Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, à Europe 1 le 2 novembre 2005, sur la répression des violences urbaines, la discrimination positive, l'intégration et la sécurité. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, à Europe 1 le 2 novembre 2005, sur la répression des violences urbaines, la discrimination positive, l'intégration et la sécurité.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre d'État, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

Circonstances : Violents affrontements à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) depuis le 27 octobre 2005, après la mort de deux adolescents

ti : Q - Ce matin, qui est le chef de la Sécurité ?

R - Je ne comprends pas cette expression. Le ministre de l'Intérieur a la responsabilité d'assurer la sécurité des Français, puisque vous me posez la question, rentrons tout de suite dans le vif du sujet : depuis 2002, la délinquance a reculé de 8 % en France, c'est très exactement 350 000 crimes et délits en moins chaque année. Et si nos auditeurs veulent un élément de comparaison, ils se souviendront utilement qu'entre 1997 et 2002, la délinquance a explosé en France, puisqu'elle augmentait de 15 %. Pour la première fois, on avait dépassé les 4 millions de crimes et délits.

Q - Est-ce que pour autant vous dites que cela va mieux ?

R - Sur la délinquance, bien sûr. 350 000 délits, crimes et délits de moins chaque année, si c'était en plus, j'imagine, monsieur Elkabbach, qu'on commencerait l'émission en me demandant des comptes. Pour autant, il reste trois problèmes qui sont trois problèmes extrêmement difficiles, et sur lequel je souhaite pouvoir répondre, si vous le désirez, à vos questions : les violences urbaines, les violences intrafamiliales et les violences dans les stades, qui sont les trois secteurs où il nous faut maintenant porter notre effort.

Q - Alors procédons par ordre, il y a eu cette nuit des manifestations, d'autres banlieues ont un peu brûlé¿ Est-ce qu'il y a un risque de contagion solidaire avec Clichy, avec la Seine-Saint-Denis ? D'autre part, est-ce qu'il y a eu des interpellations, des gens arrêtés cette nuit ?

R - Qu'est-ce qui change dans tout cela ? D'abord, les violences urbaines, ce n'est pas nouveau, cela ne date pas d'il y a trois jours ni d'il y a trois semaines. Cela fait trente ans que les politiques d'intégration en faveur d'un certain nombre de quartiers de nos villes échouent. Elles échouent pour deux raisons : la première, c'est parce qu'on a essayé de se contenter d'un traitement social de ces questions ; ce traitement social a échoué. Et la seconde raison, parce que beaucoup de gouvernements - de gauche comme de droite, j'en conviens parfaitement - avaient décidé de ne plus pénétrer dans les banlieues qui sont devenues pour certains quartiers, des zones où les services publics ne pénétraient plus. Eh bien cela a changé. Et si vous regardez chaque fois où il y a des incidents, il y a désormais des interpellations et des condamnations.

Q - Est-ce qu'il y en a eu cette nuit ?

R - Trente-quatre interpellations. Parce qu'il est absolument anormal que des gens qui font brûler la voiture de leur voisin, que des gens qui mettent le feu dans un certain nombre de services publics, alors que les banlieues souffrent et qu'elles ont besoin de ces services publics, il est parfaitement anormal qu'il y ait le moindre sentiment d'impunité. Nous avons donc décidé de changer nos méthodes dans les quartiers pour maintenir et rétablir l'ordre quand il le faut, avec maintenant les GIR, qui s'intéressent au patrimoine d'un certain nombre de personnes qui vivent de l'économie souterraine et de l'économie de la drogue, et les forces mobiles qui font maintenant des interpellations, et pas simplement du maintien de l'ordre.

Q - Je ne sais pas si vous avez entendu le jeune de 25 ans, qu'a rencontré G. Biet (phon) : il a un bac plus 4, un emploi, et il en a marre comme il dit, "que les jeunes français d'origine maghrébine soient montrés du doigt par la police". S'il y a des excès de la part de la police, qu'est-ce que vous faites ?

R - Il n'y a pas un corps de l'Etat qui soit plus surveillé, plus contrôlé que la police, pas un seul ! Et s'il y avait la moindre faute déontologique, non seulement je la déplorerais, mais je la sanctionnerais. La police est la police de la République. Et elle doit se comporter de façon impeccable. Et je ne souhaite aucun manquement à la déontologie, pas même de familiarité. Mais je veux quand même dire que les forces de l'ordre, je souhaite leur rendre hommage, parce qu'elles ont gardé leur calme dans des événements extrêmement violents dans un certain nombre de villes. Elles ont rétabli l'ordre et nous n'avons pas eu, depuis ce drame de Clichy, où ces deux jeunes ont trouvé la mort pour rien, alors même qu'ils n'étaient pas poursuivis, qui sont allés mourir à quinze et dix-sept ans, ce qui est un drame¿ Les forces de l'ordre¿

Q - Vous répétez ce matin qu'ils n'ont pas été poursuivis ?

R - Les forces de l'ordre ont fait un travail remarquable. Je répète ce qu'a dit le procureur de la République, lequel procureur de la République a entendu le troisième jeune qui est, fort heureusement, survivant, et qui lui-même a déclaré qu'il n'était pas poursuivi à ce moment-là.

Q - Vous l'avez dit aux familles hier soir ?

R - Bien sûr, je l'ai dit aux familles dont je comprends qu'elles soient bouleversées, je l'ai dit à un certain nombre de jeunes, à la fois d'Argenteuil et de Clichy, que j'ai vus encore tard cette nuit. Pour autant, il y a deux enquêtes qui sont engagées : une enquête de l'Inspection générale des services de la police et une enquête judiciaire. Ces deux enquêtes iront jusqu'au bout, la transparence sera totale et les familles, et c'est bien normal, auront tous les éléments à leur disposition, en même temps que ceux dont je disposerai.

Q - Mais alors si vous permettez, plusieurs questions : tout à l'heure je vous ai dit, "qui est le chef de la sécurité?", vous avez très bien compris le sens de ma question. Pour la presse ce matin, c'est le Premier ministre qui reprend le dossier, qui prend la main. Est-ce que c'est vrai ?

R - Le Premier ministre et moi-même, nous avons encore travaillé ensemble hier. Je ne vois pas en quoi il y a le moindre lieu à commentaire, même si je peux comprendre que le rôle de la presse c'est de faire des commentaires. Moi, mon rôle, ce n'est pas de faire des commentaires, c'est d'agir.

Q - Mais si il intervient après quatre-cinq jours de silence, cela veut-il dire que vous étiez en difficulté ?

R - Mais que le Premier ministre intervienne après quatre-cinq jours, c'est tout à fait normal.

Q - Vous étiez à Matignon, à ses côtés, quand il a reçu les familles des deux jeunes victimes¿

R - Quand nous avons reçu les familles des deux jeunes victimes.

Q - Oui, mais vous les avez reçues à Matignon, elles avaient refusé votre proposition de les rencontrer. Est-ce qu'elles sauront toute la vérité ? Est-ce qu'on va vers l'apaisement ?

R - Quand on est une famille qui perd un enfant de quinze ans et une autre qui perd un enfant de dix-sept ans, on peut comprendre qu'il y ait de la colère, qu'il y ait de l'amertume, qu'il y ait des sentiments forts qui s'expriment. Je souhaite que personne n'exploite la douleur de ces familles, c'est un drame parce que mourir à quinze ans ou à dix-sept ans pour rien, cela ne peut être qu'un drame. Ils auront tous les éléments à leur disposition. Je voudrais d'ailleurs dire que j'ai reçu également la famille de ce pauvre homme, dont la famille ne souhaite pas qu'on donne son identité, qui a été battu à mort à Epinay. J'ai reçu sa fille, son fils et sa femme ; je souhaite aussi qu'on ne les oublie pas. Par ailleurs, je veux dire à nos auditeurs que deux des trois auteurs présumés ont été arrêtés ; nous recherchons activement le troisième. Nous avons d'ailleurs une idée précise de qui il est. Je le dis comme je le pense : mon travail c'est de garantir la sécurité des Français, et notamment des Français les plus modestes qui vivent dans ces quartiers, qui en ont plus qu'assez que ces quartiers soient considérés par quelques-uns comme des zones de non-dit.

Q - Oui, on ne peut pas y mettre les pieds¿

R - Il y aura donc maintenant¿

Q - ¿ Et pas seulement quand on est ministre de l'Intérieur, presque aucun citoyen ne pourrait y aller sans risque pour sa propre vie, comme le photographe¿

R - Excusez-moi, j'y vais chaque semaine et je dis les choses comme je le pense : je n'accepterai pas un certain nombre de violences, elles seront sanctionnées par la justice et la police interpellera. C'est ce qu'on appelle la "tolérance zéro", c'est mon travail et je le ferais. J'ajoute juste un dernier mot : je ne comprends pas pourquoi on continue à dire que "des jeunes ont fait ceci" ou que "des jeunes ont fait cela"... Vous créez ainsi, pardon de le dire, les conditions d'un amalgame. La quasi-totalité des jeunes ne demandent qu'une seule chose, c'est d'avoir une formation et un emploi, ils n'ont rien à voir avec ça. Quand il y a un braquage d'une banque et que celui qui braque la banque a 52 ans ou 53 ans, vous ne dites pas sur les chaînes, sur les antennes de vos radios, "c'est un vieux qui a fait ça".

Q - Il y a longtemps qu'on ne le dit plus.

R - Dire "c'est un jeune", c'est une erreur, ce ne sont pas trois jeunes qui ont agressé cette personne à Epinay, ce sont trois voyous, ce sont trois assassins, qui se sont comportés avec une forme de barbarie. Donc, arrêtons de parler des jeunes, parce que les jeunes méritent d'être respectés, les jeunes, la plupart, veulent s'en sortir et en ont assez d'être amalgamés avec les voyous.

Q - Sur ce plan, monsieur le ministre de l'Intérieur, beaucoup de gens vous donnent raison de dénoncer les voyous, les dealers, les bandits, etc. Vous savez que vous avez été critiqué sur la méthode et sur le langage que certains estiment "excessifs", "dangereux". Vous dites vous-même : "Moi, je parle avec les vrais mots." Mais est-ce que vous reconnaissez être allé un peu loin dans certains cas? Est-ce que vous, vous fixez des limites dans le vocabulaire ? Ou vous vous dites, "Si je parle comme ça, c'est que je suis un mondain" ?

R - Non, attendez, attendez¿ D'abord, quand on fait des choses, qu'on soit critiqué, c'est parfaitement normal. Il y en a tant qui ont fait si peu, laissons leur l'opportunité de critiquer, c'est si facile¿

Q - Même dans votre camp, même chez les vôtres ?

R - Par conséquent, qu'ils critiquent, d'abord, c'est la démocratie, et personne n'a à s'en formaliser et certainement pas moi. Deuxième élément, depuis trois ans les chiffres sont incontestables, la délinquance recule en France, c'est incontestable, ce n'est d'ailleurs contesté par personne.

Q - Mais vous l'avez dit, je vous crois, mais les mots ?

R - Eh bien les mots, il est venu le temps que la classe politique parle avec les mots que comprennent les Français. Quand je vais à la Cité des 4 000 ; j'ai été quand à la cité des 4 000 ? Le lendemain ou le surlendemain de ce drame qui a consisté pour un petit jeune de onze ans, de se faire tuer alors qu'il nettoyait, le jour de la fête des pères, la voiture de son père. Parce que trois individus, très défavorablement connus des services de police, tiraient à balles réelles dans la rue pour régler des comptes. Et comme ont dit les habitants de la cité des 4 000, pendant les quelques heures où j'étais là-bas, ils m'ont dit : "Monsieur Sarkozy, il faut nettoyer, on en a plus qu'assez, parce que¿

Q - ¿Ce sont eux qui ont employé le mot ?

R - C'est eux qui, chaque seconde, considéraient que les bandes, les voyous, l'économie souterraine, ils ne comprenaient pas pourquoi l'Etat ne faisait pas son travail. Or pour faire son travail, il ne suffit pas de mettre un policier au coin de la rue, regardant d'un air débonnaire le trafic de drogue. Il faut aller en profondeur pour sortir les trafics et les trafiquants. Et quand je dis "nettoyer au Karcher", c'est-à-dire nettoyer en profondeur.

Q - Mais est-ce que vous ne vous mettez pas de limite dans ce langage qui peut être un langage de provocation et d'excitation sur place ?

R - C'est ça oui. Venant d'un spécialiste des médias, j'apprécie beaucoup le commentaire, parce que franchement, de ce point de vue-là¿ Deuxième élément : quand un pauvre homme va prendre des photos dans un quartier d'Epinay, qu'on lui vole son appareil photo devant sa femme et sa fille, et qu'on le bat à mort en pleine journée, je n'ai pas l'intention d'appeler ceux qui font cela des jeunes, c'est de la racaille, ce sont des voyous, ce sont des assassins.

Q - Très bien, mais vous l'avez dit. Mais est-ce que vous croyez qu'un mot cru et violent a une force de dissuasion ?

R - Non, d'abord je n'emploie jamais de mot cru. Je suis plutôt quelqu'un de bien élevé, et encore moins de mot violent. J'appelle un voyou un voyou, un assassin un assassin.

Q - Et la racaille de la racaille ?

R - Je ne vois pas d'ailleurs ce que le terme "racaille" peut avoir de vulgaire ou de violent. J'ajoute que tous ceux qui ont été complices par commodité de la situation dans laquelle se trouvent nos quartiers, n'ont pas, me semble-t-il, de leçon à donner sur le travail extrêmement difficile que nous sommes en train de réaliser.

Q - A qui pensez-vous là ?

R - Quand j'entends monsieur Fabius et monsieur Strauss-Kahn donner des leçons¿

Q - Ou F. Hollande qui dit "il faudrait la tolérance zéro pour les provocations verbales du ministre de l'Intérieur".

R - Oui, bien sûr¿ Qu'il s'occupe du congrès du Parti socialiste ! En tout cas, moi, je ne m'occupe pas d'eux, j'essaie de m'occuper de la vie quotidienne des Français.

Q - Et vous savez ce que la gauche propose en la matière ?

R - Malheureusement rien, comme d'habitude, si ce n'est d'organiser un colloque pour savoir ce qu'on fera dans dix ans. Or ce qu'il faut, c'est agir tout de suite. Alors quel est le problème ? On n'a pas été assez ferme à l'endroit d'un certain nombre de comportements, et en même temps, il me semble qu'on n'a pas été assez généreux, à l'endroit d'une population de gens qui souffrent, c'est vrai, de racisme, c'est vrai, d'injustice, et qui demandent à s'en sortir. C'est bien la raison pour laquelle, depuis le début, je propose qu'on s'engage dans la discrimination positive à la française qui consiste à faire plus pour ceux qui ont moins. Et c'est bien là le c¿ur des choses.

Q - Vous savez ce que vous répondent le chef de votre gouvernement, et le président de la République ? Ils ne sont pas forcément d'accord avec la définition de la discrimination positive. Cette nuit, vous avez longuement dialogué avec des jeunes de Clichy ; l'après-midi vous avez vu des jeunes d'Argenteuil, qu'est-ce qu'ils attendent du Gouvernement ? Qu'est-ce qu'ils attendent de vous ?

R - Je crois que le plus important pour eux, c'est qu'ils aient la chance d'avoir une formation pour avoir un emploi. Ils ne veulent pas de deux choses : ils ne veulent pas d'amalgame avec les voyous, parce qu'ils se sentent différents, et deuxième chose, ils ne veulent pas l'aumône d'une politique sociale. Ils veulent la chance d'une politique de l'emploi¿

Q - Ils veulent les droits¿

R - ¿De formation, pour pouvoir faire vivre leur famille du fruit de leur travail, et non pas de l'assistance. Voilà ce qu'elles demandent.

Q - Mais est-ce que vous croyez que la République va créer la confiance, le calme peut-être des emplois avec des renforts de sécurité, de CRS, de gendarmes mobiles ou des efforts utiles de prévention ?

R - N'opposons pas les uns aux autres. Permettez-moi de vous dire qu'on ne sortira pas un quartier de la détresse, de la pauvreté, de l'exclusion, de l'échec, de l'intégration si on garde dans ce quartier un certain nombre de chefs de bande de caïds qui vivent de l'économie souterraine.

Q - Donc ce sont eux qui sont aujourd'hui visés ?

R - Les deux choses vont ensemble. C'est ainsi qu'il y aura plus de Compagnies républicaine de sécurité, plus de gendarmes mobiles, pour garantir aux habitants la sécurité. Quand j'ai été à Argenteuil, sur la plate-forme d'Argenteuil, que m'ont dit les habitants ? Ils m'ont dit, "mais monsieur Sarkozy on a peur, on a en a assez". J'ajoute que j'ai vu des tas de gens qui m'ont dit, "mais pourquoi ils font brûler nos voitures ? Ceux qui font brûler les voitures, ils ont qu'à brûler les leurs, pas les nôtres, parce que nous, on en a besoin pour travailler !". Moi, je souhaite être du côté de ceux qui se lèvent tôt le matin, qui travaillent dur pour faire vivre leur famille, qui vivent dans ces quartiers, et qui en ont assez qu'une infime minorité donne une image dégradée de quartiers qui valent bien mieux que cela.

Q - On vous a trouvé un peu seul, parce qu'il n'y a pas que M. Valls, le maire réaliste d'Évry, qui disait, "mais où sont messieurs Borloo, Robien, Donnedieu de Vabres, J.-F. Lamour ?". Est-ce qu'on vous a isolé ? Vous vous êtes isolé ? On a cherché à vous isoler ?

R - Non, je ne pense pas. Tout ça ce sont des commentaires qui, franchement, je les comprends tout à fait, mais moi je ne me livre pas à cela. Moi, j'ai travail à faire et j'essaye de le faire.

Q - D'accord. Mais alors, qu'est-ce que¿

R - ¿Non, non pas "d'accord", comme ça. Depuis le début, depuis 2002, à chaque fois que j'ai tenté de faire quelque chose, à chaque fois que je l'ai fait, il y a toujours eu le cortège habituel de la pensée unique qui regarde les problèmes sans rien faire, qui s'est dressé. Je me souviens de Sangatte, il ne fallait pas le faire, ne pas le fermer. Je me souviens du CFCM pour les musulmans, il ne fallait pas le faire non plus. Je me souviens des halls d'immeuble, il ne fallait pas le faire. Je me souviens de la violence : c'était inéluctable, il n'y avait rien à faire. Ainsi va la vie politique française : il y a toujours des gens pour vous expliquer qu'il ne faut rien faire, et que quand vous faites, vous faites mal. Moi, j'ai choisi une ligne : ne pas m'occuper de tout cela et continuer à avancer pour avoir des résultats. Nous aurons des résultats dans les quartiers, en termes de sécurité et en termes d'intégration. Parce que je dis quand même une chose, c'est que c'est quand même un malheur que les petits-fils d'immigrés se sentent moins bien intégrés alors qu'ils sont nés en France, que leurs grands-parents ne l'étaient, alors qu'ils sont arrivés étrangers et qu'ils sont restés étrangers.

Q - Vous savez ce qui est aussi terrible monsieur le ministre de l'Intérieur ? C'est qu'à Clichy, ce sont les aînés, les grands frères, qui ont contribué à ramener le calme, autrement dit, c'est un service d'ordre musulman. Et on a entendu hier - je regardais les télévisions -, on a même entendu "Allah Akbar". Est-ce que cela veut dire que le communautarisme est en train de remporter une manche sur la République laïque et intégratrice, parce qu'elle n'en fait pas assez ?

R - Non, mais justement, quand la police réinvestit les quartiers, fait des interpellations pour séparer d'un côté les voyous, et de l'autre les jeunes, c'est bien la République qui fait son travail. Je conteste formellement cette idée de service d'ordre musulman qui n'a rien à voir. Nous avons travaillé avec un certain nombre de médiateurs, médiateurs du quartier.

Q - Barbus et en blanc¿

R - Non.

Q - En grande gandoura blanche¿

R - Non, non¿

Q - On les a vus !

R - Voilà très exactement les conditions de l'amalgame. Respectez aussi nos compatriotes, et ce n'est pas parce qu'ils sont de confession ou de culture musulmane, qu'on doit les traiter de barbus, excusez-moi ! A mon tour de vous dire très respectueusement monsieur Elkabbach, de surveiller vos expressions, pardon.

Q - D'accord, mais quand ils portent la barbe et la longue robe blanche, et qu'ils disent "Du calme, au nom de l'islam et au nom du Coran", c'est qu'ils sont un service d'ordre musulman qui vient renforcer la police.

R - Non, ce n'est pas exact. Il se trouve qu'on a eu un problème particulier à la mosquée de Clichy et il n'est pas anormal que l'imam de la mosquée de Clichy, alors même qu'il y avait des affrontements entre un certain nombre de voyous et les forces de l'ordre devant la mosquée, il n'est pas anormal qu'à ce moment-là, il soit intervenu pour appeler au calme.

Q - Qu'est-ce que vous avez pensé, si je peux appeler cela "des remontrances", de votre collègue A. Begag ? Vous l'avez vu quelques fois ? Pourquoi vous ne l'amenez pas avec vous en banlieue, pourquoi il n'y va pas ? D'autant plus qu'il parle l'arabe, lui.

R - C'est à lui qu'il faut demander pourquoi il n'y va pas, ce n'est pas à moi.

Q - Mais est-ce qu'il vous a facilité la tâche ?

R - Non.

Q - A votre avis, y est-il allé, a-t-il parlé ou est-il intervenu parce qu'il a reçu des consignes ?

R - Mais franchement¿

Q - ¿Puisqu'il est ministre de l'Égalité des chances.

R - Mais monsieur Elkabbach, vous savez, cela fait maintenant cinq jours, jour et nuit, avec mes collaborateurs, avec toutes les équipes du ministère de l'Intérieur, nous travaillons sur ces questions, et nous essayons d'éviter les problèmes, d'apaiser les situations, d'interpeller les fauteurs de troubles. Croyez-moi, j'ai autre chose à faire que de regarder les dépêches AFP de tel ou tel, qui fait des déclarations pour me conseiller et me dire ce que j'aurais dû faire.

Q - Vous préféreriez qu'il parle un peu plus tard¿

R - Enfin "je préfère"¿ Vous savez, chacun fait ce qu'il veut et le soir se regarde devant la glace.

Q - Quand on fait le métier, là où vous êtes, on doit être blindé ?

R - "Blindé", je ne sais pas si je suis blindé. Je peux vous dire une chose, c'est que c'est extrêmement difficile, que ce travail aurait été plus facile s'il avait été fait avant, mais que personne ne doute de ma détermination à le conduire. Nous garantirons la sécurité dans les quartiers, comme nous avons rétabli la sécurité dans les transports en commun. Je voudrais prendre un seul exemple. Il y a douze millions de personnes qui habitent en Île-de-France, quand je suis devenu ministre de l'Intérieur, il y avait 18 % d'agressions en plus chaque année dans les métros et les trains de banlieue. Je regardais encore les chiffres de l'an passé : 22 % d'agressions en moins. Qui peut dire que cela ne progresse pas ? Eh bien c'est pareil que dans les stades où il y a des tribunes qui font honte. Je n'accepte pas qu'il y ait des gens qui fassent le salut nazi au Parc des Princes !

Q - On va en parler tout à l'heure. Mais est-ce que vous attendez ou vous espérez qu'en Conseil des ministres ce matin, le président de la République vous apporte son soutien public et qu'il trouve à sa place les mots de l'apaisement, lui aussi ?

R - Vous savez, les mots de l'apaisement, ce n'est pas suffisant, il faut les faits de l'apaisement, F-A-I-T-S, il fait agir ! Il faut agir avec fermeté et avec justice ; c'est ce qu'on est en train de faire.

Q - Mais vous attendez qu'il intervienne ?

R - Mais je n'attends rien du tout, que chacun fasse ce qu'il a à faire, et je suis sûr que ça sera très bien fait.

Q - Certains trouvent - on l'a entendu ces derniers jours, mais vous direz que ce sont des commentaires¿ - que rester ministre de l'Intérieur, président de l'UMP et candidat en 2007, est intenable. Ceux-là vous pousseraient volontiers vers la sortie. Est-ce que ce matin vous leur dites, " je suis quelques fois tenté", ou "je reste, je continue et je me bats" ?

R - Il faut savoir qu'il y a eu toute une mode qui a consisté à dire que je ne m'occupais pas assez du ministère de l'Intérieur, maintenant, il y a une mode qui consiste à dire que je m'en occupe trop. Mais c'est extraordinaire ! Mais mon Dieu, si je n'étais pas là, eh bien il y aurait moins de pages dans les journaux, permettez-moi de vous le dire !

Q - Oui, mais qu'est-ce que vous répondez ? Je reste et je continue, je me bats ou je suis tenté¿ ?

R - Mais rien ! Je dis une seule chose, il y a trois priorités pour moi : la violence urbaine, violence intrafamiliale, violence dans les stades. J'ai obtenu des résultats sur les autres domaines, je souhaite que nous en obtenions maintenant sur ces trois domaines qui sont absolument essentiels. Quand on voit les violences intrafamiliales, eh bien la police n'est pas adaptée aujourd'hui pour intervenir dans les familles. Je veux changer cette réalité. Et alors c'est vrai, j'essaye de le faire¿

Q - C'est-à-dire que la police, si elle est appelée, qu'elle intervienne dans un couple qui se tape dessus ?

R - Mais bien sûr. Vous ne pouvez pas envoyer la brigade anti-criminalité pour intervenir de nuit au domicile conjugal, au sein d'une famille, comme vous arrêtez des braqueurs de banque. C'est vrai, moi j'essaye de le faire en employant des mots que chacun peut comprendre, et en demandant à être jugé sur les résultats. C'est ainsi que dès le mois prochain, je publierai un indice des violences urbaines, pour que chacun puisse mesurer l'impact de la politique que nous mettons en ¿uvre.

Q - Dimanche, au Parc des Princes, il y aura un match à hauts risques, Paris-Saint-Germain/Monaco. Vous luttez contre les bandes dans les stades, à Lyon, à Marseille, à Nice, à Paris. Qu'est-ce que vous pouvez faire pour empêcher le développement de ces violences ?

R - Eh bien, je serai à 18h30 au Parc des Princes, je réunirai l'ensemble des associations signataires de la charte et je mettrai chacun devant ses responsabilités. Et je le dis comme je le pense, puisque je proposerai au Parlement une mesure extrêmement forte qui permettra aux préfets d'interdire de stade, de façon administrative, c'est-à-dire avant toute condamnation judiciaire, quelqu'un qui aura été pris en train de faire un salut nazi, qui aura été pris en train de pousser des cris de singe quand un joueur de couleur a le ballon, ou qui aura été pris en train de déclencher ou d'organiser une bagarre. Il faut que les stades reviennent aux familles.

Q - Et s'il appartient à une bande, vous demandez la dissolution de cette bande ou de cette association ?

R - S'il appartient à une association, toute association qui se solidarisera de ces comportements, sera implacablement dissoute. Les stades, c'est fait pour aller en famille, avec ses enfants, ce n'est pas fait pour se battre comme des chiffonniers.

Q - La presse, les hebdomadaires, n'ont cessé de répéter "Il y a un nouveau Sarkozy ". Comment N. Sarkozy présente-t-il le nouveau Sarkozy, s'il y en a un ?

R - Franchement, je vous assure, vous n'allez pas me croire, mais j'essaye de ne pas lire tout ce qui est écrit, parce qu'on en aurait le tournis. Les commentaires, dans une démocratie, je les accepte bien volontiers, la critique elle est normale. Alors voilà qu'on me décrit sous forme d'une nouvelle personne, je n'ai pas l'impression d'avoir changé. J'ai des convictions, j'ai une grande détermination, j'ai un travail extrêmement difficile à mener. Ce travail, s'il est difficile, encore une fois, c'est que pendant des années, on a commenté une situation sans aller porter le fer dans la plaie, sans porter des solutions. Eh bien je veux obtenir des résultats, parce qu'il n'y a aucune raison que nous soyons l'un des rares pays au monde à considérer comme normal, qu'à la périphérie de nos villes, il y ait des zones de non droit. Eh bien aujourd'hui, l'Etat est présent partout.

Merci N. Sarkozy. Je vous souhaite une bonne journée, et surtout des nuits calmes¿


(Source http://www.u-m-p.org, le 7 novembre 2005)

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