Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Parisien" le 2 novembre 2005, sur les violences urbaines de Seine-Saint-Denis et sur le plan national de prévention de la délinquance, à détecter "dès la maternelle". | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire et président de l'UMP, dans "Le Parisien" le 2 novembre 2005, sur les violences urbaines de Seine-Saint-Denis et sur le plan national de prévention de la délinquance, à détecter "dès la maternelle".

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas.

FRANCE. Ministre d'État, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire ; FRANCE. UMP, président

Circonstances : Violents affrontements à Clichy-sous-Bois et en Seine-Saint-Denis depuis le 27 octobre 2005, après la mort de deux adolescents

ti : Q - Quelle est votre analyse des événements de Clichy et de la Seine-Saint-Denis ?

R - Cela fait trente ans que la France a un problème avec ses quartiers. La première génération d'immigrés en France se trouve avoir été mieux intégrée que la troisième. Les grands-parents étrangers se sentent mieux acceptés que leurs petits-enfants pourtant nés en France et donc français. Ces problèmes sont le résultat de l'installation à la périphérie de nos villes des travailleurs que l'on avait fait venir au lendemain de la guerre, mais dont les enfants n'ont pas trouvé de travail. Le sentiment d'exclusion, l'immigration clandestine et le fort taux de chômage créent des problèmes considérables. Les associations ont fait un travail remarquable, mais force est de reconnaître que le simple traitement social n'a pas été à la hauteur. Il a échoué.

Q - Pas à la hauteur ou insuffisant ?

R - Si on avait mis trois fois plus de crédits, on n'aurait pas eu trois fois plus de résultats. Je veux dire avec force qu'il y a eu d'abord une certaine complaisance. On a souvent accepté l'inacceptable. Il y avait des territoires interdits. Les services publics disparaissaient. On a laissé faire. Et, à partir de cette désertification, une économie souterraine s'est organisée. L'ordre qui règne trop souvent, c'est l'ordre des bandes, de la drogue, des trafiquants. Les quartiers attendent aujourd'hui de la fermeté, mais aussi de la justice : qu'on donne aux jeunes un emploi. Ils ne veulent pas la charité : ils veulent s'en sortir. Nous n'avons pas été assez généreux, et en même temps pas assez fermes.

Q - Utiliser des mots comme " Kärcher ", " racaille " n'est-il pas contradictoire avec cette démarche ?

R - A-t-on une approche mondaine de la politique ou une approche réelle ? Un Français sur deux ne vote pas. Nous avons connu trois tsunamis politiques depuis 2002 : Le Pen au deuxième tour, la droite qui perd en 2004 vingt régions sur vingt-quatre et, en 2005, 55 % pour le non. Ce n'est pas rien. La classe politique est de moins en moins écoutée. Parce qu'elle ne parle pas des vrais sujets. Parce que, quand elle en parle, elle n'en parle pas avec les vrais mots. Quand on tire à balles réelles sur des fonctionnaires de police, on n'est pas un " jeune ", on est un voyou. Il faut arrêter de dire : " Ce sont les jeunes. " C'est ainsi qu'on crée les conditions de l'amalgame. La très grande majorité des jeunes ne pose aucun problème. Celui qui tire ou qui casse, c'est un voyou. Point. Quand il y a un braqueur de 45 ans, vous ne dites pas " c'est un vieux ". Pourquoi dire, quand il y a un voyou de 22 ans, " c'est un jeune " ? Il ne faut à aucun prix verser dans l'amalgame. L'expression " nettoyer au Kärcher ", que j'ai employée au moment de ma visite à la cité des 4 000, ça veut dire nettoyer en profondeur parce que l'économie souterraine a gangrené les quartiers en profondeur. Y a-t-il la moindre chance de régler les problèmes sans jamais en parler ou en en parlant de manière superficielle ou alambiquée ? Ce qui me choque, ce ne sont pas les mots, ce sont les réalités. Cela fait trois ans que je suis ministre de l'Intérieur : la délinquance a reculé de 8 %, 350 000 délits en moins chaque année. Dominique Strauss-Kahn a parlé de mon " échec " : quel jugement porte-t-il alors sur la période 1997-2002 où la délinquance a augmenté de 15 % ?

Q - Que proposez-vous pour combattre ces violences urbaines ?

R - A effectif constant, j'ai dégagé 2 000 fonctionnaires de plus pour les cités difficiles car vous ne ramènerez pas l'égalité des chances dans des quartiers dominés par les caïds, les trafiquants et les chefs de bande. Nous allons implanter les services des RG dans certains quartiers. Les GIR seront mobilisés sur l'aspect patrimonial de la criminalité. Certains sont propriétaires de vingt ou trente sociétés sans jamais aller au travail. Les gendarmes mobiles et les CRS, au lieu de faire de l'ordre public, vont rétablir la sécurité comme le souhaitent les Français les plus modestes qui habitent dans ces cités. Et il y a déjà un grand changement : il y a désormais des interpellations en cas de violences urbaines. Pourquoi y a-t-il de la tension aujourd'hui ? Parce qu'un certain nombre de caïds ont compris que maintenant ils auront des comptes à rendre. Cela prendra des mois, mais on arrivera à des résultats.

Q - A Clichy, les trois jeunes étaient-ils ou non poursuivis par la police ? Que sait-on de façon certaine ?

R - Il y avait un groupe de jeunes. On saura par la suite qu'ils rentraient d'un match de football. Un témoin signale une intrusion dans un chantier. La police intervient. Les jeunes courent dans tous les sens pour fuir la police : il y aura six interpellations. Ceux-là sont ramenés au commissariat de police aux alentours de 18 heures. A 18 h 12, il y a une panne d'électricité vraisemblablement due à la présence des trois jeunes dans le transformateur EDF. D'après l'inspection générale des services (IGS), les policiers étaient rentrés, et ne pouvaient donc plus poursuivre qui que ce soit. Selon le procureur de la République, le survivant a dit qu'ils n'étaient pas poursuivis par la police. Il n'en reste pas moins que mourir à 15 ou 17 ans, ce n'est pas un âge. Ils sont morts pour rien. C'est un fantastique gâchis. C'est un drame qui nous interpelle tous. J'ai dit hier soir aux familles notre tristesse et notre profonde compassion. En tout état de cause, l'enquête se poursuit et fera toute la lumière.

Q - Que savez-vous des circonstances dans lesquelles une grenade a été retrouvée dans la mosquée ?

R - C'est une grenade lacrymogène en dotation dans les services de police. La police scientifique a établi qu'elle n'avait pas explosé dans la mosquée, mais à l'extérieur. Nous ne savons pas si elle a été prise par quelqu'un ou si elle a roulé elle-même. Il n'y a rien qui a été fait pour blasphémer un lieu de culte. Il faut que chacun retrouve son calme. Lorsque je suis allé à Argenteuil, que m'ont dit les habitants ? " On n'en peut plus, on a peur. " Je veux aider les plus modestes à bénéficier de la même sécurité que ceux qui vivent dans les quartiers privilégiés.

Q - En allant à Argenteuil de nuit, vous saviez que vous alliez au contact...

R - Si j'y vais à 10 heures du matin, à l'heure où les voyous sont couchés, on dit que je ne veux pas voir la réalité en face. La Dalle d'Argenteuil est un haut lieu des violences urbaines. Qu'attend-on de moi ? Que je n'aille que dans le VIIe arrondissement de Paris ? J'avais par ailleurs quelque chose à y faire. C'était le premier soir de la mise en place des renforts de CRS et de gendarmes mobiles. On a eu une arrivée un peu mouvementée. Il aurait fallu que je m'en aille ? Ce n'est pas ma conception de la République.

Q - Avec cette méthode, ne vous sentez-vous pas trop seul, y compris dans votre propre camp ?

R - Isolé ? Je reçois d'innombrables témoignages de soutien. Une situation difficile à gérer oui. Mais, dans ces circonstances, ceux qui se précipitent pour apporter des solutions sont rares. Moi, je n'ai pas à parler, mais à agir et je le fais. La politique que l'on met en oeuvre va porter ses fruits notamment grâce au plan national de prévention de la délinquance que je présenterai avant la fin de l'année.

Q - De quoi s'agit-il ?

R - Je propose que les maires aient le statut de coordonnateur et d'animateur de la politique de prévention. Il faut agir plus tôt, détecter chez les plus jeunes les problèmes de violence. Dès la maternelle, dès le primaire, il faut mettre des équipes pour prendre en charge ces problèmes. Dès la maternelle ? Oui. Car plus tôt on détecte la difficulté, plus on se donne de chances de la résoudre. Quand on récupère des jeunes délinquants à 17 ans, le mal est fait, et c'est souvent trop tard.

Q - Contre les violences, " tolérance zéro ", avez-vous dit...

R - Je confirme. Nous serons sans faiblesse pour ceux qui transgressent la loi pour mieux tendre la main aux autres. Car il y a un formidable travail à faire pour que ces quartiers vivent mieux. Et ce travail je le ferai, dans le dialogue avec les élus et la population. Chaque fois, je rencontrerai les jeunes, comme je l'ai fait aux Tarterêts et à Argenteuil, afin que chacun comprenne qu'il a sa chance.

(Source http://www.u-m-p.org, le 15 novembre 2005)

Rechercher