Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, à TF le 7 novembre 2005, sur les violences dans les banlieues, le renforcement des dispositifs de sécurité et sur les priorités à donner pour organiser les cités et restaurer l'ordre public. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, à TF le 7 novembre 2005, sur les violences dans les banlieues, le renforcement des dispositifs de sécurité et sur les priorités à donner pour organiser les cités et restaurer l'ordre public.

Personnalité, fonction : VILLEPIN Dominique de, POIVRE D'ARVOR Patrick.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Violences urbaines après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) le 27 octobre 2005

ti : PATRICK POIVRE D'ARVOR - Monsieur le Premier ministre, bonsoir.

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Bonsoir.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Ce que les Français attendent de vous, vous l'avez bien compris, ce ne sont pas des mots, des incantations, des déclarations de bonne volonté, ce sont des actes. Vous avez promis des mesures, vous les annoncerez dans quelques instants, mais avant toute chose, comment en est-on arrivé là ? Est-ce le résultat de trente, quarante ans d'abandon de ce qu'on appelle aujourd'hui les banlieues sensibles ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Permettez-moi, Patrick POIVRE d'ARVOR, d'abord de dire que les violences auxquelles on a assisté ces derniers jours, sont inacceptables, qu'il s'agisse de deux hommes frappés à mort à Stains, à Epinay, qu'il s'agisse d'une femme handicapée, brûlée, qu'il s'agisse de la multiplication d'actes de destruction d'écoles, de gymnases, des milliers de voitures incendiées. Tout ceci est inacceptable et inexcusable. Je pense à cet instant à tous les Français, tous les Français qui nous regardent, qui sont inquiets, qui sont choqués et qui aspirent à un retour à la normale, un retour à la sécurité. La réponse de l'Etat, je le dis ce soir avec force, sera ferme et juste.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Sur les deux faits déclencheurs, à savoir à la fois la mort de deux mineurs à Clichy et également le jet d'une grenade devant une mosquée, est-ce que vous êtes sûr que les jeunes d'abord n'étaient pas poursuivis par la police et que la mosquée n'était pas visée intentionnellement ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Il y a d'abord dans ce que nous avons vu tout au long des derniers jours, bien sûr des réseaux criminels organisés qui appuient ces désordres. Et puis il y a des bandes de jeunes, voire de très jeunes qui sont en rupture sociale, en rupture familiale, en rupture scolaire. Ils sont dans une logique de casseurs mais parfois aussi dans une logique de jeu et de surenchère entre les quartiers. Et je veux d'abord en appeler à la responsabilité des parents pour que le calme puisse revenir. Alors vous le dites à juste titre, il y a au départ, à l'origine deux événements particuliers sur lesquels je crois qu'il est important d'apporter des explications. Tout d'abord la mort de deux jeunes à Clichy-sous-Bois. Dès que nous avons eu connaissance de ce drame, j'ai reçu les familles pour leur apporter les explications nécessaires et leur dire que nous leur donnerons toutes les explications, toutes les informations en toute transparence....

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Pour vous il n'y a pas eu poursuite par les policiers ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Je les ai reçues avec Nicolas SARKOZY. Il y a une enquête judiciaire qui a été ouverte ; un juge d'instruction qui a été désigné. Les premiers éléments de l'enquête ont montré qu'il n'y avait pas de course poursuite. L'enquête nous dira exactement la réalité des faits mais d'ores et déjà nous avons donné tous les éléments à la famille et aux avocats et je tiens beaucoup à cette exigence de transparence. Et puis il y a eu les gaz lacrymogènes à la mosquée de Clichy-sous-Bois, dans les environs de la mosquée de Clichy-sous-Bois. Ce que je peux dire, c'est qu'à aucun moment, la mosquée n'a été visée. Une enquête administrative a montré que les impacts de grenades étaient extérieurs à la mosquée et à aucun moment à l'intérieur de la mosquée... Là encore, une enquête judiciaire a été ouverte. J'ai tenu à recevoir Dalil BOUBAKEUR, le recteur de la mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman pour lui dire tout le respect que nous avons à l'endroit de tous les cultes, profond respect pour l'ensemble des cultes et bien évidemment les regrets devant l'émotion qu'a pu susciter de tels incidents.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - On nous dit depuis longtemps qu'il ne faut plus qu'il y ait de zone de non droit en France ; or les faits nous disent le contraire puisque les policiers, même les pompiers ont parfois du mal à pénétrer... parfois craignent même de pénétrer dans ces endroits. Quelles sont les mesures concrètes que vous allez prendre pour assurer le retour à l'ordre ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - La réponse du gouvernement, vous la connaissez, c'est celle de la fermeté. J'ai renforcé l'ensemble de nos dispositifs de sécurité. Il y a huit mille hommes aujourd'hui sur le terrain...

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Huit mille ce soir, en ce moment ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Huit mille et nous avons décidé en conseil de sécurité intérieure sous l'autorité du président de la République, avec le ministre de l'Intérieur, d'appeler 1.500 réservistes de plus, gendarmes et policiers. Cela fait donc 9.500 policiers et gendarmes sur le terrain. Je veux saluer ici le sang-froid de l'ensemble de nos forces de l'ordre. Si nous avons pu éviter jusqu'à cette heure une nouvelle catastrophe, c'est bien parce qu'ils agissent avec maîtrise, avec professionnalisme alors même qu'ils travaillent dans des conditions extrêmement dangereuses, tout comme les pompiers. Il y a là véritablement une mobilisation exceptionnelle de nos forces de sécurité. Et puis vous le savez, la responsabilité à cette heure, c'est une responsabilité des forces de l'ordre mais aussi de la justice...

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Oui, parce que des individus sont beaucoup arrêtés mais on ne sait pas ce qu'ils deviennent après... souvent ils sont relâchés...

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Il y a eu 1.200 individus interpellés et j'ai demandé à la justice de faire le nécessaire pour que les tribunaux puissent juger en comparution immédiate et pour qu'il y ait donc une sanction immédiate. C'est la véritable condition d'une sanction efficace. Et il y a eu à cette heure près de cent incarcérations et les comparutions immédiates se multiplieront au cours des prochains jours.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Est-ce qu'il faut aller jusqu'au couvre-feu comme le proposent Eric RAOULT et d'autres députés d'ailleurs ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Dans ce contexte particulièrement grave, le président de la République a décidé de convoquer demain matin le conseil des ministres et de mettre en ¿uvre les dispositions de la loi de 1955 ; partout où c'est nécessaire, les préfets pourront sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, appliquer le couvre-feu s'ils l'estiment utile pour permettre un retour au calme et assurer la protection des habitants ; c'est notre première responsabilité, c'est notre premier devoir : assurer la protection de chacun.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Et ça, ça concerne tout le monde ou uniquement les mineurs ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Ca concerne l'ensemble du territoire et les préfets décideront à l'intérieur de ces territoires les quartiers les plus sensibles où ils jugent que de telles mesures doivent être prises.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Et l'intervention de l'armée comme l'a réclamé Philippe de VILLIERS ou des députés socialistes ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Nous n'en sommes par là, Patrick POIVRE d'ARVOR, ce que je peux vous dire, c'est qu'à chaque étape, nous prendrons les mesures nécessaires pour que l'ordre soit rétabli très rapidement sur l'ensemble du territoire national.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Il y a eu d'autres initiatives prises par exemple à Asnières avec des sortes de milices, en tout cas des comités de veille citoyenne, vous les encouragez, vous les reniez ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - A cette heure, la mobilisation de chacun est importante pour faire passer des messages de calme et de maîtrise. Tous ceux qui, résidents, riverains, parents, membres de famille sont susceptibles d'apporter le calme notamment en direction des plus jeunes, eh bien tous ceux-là font ¿uvre utile. Je crois que c'est dans ce sens-là que nous devons travailler, faire en sorte véritablement qu'il y ait un sursaut républicain, un rassemblement, un esprit de responsabilité qui l'emporte pour appeler chacun à revoir les conséquences de ces gestes irresponsables.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Donc vous êtes contre l'idée de comités de veille citoyenne ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Je crois que quand c'est fait dans un esprit de mobilisation, d'explication, de pédagogie, je crois que cela est ¿uvre utile.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Est-ce que vous pensez qu'un jour les centres des villes par exemple pourraient être investis par des bandes ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Patrick POIVRE d'ARVOR, nous n'en sommes pas là. Nous faisons face aujourd'hui à une crise à l'intérieur des cités pour l'essentiel ; nous prenons toutes les dispositions pour que le calme puisse revenir rapidement. Je vous l'ai dit, demain en conseil des ministres, une disposition particulière, ce sera le recours à la loi de 1955, c'est la possibilité pour les préfets de recourir au couvre-feu, c'est une étape importante, c'est une décision importante que nous prenons et qui marque à la fois la gravité des choses mais en même temps notre esprit de responsabilité pour assurer la protection de tous.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Les gens dont on parle, ceux qui brûlent des voitures, des autobus, des lieux de culte, des écoles, sont-ce des casseurs, des voyous, est-ce que c'est de la racaille ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Patrick POIVRE d'ARVOR, à l'instant où nous parlons, tous les mots ont de l'importance. Ceux qui détruisent comme nous venons de le voir, sont des délinquants. Ils ne respectent pas les règles de la République et à ce titre à la fois la police se doit de les interpeller et la justice prend les sanctions qui s'imposent. Soyons donc tous mobilisés, vigilants, soyons maîtres de nous-mêmes dans ces circonstances, c'est le sang-froid qui est essentiel. Et ce sang-froid dont fait preuve aujourd'hui la police, cet esprit de décision, c'est bien celui dont nous devons chacun faire preuve.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Et le mot " racaille " vous a choqué, employé par le ministre de l'Intérieur ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Vous me permettrez, Patrick POIVRE d'ARVOR, de considérer une fois de plus que tous les mots sont importants et que nous devons faire en sorte de nous rassembler. Ne stigmatisons pas en cette période, soyons rassemblés, tous ensemble, pour faire en sorte de trouver les solutions qui nous permettront d'avancer.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Est-ce que vous avez dit à votre ministre Yazouz BEGAG qui s'était ému justement de l'emploi de ce terme qu'il s'était désolidarisé du gouvernement ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Chacun s'exprime en fonction de son expérience, en fonction de son histoire, en fonction de sa sensibilité. Mais dans les moments de crise, il est extrêmement nécessaire que chacun fasse preuve de rassemblement, de responsabilité ; il faut se retrouver et se consacrer à l'essentiel. L'essentiel aujourd'hui pour le gouvernement, c'est quoi ? C'est l'unité, c'est la mobilisation et c'est les réponses que nous apportons. Alors il y a les réponses d'urgence qu'il faut apporter dans le domaine de la sécurité pour rétablir l'ordre républicain. C'est un préalable indispensable. Et puis il y a bien sûr les mesures de fond et j'ai consacré beaucoup de mon temps, beaucoup de mon énergie au cours des derniers jours pour étudier les mesures qui permettraient d'avancer dans la voie d'un règlement des questions difficiles auxquelles sont confrontés les quartiers.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Avant de vous poser des questions justement sur ce fond, sur les racines du mal, est-ce que vous trouvez que votre ministre de l'Intérieur a bien fait son travail puisqu'il a évité jusqu'alors...

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Patrick POIVRE d'ARVOR, le gouvernement est uni et je lui ai renouvelé ma confiance. Il est mobilisé au quotidien dans des conditions que chacun voit difficiles, jusqu'à une heure avancée de la nuit, nous sommes en contact permanent, nous travaillons dans un esprit de solidarité, d'estime et de confiance. Le gouvernement est tout entier mobilisé et les Français peuvent compter sur nous.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - C'est pour ça que dans les cinq premiers jours, vous avez été un peu en retrait, lui laissant la gestion du dossier ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Nous étions confrontés à un problème d'ordre public, dans la République chacun a sa tâche, chacun a sa mission ; et puis les choses évoluant, il est essentiel évidemment que chacun dans le gouvernement occupe sa place, remplisse sa mission ; le ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur, le garde des Sceaux, le Premier ministre et le président de la République. Donc c'est véritablement une responsabilité collective, je le redis, chacun sa place, chacun sa mission.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Et le chef de l'Etat justement comme le dit François HOLLANDE, il s'est exprimé trop tard selon lui...

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Vous savez, je le dis ici avec gravité et solennellement : nous ne sommes pas à l'heure des polémiques. On peut toujours chercher à tirer son épingle du jeu à titre personnel ; on peut toujours chercher à renvoyer la balle et à accuser les autres de tous les maux. On pourrait faire le bilan de ce qu'ont été ces trente dernières années et renvoyer à chacun sa responsabilité. Nous ne sommes pas aujourd'hui devant ce travail-là ; nous sommes confrontés à la nécessité de régler un problème d'ordre public, de trouver les solutions, de trouver les mots, de trouver les gestes qui nous permettront de sortir de la crise. Nous devons le faire dans un esprit républicain, dans un esprit de rassemblement et c'est véritablement la seule chose qui compte.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Alors pour justement aller au fond, est-ce qu'il ne faudrait pas comme le suggère le maire communiste de Saint-Denis, un Grenelle des banlieues ? Que tout le monde se réunisse, les élus, les associations pour parler de ce sujet finalement dont tout le monde se détourne depuis une trentaine d'années ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Nous aurons l'occasion demain d'avoir un débat à l'Assemblée nationale et nous aurons dans les jours qui viendront un débat au Sénat et ce sera l'occasion pour chacun des groupes parlementaires de s'exprimer, de dire leur vision, de soulever leurs questions ; et le gouvernement apportera bien sûr ses réponses. Dans le travail qui nous incombe aujourd'hui, je le redis : la priorité, c'est le rétablissement de l'ordre public, de la sécurité face à ceux qui menacent cet ordre public et qui doivent être sévèrement condamnés et c'est bien ce qui nous mobilise, l'ensemble des membres du gouvernement, le ministre de l'Intérieur comme tous les autres.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Alors en France, on a utilisé le mot d'intégration presque jusqu'à en épuiser le sens ; entre les deux guerres, on a vu les Polonais, les Italiens se fondre dans la population française ; après la guerre, les Espagnols, les Portugais ; comment se fait-il que ce ne soit pas le cas des Africains du nord ou d'Afrique noire ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Il y a eu différentes vagues d'intégration et effectivement les résultats ne sont pas les mêmes. Il y a un certain nombre de difficultés de différents ordres qui peuvent jouer mais ce n'est pas l'essentiel aujourd'hui, Patrick POIVRE d'ARVOR. Aujourd'hui, l'essentiel, c'est de trouver les solutions et de fixer les priorités. Et vous me permettrez de considérer qu'aujourd'hui il y a trois grandes priorités avec un préalable d'organisation dans les cités. Nous devons renforcer les pouvoirs du maire. Le maire, c'est le représentant de l'ordre républicain dans les cités, dans les communes et il lui appartient d'avoir véritablement les pouvoirs capables de restaurer l'ordre, capable d'organiser la vie de la cité. Il le fait en liaison, bien sûr, avec les représentants de l'Etat et je veux renforcer la coordination des services de l'Etat à l'intérieur de ces quartiers, de ces cités. Nous devons donc faire en sorte que les représentants de l'Etat, les fonctionnaires, les policiers puissent avoir l'expérience, les capacités pour faire ce travail. Et puis il y a les associations. Nous avons baissé la contribution aux associations au cours des dernières années, eh bien nous allons restaurer cette contribution, qu'il s'agisse de grandes associations ou de plus petites qui sont au contact de la vie quotidienne pour l'aide au logement, pour l'aide scolaire. Nous devons faire en sorte que le maillage territorial dans ces cités soit un maillage vivant qui permet à chacun véritablement de trouver sa place, qui permet au dialogue de s'instaurer. Le maire comme organisateur, comme orchestrateur principal de ce dialogue à l'intérieur des cités. Et puis il y a trois grandes priorités : la première grande priorité, c'est l'éducation. Nous devons faire en sorte que l'éducation républicaine soit véritablement au rendez-vous. Aujourd'hui, il y a 15.000 enfants déscolarisés dans notre pays et un grand nombre, près de 150.000, qui sortent de l'école sans qualification et sans diplôme. Nous ne pouvons pas rester sans rien faire parce que ces enfants sont en rupture par rapport à la société et par rapport à l'école...

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Mais l'éducation, ce ne sont pas que les enseignants, il y a aussi les familles. Comment se fait-il que ceux dont on parlait tout à l'heure, qui sont arrivés en France il y a une quarantaine d'années, dont la France avait besoin pour travailler, se soient bien intégrés et que leurs petits-enfants aujourd'hui ne soient pas apparemment... soient sur le bord du chemin ? Il y a eu une démission des parents ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Il y a dans certains cas une démission des parents, il y a parfois une difficulté et puis parfois il y a des problèmes de langue, d'habitudes, de fréquentations ; il y a donc toute une série de difficultés ponctuelles auxquelles nous sommes confrontés. Mais ce qui est important, c'est que la situation de chaque enfant soit prise en compte et que pour un enfant qui rencontre des difficultés particulières, l'orientation qui lui est donnée, lui permette d'avoir une nouvelle chance. Et ce que je propose, c'est que nous puissions avant seize ans, c'est-à-dire dès quatorze ans, pouvoir proposer l'apprentissage à des enfants qui visiblement n'ont pas le goût, n'ont pas l'envie ou qui ont décroché ou qui ont quitté l'école, la possibilité donc dans un autre cadre, tout en bénéficiant du socle culturel indispensable, du socle culturel général auquel nous aspirons pour chacun de nos enfants, eh bien que chacun ait la possibilité donc de faire un choix. Ca, c'est pour les enfants qui ont le plus de difficultés mais ce sentiment d'injustice dans les cités, c'est aussi vrai pour ceux qui ont le plus de dons, le plus de capacités ; ceux-là aussi, il faut les aider et les encourager.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Ceux-là, ils ont souvent du mal à trouver des emplois.

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Et c'est pour cela que je veux multiplier par trois les bourses au mérite pour ces enfants, multiplier par trois aussi les internats d'excellence, faire en sorte qu'ils puissent être accompagnés et pourquoi pas par les élèves des grandes écoles qui pourraient leur servir de tuteur et les aider, les accompagner tout au long de leur parcours scolaire. Ca, c'est le premier pilier, c'est l'élément central, l'éducation, avec un renforcement des équipes de réussite éducative. Ces équipes de réussite éducative ont été mises en place ; elles donnent des résultats, nous devons les multiplier sur le terrain pour accompagner les enfants.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Mais il y a aussi l'emploi et le logement.

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Alors il y a l'emploi, c'est une véritable difficulté dans notre pays. Le chômage des jeunes atteint dans certains quartiers près de 40 %, c'est tout à fait considérable ; il faut leur offrir un espoir et une perspective. Et pour cela, comme nous avons reçu 57.000 jeunes chômeurs depuis plus d'un an, chômeurs de longue durée, je souhaite qu'on puisse recevoir dans les tout prochains mois les jeunes, les recevoir, évaluer leur situation et là encore leur proposer dans un délai de trois mois à chacun un contrat, une formation, la possibilité d'un stage ; chacun doit pouvoir trouver une solution. C'est une mobilisation exceptionnelle qui doit être celle de l'ANPE, des missions locales de l'emploi mais qui permettra de répondre à la situation de chacun. Et puis il y a le problème du logement. Nous avons engagé avec le plan BORLOO de rénovation urbaine un travail formidable, vous l'avez montré tout à l'heure, il s'agit de détruire ou de réhabiliter des immeubles, de détruire des barres pour reconstruire des résidences plus humaines. C'est un travail très important qui prend du temps mais si nous arrivons à réduire les délais des programmes, c'est un délai qui peut être réduit à dix-huit mois. Partout où nous faisons cela, les choses se passent mieux. Il faut donc intensifier, multiplier ce type d'actions.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Est-ce qu'il y a un problème de religion parce que personne n'en parle comme si c'était politiquement incorrect ? Et là votre homologue turc vient de déclarer que peut-être l'interdiction du voile islamique a été l'un des facteurs du trouble.

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Non, je ne crois pas qu'on puisse...

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Ca vous a choqué, cette déclaration ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Je crois que c'est sans rapport. Nous avons vu à quel point les rentrées scolaires successives ont permis véritablement à cette loi d'être appliquée de façon tout à fait satisfaisante sur l'ensemble du territoire...

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Il n'y a pas la main des islamistes derrière tout cela ?

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Je crois qu'aujourd'hui, ce n'est pas l'essentiel ; il y a bien sûr une inquiétude en ce qui nous concerne, de l'islamisme, d'une mouvance radicale mais je ne crois pas qu'aujourd'hui ce soit l'essentiel même s'il ne faut pas négliger cet élément-là, il faut être évidemment très soucieux de suivre l'ensemble de ces actions mais ce n'est pas l'essentiel. Il reste un dernier point, Patrick POIVRE d'ARVOR, que nous ne pouvons pas passer sous silence... ce sont les discriminations. J'ai reçu un grand nombre de jeunes tout au long des derniers mois et des derniers jours et partout, tous expriment la même souffrance, le sentiment d'être montrés du doigt, le sentiment de ne pas avoir la même chance...

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Ils disent " on n'est pas des Français comme les autres "...

DOMINIQUE DE VILLEPIN - Le sentiment d'être différents. Eh bien là aussi nous devons apporter une réponse. C'est la responsabilité de chacun. Il y a beaucoup d'initiatives au niveau de l'Etat, la création d'une Haute autorité de lutte contre les discriminations à laquelle nous voulons donner un pouvoir de sanction propre ; il y a des entreprises qui se mobilisent à travers la charte de la diversité pour offrir des emplois à ces jeunes. Mais c'est aussi la responsabilité de chacun, changer notre comportement, changer notre regard, c'est aussi une nécessité et nous devons collectivement mesurer ce problème aujourd'hui au sein de notre nation. Mais, je le dis pour tous, la République c'est des droits et c'est aussi des devoirs. Et quand on voit les images que nous voyons, eh bien ces devoirs ne sont pas respectés. Tous ceux qui sont dans la République, quel que soit leur âge, ont des devoirs vis-à-vis de la nation et vis-à-vis de la République ; une République fraternelle, une République qui veut rassembler, une République accueillante mais une République qui doit être respectée où chacun ou l'autre doit être respecté pour ce qu'il est. Eh bien c'est le défi qu'il nous faut relever collectivement.

PATRICK POIVRE D'ARVOR - Dominique de VILLEPIN, je vous remercie de nous avoir accordé cette interview.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 9 novembre 2005)

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