Interview de M. Thierry Breton, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, à "France Inter" le 28 octobre 2005, sur le lancement de l'augmentation de capital d'EDF, le prix de l'électricité et du gaz, les erreurs de communication pour la collecte de la redevance audiovisuelle et la réforme de l'ISF. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Thierry Breton, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, à "France Inter" le 28 octobre 2005, sur le lancement de l'augmentation de capital d'EDF, le prix de l'électricité et du gaz, les erreurs de communication pour la collecte de la redevance audiovisuelle et la réforme de l'ISF.

Personnalité, fonction : BRETON Thierry, WEILL Pierre.

FRANCE. Ministre de l'économie, des finances et de l'industrie;

ti : P. Weill - Aujourd'hui, c'est le lancement de l'augmentation de capital d'EDF. Ca y est, on va pouvoir acheter des actions. La fourchette de prix annoncée par Bercy est entre 28,50 euros et 33,10 euros. Je suis un particulier, je veux acheter aujourd'hui des actions EDF : quel est le prix ?

R - La façon dont cela marche, c'est qu'effectivement, aujourd'hui, nous donnons une fourchette, c'est-à-dire une estimation qui, comme vous venez de le rappeler, est entre 28,5 euros et 33,10 euros pour les particuliers, qui bénéficieront, je le rappelle, d'une ristourne de 1 euro par action par rapport à ce que paieront les investisseurs institutionnels. Donc aujourd'hui, on fait des réservations, c'est comme cela que ça marche : c'est-à-dire que jusqu'au 17 novembre, les particuliers qui souhaitent acquérir des actions font une réservation auprès de leur réseau bancaire. Et après, on espère qu'il y aura un grand succès...

Q - Combien de titres seront-ils mis sur le marché ?

R - On va voir si tout le monde est servi ou pas... Ensuite, on comptabilise les ordres et, enfin, on donne, en fonction de ce qui a été réservé, la possibilité de ce que l'on peut faire. Les titres qui ont été créés, puisque vous savez qu'il s'agit d'une augmentation de capital, car je le rappelle à nos auditeurs ce matin, l'ensemble des montants qui vont être levés sur les marchés iront intégralement pour abonder les fonds de l'entreprise, c'est-à-dire lui donner les capacités de son développement, et notamment de l'investissement sur les années qui viennent, en France en particulier...

Q - Mais on dit que ce n'est pas vrai, que les salariés vont pouvoir acheter des actions, ce qui représente un milliard d'euros, et que cet argent-là ira dans les caisses de l'Etat.

R - J'essaie d'être très précis, très pédagogue : j'ai bien dit "l'ensemble des titres créés". Vous savez qu'il y a une technique. C'est la plus grosse augmentation de capital réalisé au monde depuis 2000, je crois. Il faut donc être très précis. Pour pouvoir précisément faire en sorte que l'ensemble des moyens levés sur les marchés aille dans l'entreprise, on procède à une augmentation de capital. Et puis derrière, c'est la loi - la loi de 1986 - qui dit que par ailleurs, et c'est une très bonne chose, les salariés peuvent bénéficier de 15 % des titres. Mais là, il n'y a pas d'autre méthode que de les vendre par l'Etat. Donc le nombre de titres créés sera de 237 millions au maximum.

Q - L'Etat va conserver au minimum 85 % du capital d'EDF. Mais la loi vous autorise à céder jusqu'à 30 % du capital. Quand le ferez-vous ?

R - Pour l'instant, vraiment, ce n'est pas à l'ordre du jour, et je crois que cela ne le sera pas avant un moment, parce que vous avez vu que déjà rien que 15 %, c'est 7 milliards d'euros. Je le dis - je suis ministre des Finances - mais des fois, je pense moi aussi, comme tous les Français, en francs, et 7 milliards d'euros, c'est 50 milliards de francs. C'est un montant très considérable. Cela va permettre à l'entreprise de se développer sur les cinq ans qui viennent. Je rappelle qu'il y a un contrat de service public sur cinq ans, mais il y a aussi 40 milliards d'euros qui vont être investis, en particulier en France, pour nous donner les moyens d'accroître précisément notre indépendance énergétique.

Q - Justement, vous le dites, l'Etat a signé avec EDF un contrat de service public, qui prévoit que le prix de l'électricité n'augmentera pas plus que l'inflation dans les cinq prochaines années. Et après ces cinq ans ?

R - Cela va continuer. Cinq ans, c'est déjà très long pour une entreprise et c'est pour cela que ce qui se passe est quand même une grande chance pour la France, je le dis. Je sais bien qu'il y a un débat. J'entends les uns qui ont pu dire quelque chose il y a trois ans, qui disent le contraire aujourd'hui. Mais au-delà de cela, il s'agit de préparer l'avenir pour nos enfants. Et c'est vrai que d'avoir aujourd'hui 58 réacteurs nucléaires en France, bientôt un 59ème, puisque je rappelle que nous allons pouvoir, grâce à cette augmentation de capital, investir notamment dans de nouvelles...

Q - Mais je ne vous parle pas de ça ! Je vous parle du prix de l'électricité : est-ce que cela va augmenter dans cinq ans ?

R - Mais c'est très important, parce que, comment fait-on les prix ? Précisément, on achète peu de choses, il s'agit ensuite d'exploiter ce parc, ce qui est différent évidemment quand on achète du fioul ou quand on achète du pétrole. Là, on produit nous-mêmes notre électricité, donc c'est pour cela que l'on peut avoir une garantie de prix. Et, effectivement, cette garantie, on sera le seul pays au monde à la donner aussi clairement que cela : pas plus que l'inflation dans les cinq ans qui viennent, et puis, croyez-moi, cela va continuer comme cela, parce qu'il n'y a pas de raison que les coûts d'EDF augmentent, puisque, encore une fois, le parc est connu.

Q - Cela dit, dans ce contrat signé entre l'Etat et EDF, il y a une clause de révision, en 2007, après l'ouverture totale du marché de l'énergie aux particuliers. Donc cela peut augmenter ?

R - Non, c'est uniquement parce que la loi fait qu'à partir de 2007, le marché de l'énergie s'ouvre. Donc on est obligé juridiquement de le faire. Bien entendu, juridiquement, il faut resigner un contrat, mais la garantie est évidemment qu'il sera exactement ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire pas plus que l'inflation durant les cinq ans qui viennent. C'est ferme et je me permets de le redire, merci de me donner la possibilité de le faire.

Q - Mais vous avez aussi qu'en Grande-Bretagne, où le marché de l'électricité est ouvert à la concurrence, la hausse a été cette année de 24 %...

R - Mais vous savez aussi comme moi qu'en Grande-Bretagne, il n'y a pas beaucoup de centrales nucléaires et qu'effectivement, le problème est que lorsque l'on dépend du pétrole, cela monte !


Q - D. de Villepin a beaucoup insisté hier, lors de sa conférence de presse, sur la meilleure efficacité du service public. Il a parlé de "culture du résultat". Il y a du travail quand on voit la confusion actuelle avec la collecte de la redevance audiovisuelle, qui est perçue pour la première fois en même temps que la taxe d'habitation. Faute d'explications, des milliers de personnes craignent d'être imposées deux fois. Combien de réclamations avez-vous reçu au niveau national, à ce jour ?

R - D'abord, la modernisation des services publics, cela doit être, encore une fois, un élément constant de notre activité, de notre action. C'est vrai qu'avec J.-F. Copé, nous sommes très arc-boutés sur cette modernisation. La modernisation, je le dis humblement, ce n'est pas toujours facile, mais c'est une nécessité. Il y a eu, effectivement, des petits problèmes, mais J.-F. Copé s'en occupe, et je crois qu'ils sont derrière nous maintenant.

Q - Combien de réclamations à peu près ?

R - Il y en a eu quelques milliers, mais encore une fois, sur des millions. Donc là encore...

Q - Mais pourquoi n'avez-vous pas pensé à envoyer aux contribuables une note explicative ? Lorsque l'on reçoit sa déclaration de revenus, on a une lettre du ministre, on a une explication pour la remplir. Là, rien du tout ! On reçoit l'avis taxe d'habitation et il faut payer la redevance. N'est-ce pas un peu cavalier ?

R - Tout va être remis en ordre...

Q - Reconnaissez-vous une erreur de communication ?

R - Tout va être remis en ordre, encore une fois. Je crois qu'on l'a bien expliqué. Il y a eu effectivement quelques petits ratés mais je crois que c'est derrière nous.

Q - Le prix du gaz : quelle hausse finalement avez-vous choisie ?

R - Là, je vais être très précis.

Q - Ah ! C'est bien.

R - ... Et cela me permet de faire la différence, précisément, avec EDF. Gaz de France... Vous savez qu'en France on n'a plus de gaz. On en a eu pendant un moment mais maintenant on n'en a plus. Et donc il faut acheter l'intégralité du gaz à l'étranger, en particulier en Russie, également en Algérie. Et les cours du gaz sont corrélés au cours du baril de pétrole. Ce qui fait que l'on a vu une explosion, si je puis dire, des prix du gaz au cours des derniers mois.

Q - Je sens une mauvaise nouvelle qui arrive...

R - Non, non, attendez ! Je vous explique les choses, un tout petit peu de pédagogie. Depuis 12 ans, depuis 12 ans - c'est-à-dire que cela n'a rien à voir avec l'ouverture du capital, par exemple de Gaz de France - il y a une formule qui fait que tous les six mois ou tous les trois mois, GDF, comme l'ensemble des distributeurs de gaz, applique cette formule pour pouvoir répercuter les coûts d'approvisionnement chez les clients.


Q - Alors, combien ?

R - ... Et donc, GDF a fait sa demande, et cette demande était de 12 %. Elle a été exécutée, comme 0c'est la loi, à la commission de la régulation de l'énergie, et j'ai dit une chose très simple avec D. de Villepin, j'ai dit : 12 % aujourd'hui, c'est impossible ! Ce n'est pas possible, parce que les Français ont une facture qui augmente, la consommation des ménages français est quelque chose d'important... Donc je dis que ce n'est pas possible. On a beaucoup discuté avec le président de GDF. Il m'a d'abord dit : on va faire en sorte que ce soit 8 % en moyenne pour les Français. J'ai dit : ce n'est pas assez. Alors il m'a dit : on va voir si cela peut être 6 %. J'ai dit : ce n'est pas assez. Je le rencontre encore à 9 heures, et puis j'annoncerai ma décision...

Q - Ah ben, non ! Cela fait deux minutes et on n'a pas de réponse !

R - Je vous ai dit qu'il faut être précis. Et je vous dis que j'annoncerai ma décision à 11 heures, voilà la précision. Mais je vais vous dire une chose, parce que je veux vraiment que les auditeurs le sachent...

Q - Mais on voudrait connaître l'opinion du ministre, votre opinion ?

R - Mon opinion, c'est que je veux qu'en moyenne, pour tous les foyers français qui sont abonnés au gaz, cela ne fasse pas plus de 6 % d'augmentation par mois, et je veux que ce soit moins. On m'a dit 6 %, j'ai dit que ce n'était pas assez. Je vais encore discuter avec J.-F. Cirelli, le président de GDF, et j'annoncerai une décision tout à l'heure. Je souhaite que ce soit moins de 6 % pour chacun des abonnés au gaz pendant l'hiver. Parce qu'évidemment, il faut passer l'hiver, mais cela ne suffira pas, donc il faut que l'on discute, et que l'on voie comment, après l'hiver, on peut peut-être remettre cette formule à plat. En tout état de cause, je vais donc le revoir dans quelques instants et puis j'annoncerai ma décision.

Q - Donc, 5 % ?

R - Je veux que ce soit moins de 6 % en moyenne pour tous les foyers français. Je vous dirai tout à l'heure, mais vous savez, je suis tenace.

Q - L. Jospin vous a mis en cause hier soir sur France 2, il a dit...

R - Pas moi, je ne suis rien, pas moi...

Q - Si, si, si. Il a dit que le Gouvernement est étroitement lié au milieu économique, et qu'il ne peut pas, de ce fait, rechercher l'intérêt général - je cite L. Jospin. Il a aussi noté que deux des derniers ministres de l'Economie sont des grands patrons, il faisait allusion bien sûr à vous, ancien patron de France Télécom...

R - Mais il est observateur...

Q - Il a dit : "Cela me choque et cela choque les Français". Votre réaction ?

R - Je vais vous dire : on est une démocratie, et dans toutes les démocraties aujourd'hui - je crois à part la Chine me semble-t-il, mais pour toutes les autres démocraties - il y a des gens, des hommes et des femmes, qui viennent du secteur privé, qui vont ensuite servir leur pays en tant que ministres, et c'est normal. C'est normal en Allemagne, c'est normal aux Etats-Unis, c'est normal en Grande-Bretagne, c'est normal en Espagne, c'est normal en Italie. Et alors ? Pourquoi cela ne serait-il pas normal en France ? Il faudrait qu'on soit le seul pays avec la Chine où cela n'est pas normal ! Je crois que c'est très bien que précisément les hommes et les femmes de différents horizons, qui font le choix, si jamais on leur propose, de venir servir leur pays, comme je le fais, pendant quelques années ou quelques mois - cela dépendra du temps que l'on souhaite me garder, en tout cas croyez-moi - je crois que c'est important pour la France. Je donne toute mon énergie pour apporter ma connaissance du monde, ma connaissance de la vie économique. Parce que la France ne peut pas vivre dans une bulle, et c'est peut-être important d'avoir des hommes et des femmes, comme C. Lagarde, par exemple, qui vient elle aussi d'autres horizons, pour apporter sa vision du monde. Je pense qu'il faut y réfléchir.

Q - Un mot encore. Il y a eu cette sévère polémique avec L. Fabius qui vous a accusé, je cite, de faire du "copinage fiscal" après avoir accepté d'alléger, sous certaines conditions, l'ISF". Vous avez trouvé cela "calomnieux", vous lui avez écrit. Mais dans l'entourage de L. Fabius, on dit que, finalement, L. Fabius a fait allusion au fait simplement que vous avez allégé l'ISF et que vous payez l'ISF". Payez-vous l'ISF ?

R - Bien sûr, je paye l'ISF, je ne m'en suis jamais caché, et j'estime que c'est tout à fait normal. Quant à L. Fabius, vous savez, les Français - je vois une chose très simple, je ne suis pas comme Monsieur Fabius, un homme politique depuis 35 ans, mais je vois les choses -, Les Français ne sont dupes de rien. Ils savent, ils ont la mémoire, ils savent ce qu'il a dit, ils savent ce qu'il dit ensuite. Les Français n'oublient rien !

Q - Cela dit, les Français voient que le gaz va augmenter, il y a maintenant...

R - Pas beaucoup, vous avez ce scoop.

Q - ... Il y a un forfait médical de 18 euros pour les actes médicaux qui dépassent 91 euros...

R - Il sera pris en charge par les mutuelles.

Q - Oui, mais il faut avoir une bonne mutuelle.

R - Il faut avoir surtout le sens des responsabilités.

Q - Tout le monde n'a pas une bonne mutuelle.

R - Non mais pour ceux-là, cela ne s'appliquera pas. X. Bertrand a été très clair là-dessus.

Q - Et ils voient aussi que l'ISF va diminuer. N'y a-t-il pas un message qui est brouillé là ?

R - Non, l'ISF ne va pas diminuer. L'ISF... Monsieur Fabius et ses amis avaient fait en sorte que l'ISF diminue pour les patrons en 1988, nous avons élargi tout simplement cette proposition pour les salariés, de façon à maintenir le capital de nos entreprises, à éviter les délocalisations, et à faire en sorte qu'avec ces mesures, pour le sixième mois consécutif, le chômage diminue et la croissance revient.

Q - Cela dit, pour le président de Total, le président de Vivendi, cette décision que vous avez annoncée le week-end dernier, vous avez acceptée, cela signifie 150.000 euros de baisse de l'impôt sur la grande fortune pour le président de Total et de Vivendi !

R - Non, faux ! Faux ! Car je les ai interrogés, ils bénéficiaient déjà de l'exonération de M. Fabius et de M. Bérégovoy, parce que c'étaient eux qui l'avaient fait. Et donc, ils ne seront pas concernés par cette mesure. C'est la vérité, il faut le dire.

(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 8 novembre 2005)

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