distribué entre 2000 et 2006 soit non seulement reconduit mais augmenté et surtout avec cette idée de l'évaluation du micro-projet, de l'évaluation du codéveloppement.


Q - Il n'y a pas que l'aide et les micro-projets. Nous sommes en pleine discussion dans le cadre de l'OMC, bientôt les grands pays du monde vont se retrouver à Hong Kong pour discuter des propositions qui sont faites en matière de droits de douane et de facilitation du commerce international.

Des propositions ont été faites par le commissaire européen Peter Mandelson, à savoir une réduction de 46 % des barrières douanières agricoles de l'Union. La France ne contribue-t-elle pas à appauvrir les pays pauvres en les empêchant de laisser leurs marchandises pénétrer dans le marché européen, ce qui pour eux constitue un débouché ?

R - En effet, partout on entend que la France donne des leçons de générosité pour les pays d'Afrique et qu'elle se bat pour la Politique agricole commune pour fermer ses frontières. Sachez que c'est exactement le contraire ! Je m'explique : la Politique agricole commune a connu une réforme majeure en 2003, cette réforme a consisté à baisser les niveaux d'aide à l'exportation, à baisser les aides directes, mais surtout, aujourd'hui, avec les pays les plus pauvres du Sud, nous n'avons pas de frais de douane. C'est-à-dire que les pays d'Afrique, les pays du Sud qui exportent leurs produits agricoles vers l'Union européenne n'ont pas à payer de droits de douanes ; c'est déjà fait et lorsque M. Mandelson veut parler de la diminution des frais de douane, alors, oui, mais c'est pour qui ?

Q - C'est pour les pays industrialisés ?

R - C'est pour le Brésil.

Q - La mesure dont vous parlez concerne 49 pays dits PMA, donc 49 pays très très pauvres.

R - Oui, ces pays très pauvres n'ont déjà que très peu de frais de douane. Si le projet Mandelson se réalise, alors, oui, ces pays seront effectivement tirés vers le bas, car des pays émergents, comme le Brésil, s'engouffreront dans la brèche.

Le problème aujourd'hui n'est pas un problème Nord-Sud, c'est un problème Sud-Sud et c'est nouveau dans le monde.

L'un des éléments nouveaux du monde, c'est l'émergence du Brésil, de l'Afrique du Sud, du Nigeria, de l'Inde et de la Chine. Ces pays émergents, pour l'OMC, ne sont plus des pays très pauvres. Par conséquent, les pays très pauvres en pâtiront, si nous les "mettons tous dans le même sac".

Q - Jusqu'où ira la France pour que ce qu'a proposé M. Mandelson ne soit pas retenu ?

R - La France n'acceptera pas d'accord à l'OMC si ce qui est proposé sur la Politique agricole commune dépasse la réforme de la PAC de 2003.

Q - C'est donc que nous sommes prêts à faire "capoter" l'OMC qui "portera le chapeau".

R - Je viens de vous le dire.


Q - On se fige donc sur la position de 2003 ?

R - Bien sûr, elle a été acceptée par le Conseil européen qui a donné un mandat à M. Mandelson. Ce mandat doit être totalement respecté. Nous serons quelques milliards de plus dans 30 ans. Qui fera manger les hommes et femmes ?

Q - Ce ne sera pas uniquement l'Europe ?

R - Non, ce sont les agriculteurs et il n'y a aucune raison pour que ce soit uniquement les Américains. Or, aujourd'hui, vous savez que l'Union européenne importe 10 fois plus de produits agricoles venant des pays pauvres que les Américains. Alors, avant de nous donner des leçons, j'aimerais bien que les Américains commencent à diminuer leurs aides directes, à baisser leurs aides à l'exportation. Une fois qu'ils auront fait ce que nous avons fait en 2003, alors nous pourrons commencer nous aussi sur les droits de douane.

Q - Concernant l'Iran, on a appris aujourd'hui que Kofi Annan, qui devait se rendre, au cours d'une tournée dans cette région du monde, en Iran y renonçait. Faut-il prendre désormais, une position d'isolement voire de boycott du président iranien ?

R - Les propos inacceptables et choquants du président iranien ont été fermement condamnés par le président de la République et par l'ensemble de la communauté internationale. Car ils remettent en cause l'existence du droit d'Israël.

Q - Dans la logique de ces propos, faut-il boycotter le président iranien ?

R - Aujourd'hui, c'est à l'Iran de suspendre ses activités nucléaires sensibles. Le Conseil des gouverneurs se réunira le 24 novembre, à Vienne. M. El Baradeï, le directeur général de l'Agence doit faire rapport au Conseil des gouverneurs.

Pour l'instant, la main est toujours tendue. Je demande au peuple iranien et aux dirigeants iraniens de bien comprendre ce que nous pensons. Nous pensons que l'Iran est un grand pays, une grande civilisation, un grand peuple que nous respectons. Nous demandons aux autorités iraniennes de suspendre leurs activités nucléaires sensibles et de ne pas proférer des propos qui contreviennent au droit international.

Q - La ministre de la Défense, Mme Alliot-Marie a infligé un blâme - mesure tout à fait exceptionnelle - au général Poncet, ancien commandant en chef des troupes françaises déployées en Côte d'Ivoire pour avoir couvert le meurtre d'un coupeur de route par ses troupes, avéré et criminel par ailleurs. Visiblement, il a été maltraité, jusqu'à entraîner sa mort par les troupes françaises. La suspension et le blâme infligés au Général Poncet, sont-ils de nature à restaurer le prestige de la France dans cette région ?

R - Ce que je peux vous dire, c'est que d'abord l'armée française joue un rôle majeur dans beaucoup de théâtres du monde, avec un respect généralisé évident. L'armée française est une grande armée qui est respectée partout. De plus, s'il y a eu faute, il doit y avoir évidemment une sanction. C'est Mme Alliot-Marie, qui est très respectée dans sa fonction, aujourd'hui, qui a estimé en son âme et conscience qu'il y a eu faute, certainement avec des preuves à l'appui. Donc elle a fait ce qu'il fallait qu'elle fasse.

Q - La question qui se pose est de savoir si la mesure disciplinaire n'est pas excessive ? Mme Alliot-Marie n'en fait-elle pas trop ?

R - Mme Alliot-Marie, qui est ministre de la Défense, a décidé en son âme et conscience de faire cela, c'est sa décision et c'est la bonne pour moi.

Q - Par rapport à la gestion du dossier ivoirien, cette affaire complique-t-elle ou non les choses pour vous, ministre des Affaires étrangères ?

R - Sur la Côte d'Ivoire. L'échéance du 30 octobre est passée, sans d'ailleurs les troubles que beaucoup redoutaient. Il est important, maintenant que la nomination du Premier ministre intervienne rapidement.

Q - A-t-on vraiment une année pour le faire ?

R - L'arrivée du Premier ministre doit se faire le plus vite possible. Maintenant, l'essentiel est de passer à la mise en ¿uvre effective des engagements pris à Marcoussis et à Pretoria. Il faut désarmer les milices et il faut surtout qu'il y ait des élections.

Q - Mais il y a longtemps que la France dit cela ?

R - Sauf, que maintenant, le Conseil de sécurité et l'ONU ont été fermes. En qualité de membre permanent du Conseil de sécurité, la France exige qu'il puisse y avoir très rapidement le désarmement des milices et un bureau électoral en toute transparence qui garantisse des élections libres.

Q - Très brièvement, faudra-t-il arriver jusqu'à des sanctions rapidement si cela ne se fait pas ? Des sanctions individuelles éventuellement contre certains personnels politiques ivoiriens ?

R - Vous connaissez le Conseil de sécurité mieux que personne, vous connaissez l'ONU, s'il y a une demande, si nous voyons que la résolution des Nations unies n'a pas été suivie, alors, il y aura une discussion de ce type, bien évidemment.


(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 novembre 2005)

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