Interviews de M. François Hollande, premier secrétaire du PS à France 2 le 28 juin 2005 et Europe 1 le 15 juillet, sur les suites du référendum sur l'Europe, la rentrée scolaire et la situation sociale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. François Hollande, premier secrétaire du PS à France 2 le 28 juin 2005 et Europe 1 le 15 juillet, sur les suites du référendum sur l'Europe, la rentrée scolaire et la situation sociale.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François, SICARD Roland, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. PS, premier secrétaire

ti : France 2 le 28 juin 2005

R. Sicard - Hier, vous avez créé la surprise en refusant d'aller à Matignon. D. de Villepin voulait rencontrer les chefs de partis politiques pour parler de l'après référendum. Vous avez décliné l'invitation parce que le Front national, lui aussi, avait été invité. Ce matin, beaucoup disent : si F. Hollande n'est pas venu, c'est parce qu'il n'avait rien à dire !

R - On peut parler de l'Europe si vous voulez, parce que je crois qu'il y avait, effectivement, des positions à prendre, fortes, de la part de la France, et notamment sur le budget européen puisqu'il n'y a pas eu d'accord au Sommet de Bruxelles. Et la France aurait dû proposer à cette occasion d'augmenter le budget européen pour financer, non seulement les politiques qui existent aujourd'hui - Politique agricole commune, même s'il faut sans doute la revoir, mais politiques structurelles, en matière d'aménagement du territoire, et politique liée à l'élargissement. Plutôt que de faire cela, il y a eu une dispute par rapport au chèque britannique, et l'Europe se trouve, non seulement sans Constitution européenne - cela ce sont les Français qui ont choisi majoritairement cette position -, mais en plus, sans capacité pour agir.

Q - Mais pourquoi n'êtes-vous pas allée le dire à D. de Villepin ?

R - Mais je l'avais dit déjà dans un débat parlementaire. Pourquoi je ne suis pas venu ? Parce que l'on a bien vu que la consultation ne portait pas là-dessus. En fait, tout a été occulté par l'invitation faite au Front national. C'est quand même la première fois, rendez-vous comptes !, depuis 1993, la première fois depuis l'élection de J. Chirac, dix ans, que le Front national est reçu à Matignon lors d'une consultation ! Jamais cela n'avait été fait. Pourquoi ?

Q - Ce que dit le Gouvernement, c'est qu'il y a des députés Front national au Parlement européen, et que, dans ces conditions, il n'y avait pas de raison de ne pas les faire venir.

R - Le Front national participe aux élections, c'est une affaire entendue, a des élus. Mais doit-on le recevoir quand on sait ce qu'il est ? Ce n'est pas un parti comme les autres ! Pourquoi J. Chirac ne l'a-t-il jamais reçu ? Parce que, ce parti, il y a encore quelques mois, par la voix de J.- M. Le Pen, a tenu des propos invraisemblables sur l'Occupation allemande, qui a justifié une espèce de montée de protestation ! B. Gollnisch, le numéro 2 du Front national, a tenu des propos sur le nombre de morts en déportation qui ont justifié, là aussi, l'indignation ! Et puis, là, aujourd'hui, on ne sait pourquoi - plutôt on sait trop bien pourquoi - on invite le Front national...

Q - Alors pourquoi ?

R - ... Et vous avez vu comment ils ont paradé, comment ils ont dit : finalement, vous voyez, enfin, nous sommes un parti comme les autres. Ce n'est pas un parti comme les autres. Et dois-je rappeler aussi ce qui s'est passé le 5 mai 2002 : J. Chirac, au second tour a rassemblé, et vraiment il fallait faire effort, tous les républicains contre l'extrême droite...

Q - Y compris les socialistes.

R - ...y compris les socialistes. Et aujourd'hui, on nous dit : mais tout cela est passé, dépassé, on peut inviter l'extrême droite à Matignon, comme si c'était un parti comme les autres. Je n'accepte pas d'être à côté de l'extrême droite, reçu comme n'importe quel parti démocratique, parce que le Front national n'est pas un parti démocratique. Alors, maintenant, il y a un climat aussi, on voit bien les déclarations de N. Sarkozy. Non pas qu'il faille...

Q - Vous, ce que vous dites, c'est qu'il y a banalisation des thèses du Front national ?

R - Mais oui. Il y a une banalisation du parti et une banalisation des thèses. Bien sûr qu'il faut, là encore, s'indigner, se révolter par rapport à des situations de violence dans notre pays : la mort d'un jeune garçon à La Courneuve ! Et puis, cette femme lâchement assassinée par un récidiviste ! Bien sûr qu'il faut prendre des décisions. D'ailleurs, le ministre de l'Intérieur est là depuis trois ans, donc il y a matière. Mais là, que nous dit-on ? On essaye de provoquer, d'utiliser les peurs, on essaye de jouer de tous les ressorts populistes. Pourquoi y a-t-il banalisation des thèses de l'extrême droite ? Parce que quand la droite est à ce point en difficulté, sur le plan économique et sur le plan social, quand elle est rejetée comme elle l'est depuis trois ans, scrutin après scrutin, protestations après protestations, c'est bien qu'elle ne peut pas gagner sur le terrain économique. Alors, elle utilise le terrain, on le sait bien, de la dérive sécuritaire.

Q - Et cette banalisation du Front national, selon vous, qui en est responsable ? Ce sont les prises de position de N. Sarkozy ?

R - Je pense que, de ce point de vue, le Gouvernement et le président de la République doivent agir de concert. Parce que, N. Sarkozy n'a pas véritablement été démenti. Et on voit bien que c'est D. de Villepin qui a lancé l'invitation au Front national. Donc, je pense que c'est une stratégie concertée. Mais c'est vrai que c'est N. Sarkozy qui semble mener la danse. Aujourd'hui, c'est lui qui décide. Il y avait la formule de J. Chirac, le 14 Juillet : "Je décide, il exécute". Non, aujourd'hui, c'est N. Sarkozy qui, à la fois, décide et exécute.

Q - Pour vous, aujourd'hui, qui est le patron à droite : c'est J. Chirac, c'est D. de Villepin, ou c'est N. Sarkozy ?

R - Chacun connaît la réponse : c'est N. Sarkozy qui, à la fois, pèse au sein du Gouvernement. Il est président de l'UMP - vous avez vu, c'était invraisemblable aussi comme image : on voyait le Premier ministre recevoir le numéro 2 de ce Gouvernement comme président de l'UMP, pour lui dire ce qu'il fallait faire sur l'Europe ! Et puis, troisièmement, il est candidat à l'élection présidentielle, d'ailleurs il ne pense qu'à ça. Tout ce qu'il fait aujourd'hui, tous ses déplacements, médiatiques, toute cette entreprise de communication, tout cela n'est au service que de sa candidature à l'élection présidentielle. Tous les faits divers sont utilisés par lui à cette fin. On est vraiment, comme rarement il est arrivé...


Q - Mais les faits divers, ils existent.

R - Exactement, les faits divers existent et quand on est le ministre de l'Intérieur, on ne les utilise pas, on les traite, on les règle.

Q - L'actualité du jour, c'est D. de Villepin qui va demander au Parlement de l'autoriser à prendre son plan pour l'emploi par ordonnances, c'est-à-dire, que le Parlement ne sera pas consulté. Vous, vous dites : c'est inadmissible !

R - Dans une démocratie, on veut montrer que l'on écoute les partis politiques ; on devrait d'abord entendre le Parlement.

Q - La gauche a utilisé les ordonnances...

R - Il y a 23 ans de cela, et pour faire la retraite à 60 ans. Il valait mieux que cela aille vite. Mais là, il ne s'agit pas d'un progrès, il s'agit d'un recul, une remise en cause du droit du travail. Cela fait trois ans que le Gouvernement, Raffarin, puis Villepin, est en place, puisque c'est le même. Et puis, là, on nous dit : il y a urgence, il faut se dépêcher, on n'avait pas pris en compte les problèmes d'emploi. Et donc, il faut passer par ordonnances. Si c'était pour faire un progrès, on pourrait se dire : allons-y. Mais là...

Q - D'après le Gouvernement, c'est un progrès.

R - Non, ce n'est pas un progrès, puisque il y a remise en cause d'un principe du droit du travail à travers le contrat "nouvelle embauche". De quoi s'agit-il ? Parce que, là encore, les Français doivent le savoir, ils ne le sauront pas parce qu'il n'y aura pas de débat parlementaire. "Le contrat nouvelle embauche"...

Q - Il y a quand même eu la déclaration de politique générale de D. de Villepin.

R - C'est bien le moins. Mais là, le texte va être sur le dispositif lui-même. Le contrat "nouvelle embauche", cela veut dire que, pendant au moins, au plus, deux ans, j'espère, le patron, l'employeur, pourra remercier, congédier le salarié sans préavis et sans motif. Pendant deux ans...

Q - Cela s'applique aux entreprises de 20 salariés.

R - Alors au début on nous dit : cela va s'appliquer aux toutes petites entreprises, à ceux qui ne savent pas comment embaucher, on va leur faciliter la tâche. Et puis maintenant on nous dit : cela va s'appliquer aux entreprises de moins de dix salariés...

Q - Vous craignez une dérive, alors ?

R - ...Et maintenant, c'est moins de 20 salariés. On sait très bien ce qui va se produire : ce qui va se décider là, va être généralisé à toutes les entreprises. Cela veut dire que, pendant deux ans, toute embauche se fera avec une période d'essai qui permettra à l'employeur de remercier, c'est le cas de le dire, le salarié dans toute circonstance, avant de, heureusement, au bout de deux ans lui proposer un CDI.

Q - Mais alors ce que disent les entreprises, c'est qu'il faut plus de souplesse si l'on veut embaucher.

R - Mais des souplesses il y en a beaucoup ; 70 % des embauches dans notre pays se font avec un contrat à durée déterminée ou par intérim. 70 % ! Cela veut dire seulement 30 % par un contrat à durée indéterminée. Et maintenant, on va ajouter au contrat à durée déterminée ce contrat "nouvelle embauche" qui donne cette période d'essai de deux ans. Alors, c'est cela la précarité.

(Source Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 29 juin 2005)

Europe 1 Le 15 juillet 2005

Q- Chirac ! Chirac ! Chirac ! Bon. Et vous, ce matin, qu'est-ce que vous proposez d'original ? Au moins une idée ?

R- Nous, si nous étions aux responsabilités, nous aurions fait une rentrée scolaire qui aurait été sur les priorités essentielles...

Q- La rentrée scolaire ?

R- Oui, la rentrée scolaire, là. Nous aurions augmenté tout de suite l'allocation de rentrée scolaire, permettant aux familles de préparer ce moment qui est important pour la réussite de leurs enfants. Nous aurions mis des moyens supplémentaires, notamment dans les quartiers difficiles. Nous aurions fait en sorte que, sur l'université, il soit possible maintenant de donner confiance aux familles qui consacrent beaucoup d'énergie, beaucoup de ressources. Et nous aurions pu ainsi fixer la perspective. Au lieu de quoi, on nous a parlé de quoi ?

Q- Est-ce que ça, ça fait une vision ?

R- Mais cela fait déjà beaucoup pour les familles qui espèrent au moins en l'avenir. Quand vous doutez du présent, vous pouvez au moins vouloir que vos enfants, que les générations futures aient un avenir. Et lorsque l'on entend un président de la République, pour la 11ème fois ! 14 Juillet, nous dire qu'il va trouver une solution sur l'emploi en rapprochant l'ANPE de l'Unedic, vous vous dites : mais où est l'autorité de la France ? Où est l'autorité de l'Etat ? S'il s'agissait maintenant, au bout de dix ans, de découvrir qu'il y avait peut-être un problème administratif dans le suivi des chômeurs, et quand le même président de la République nous dit qu'il a enfin compris qu'il fallait donner priorité à la recherche, et quand dans le même temps, les crédits pour les chercheurs ont été diminués, réduits, et que l'université est dans l'état que l'on sait, alors, effectivement, on a le sentiment que le président de la République est déconnecté - il l'est sans doute depuis longtemps ! Et ce qui est inquiétant, ce n'est pas son état, ce n'est pas sa situation, c'est finalement l'inquiétude que l'on peut avoir pour la France.

Q- L. Fabius vient de dire qu'il fait perdre du temps à la France. Et J. Lang réclame, lui, une dissolution. Vous aussi, réclamez-vous des élections pour ne pas perdre de temps ?

R- Mais nous n'avons pas la maîtrise.

Q- Evidemment, évidemment.

R- Je crois que nous ne pouvons obtenir la dissolution de l'Assemblée nationale, nous avons fait un vote de censure il y a encore quelques semaines, l'Assemblée ne s'est pas auto-dissoute, nous n'avons pas de possibilité d'empêcher J. Chirac de continuer son mandat.

Q- Alors il faut respecter le calendrier et le temps ?

R- Bien sûr. Ce temps nous est donné, il est fixé, nous savons qu'il y a une échéance en 2007. Au moins, préparons cette échéance. C'est pourquoi, j'ai voulu, avec les socialistes, préparer les idées pour la France de 2007 à travers un Congrès - le congrès, ce n'est pas fait pour départager les uns et les autres, c'est fait pour élaborer un projet - parce que c'est ce que nous demandent nos concitoyens. Ils nous disent "l'opposition"... Elle est finalement évidente, elle est même tellement évidente qu'elle se fait au sein même du Gouvernement. Rendez-vous compte que, le même jour où J. Chirac s'exprimait, le ministre de l'Intérieur, président de l'UMP, faisait quasiment un contre 14 Juillet, contre la conférence de presse !

Q- Il paraît que l'année dernière, D. de Villepin, ministre de l'Intérieur, avait fait la même chose, en moins spectaculaire !

R- Donc, en toute hypothèse, l'opposition existe maintenant au sein même de l'Etat, au sommet de l'Etat. J'allais dire d'ailleurs que, le deuxième mandat de J. Chirac a commencé par un drame, le 21 avril : J.-M. Le Pen au second tour, et termine dans une bouffonnerie. Parce que c'est quand même une tragi-comédie que de voir le ministre de l'Intérieur dire qu'il n'écoute même pas le Président de la République, que cela ne l'intéresse pas, que le président de la République est dans l'immobilisme, qu'il faut changer tout cela, alors qu'il est président de l'UMP, le seul parti qui soutient le président de la République, qu'il est numéro 2 du Gouvernement, et qu'il a été ministre de l'Economie des Finances. Donc, nous sommes dans une situation où l'opposition, finalement, s'exprime partout. Ce qui compte aujourd'hui, ce n'est pas simplement d'exprimer une opposition, c'est de préparer l'avenir, c'est ce que nous faisons.

Q- Oui, mais c'est assez surprenant que votre programme, vous le prépariez à partir du mois de novembre. Il n'y a pas de programme. S'il y avait des élections législatives, dans quel état seriez-vous, vous, le PS ? Il n'y a pas de programme !

R- Vous me dites vous-même qu'il faut respecter les échéances. Nous les respectons. Au mois de novembre, le Parti socialiste aura, à travers son Congrès, adopté son projet. Et donc, je vous le dis, s'il y avait une accélération du calendrier, nous serions prêts, en toute hypothèse.

Q- Quand vous regardez J. Chirac occuper tout l'espace et se déployer...

R- De quel espace parlez-vous ? C'est normal il parle deux fois par an ! C'est donc assez normal qu'il ait occupé cet espace-là le 14 Juillet.

Q- Autrement dit, vous recommanderiez, vous voudriez qu'il y ait plusieurs 14 Juillet dans l'année, qu'il parle plusieurs fois dans l'année ?

R- On n'est pas obligé d'attendre le 14 Juillet pour s'exprimer. Quand il y a un vote qui intervient le 29 mai, on peut parler au lendemain du 29 mai, on n'est pas obligé d'attendre le 14 Juillet.

Q- Mais vous avez entendu et vous avez vu, lui n'est pas morose.

R- C'est bien le seul.

Q- Et on a le sentiment d'abord, qu'il est prêt à un combat pour ne pas laisser la place, et deuxièmement qu'il en veut. Il en veut, cela se voit ?

R- Il en veut à qui ?

Q- Il en veut du pouvoir, jusqu'au bout, de son pouvoir.

R- Ah, du pouvoir ! Pour quoi en faire ? Pourquoi durer ? Pourquoi laisser à penser qu'il aurait encore une solution pour le pays alors qu'il est là depuis dix ans ! Bien sûr, il finira son mandat, c'est son objectif. Je crois que c'est d'ailleurs son seul objectif. Mais ce qui compte aujourd'hui, maintenant que nous avons fait le constat que J. Chirac n'a pas le rebond possible, n'a pas la capacité pour agir, est contesté dans son propre camp, la responsabilité est maintenant sur nous. C'est d'ailleurs plus grave encore, je le dis, parce que, ce serait tellement commode d'attendre la fin de ce régime, de ce règne trop long, agonisant, ce serait tellement simple de ramasser la donne. Je ne crois pas d'ailleurs que cela soit possible, parce que nous avons, là, déjà, la tentation, à droite, de créer l'illusion, la mystification - je veux parler de N. Sarkozy. Alors, c'est la responsabilité de la gauche, et notamment du Parti socialiste de le faire. Et c'est pour cela que j'appelle maintenant tous mes amis, les sympathisants du Parti socialiste, à prendre...

Q- Ohé Fabius !, ohé Fabius !, Emmanuelli !...

R- Au-delà de tout cela, au-delà de toutes ces différences, je leur dis : attention, le moment est grave pour le pays. On n'est pas là simplement pour savoir qui, on est là pour savoir quoi, proposer aux Français. Parce qu'il y a une crise démocratique. J'ai parlé du 21 avril 2002, il y a quand même une perspective à ouvrir, il y a une espérance à créer. Parce qu'il faut quand même donner à la France, dont on a beaucoup glosé sur ses atouts, sur ses faiblesses, au moins une vision et un sens, et un projet. C'est cela que nous allons faire.

Q- C'est-à-dire qu'il faut donner une vision, un projet, un programme : ce que vous n'avez pas !

R- Ecoutez, je vais vous rappeler quelque chose...

Q- Non, non, mais on est en 2005, fin 2005-2006...

R- Nous sommes dans l'opposition, nous aurons notre projet à la fin de l'année 2005, et nous aurons à investir nos candidats en 2006, nous aurons un candidat à l'élection présidentielle fin 2006, et nous aurons, je l'espère, une victoire. Mais cela ce sont les Français qui en décideront en 2007.

Q- Peut-on prendre quelques exemples ? J. Chirac n'est pas disposé à faire la moindre concession sur la PAC. Est-ce que cela, vous le reprochez ?

R- Je pense qu'il est important de défendre une politique européenne de l'agriculture. Est-ce que ça doit être la même qu'aujourd'hui ? Est-ce qu'elle doit coûter autant ? Je ne le crois pas.

Q- Deuxièmement, il démystifie le modèle britannique de T. Blair, il n'en veut pas ; il dit que le modèle français n'est ni inefficace, ni périmé. Il parle comme vous, là ?

R- Je pense qu'il faut, effectivement, défendre des principes, et notamment, des garanties sociales. Mais en même temps, il faut regarder ce qui marche quand même en Europe. Quand on regarde ce que font les Scandinaves en matière de formation, de reclassement des personnes, cela marche. Quand on regarde même ce que fait T. Blair, sur le service public de la santé, ou même sur l'éducation...

Q- Ce qu'il fait maintenant, avec un peu de retard, ou qu'il commence à faire.

R- Ce qu'il fait en tout cas depuis plusieurs années, lui permettant d'être réélu pour la troisième fois. Je pense qu'il y a sur certains points à s'en inspirer. Bien sûr, sur le plan du droit du travail, c'est à l'inverse de ce que l'on peut proposer. Mais que fait d'ailleurs J. Chirac si ce n'est de prendre ce qui est le plus contestable dans le modèle de T. Blair, c'est-à-dire la précarité, les contrats à durée déterminée, et de ne pas regarder ce qui peut être le plus intéressant, notamment en Grande-Bretagne. Mais il n'y a pas qu'en Grande-Bretagne.

Q- Auriez-vous la possibilité de faire accepter un peu de T. Blair et un peu de ce qui se fait dans les pays scandinaves - au Danemark, en Hollande, etc. - à votre propre parti
aujourd'hui ?

R- Mais bien sûr. Je pense que, ce qu'il faut rechercher, c'est d'abord de savoir quelles sont nos forces et nos atouts en France, et nous en avons. J'ai parlé de l'éducation, je parle de la jeunesse. C'est en France qu'il y a notamment le taux de natalité le plus élevé. C'est en France qu'il y a finalement la jeunesse la plus dynamique ! En Europe. C'est un atout considérable. Et c'est pour cela que je crois que la France restera un pays...

Q- Donc, la France a des atouts ?

R- Mais bien sûr. Nous avons un atout formidable aussi, c'est la qualité de chercheurs, de nos enseignants. Et donc, là aussi, on peut valoriser ce qui est finalement la seule ressource que nous avons : les hommes et les femmes.

Q- Donc, vous êtes, là encore, du même avis que J. Chirac ?

R- C'est une évidence, faut-il encore donner les moyens. Ensuite, que faut-il prendre de ce qui existe en Europe et ce qui marche ? Pays Scandinaves, j'ai dit, en termes de reclassement, de formation, de garanties sociales, d'ouverture de l'économie et de haut niveau de protection, nous avons quelques exemples à prendre, on va les utiliser c'est bien normal. Quand on regarde ce que fait Zapatero en matière d'égalité des droits, de lutte contre toutes les discriminations, y compris celles qui touchent les femmes, là, il y a des idées à prendre. Donc, ma perspective c'est, à partir de ce qui existe en France, de nos atouts, de faire en sorte que nous puissions, avec tout ce qui se passe en Europe du côté des forces progressistes, prendre le meilleur.

Q- Il y a un autre point commun, si vous me permettez : avec J. Chirac, entre vous deux, vous recommandiez le "oui". La majorité électorale a préféré, lors du référendum le "non", une même défaite. Mais lui dit qu'il écoute le message des Français, il dit que la France n'est pas morose, à travers le message du 29 mai et il dit avoir puisé une énergie, une ambition nouvelle. Au-delà de l'humour, qu'est-ce que c'est ?

R- Je fais un constat différent de J. Chirac. J'ai effectivement souhaité le "oui", il n'est pas passé, c'est d'ailleurs respectable de la part des Français d'avoir fait le choix qu'ils ont fait. Cela a des conséquences, on le voit bien en Europe et on le voit bien dans la position de France. Mais le constat que je fais est très différent de celui de J. Chirac, parce que premièrement, ce que les Français ont voulu exprimer, c'est un rejet de sa propre politique. C'était difficile pour lui de le reconnaître. Deuxièmement, c'était un refus d'orientation libérale de l'Europe, et donc, il en est lui-même à la source. Et enfin, c'était une exigence sociale, une exigence d'avenir à laquelle il faut répondre, c'est là le sens. Et d'ailleurs, cette exigence, elle était dans le "non" comme dans le "oui", parce que je crois quand même qu'il faut aussi entendre ceux qui ont voulu une Europe forte, une Europe solidaire...

Q- Vous voulez dire qu'il entend plus le "non" que le "oui" ?

R- Il entend ce qu'il veut entendre. Il dit que tout va bien, que la France va très bien ; elle répond "non", mais c'est parfait, [estime qu'] il n'a aucune leçon à tirer et il continue la même politique. Quand il se passe un scrutin, il faut essayer de la comprendre, il y a une exigence, il y a un refus, essayons de transformer le refus en projet.

Q- Vous avez noté que le président de la République soutient le Premier ministre, qu'il lui marque sa confiance. Pensez-vous que D. de Villepin ou N. Sarkozy, seraient, le moment venu ou le moment opportun, une alternative à droite ?

R- J. Chirac a nommé D. de Villepin ; il était déjà au Gouvernement avec J.-P. Raffarin. N. Sarkozy est au Gouvernement depuis trois ans et demi et président de l'UMP, donc, ils portent ensemble, J. Chirac, N. Sarkozy et D. de Villepin la même politique, ils ont fait les mêmes choix, prix les mêmes décisions que ce soit pour supprimer tous les dispositifs en faveur de l'emploi depuis 2002 - emplois jeunes, les dispositifs pour le chômage de longue durée ; ils ont fait les mêmes choix en matière fiscale, en matière budgétaire ; sacrifice de la recherche, de l'Education. Et donc, ils seront comptables et responsables de la même politique. Le projet de N. Sarkozy, c'est la politique du Gouvernement, c'est son bilan. Il doit être jugé par rapport aux résultats, les siens. Savez-vous que le 14 juillet, il y a eu des centaines de voitures qui ont été brûlées, savez-vous que dans un quartier, la police a été attaquée ? Savez-vous que même des fonctionnaires de police ont été blessés ? N. Sarkozy en a parlé ? Et J. Chirac a-t-il dénoncé, le 14 juillet, le manquement et l'autorité de l'Etat ? Rappelez-vous, c'est ce qu'il avait fait le 14 juillet 2001. Alors quand il y a un peu de désordre, au moment au L. Jospin était Premier ministre...

Q- Et cela s'est passé quand ?

R- A Grigny, à Evry, en Seine-Saint-Denis. Nous sommes dans une situation où le ministre de l'Intérieur n'est même pas capable de défendre sa politique. Il sera jugé, non pas sur sa capacité à défier J. Chirac - c'est tellement simple - non pas simplement à ses phrases, à ses envolées ou à sa présence à la télévision. Je demande d'ailleurs que l'on comptabilise maintenant le temps d'antenne de N. Sarkozy à la télévision. Pas le temps d'antenne de l'UMP ou le temps d'antenne du Gouvernement, rien que le temps d'antenne de N. Sarkozy, parce que les moyens de l'Etat sont utilisés aujourd'hui à des fins de propagande, à des fins de candidature. A partir de là, N. Sarkozy ne sera pas jugé sur ce qu'il promet, il sera jugé sur ce qu'il réussit ou ne réussit pas.

Q- Et D. de Villepin ?

R- C'est la même politique, c'est le même Gouvernement, ce sera le même bilan.

Q- Même s'il y a séparation ou rupture le moment venu avec ce qui précédait ?

R- Tout cela, ce sont des jeux de rôle ! Je veux parler de tragi-comédie, de farce. Nous sommes dans une farce démocratique aujourd'hui.

Q- Vous êtes tellement durs les uns et les autres, vous en particulier.

R- Il y a de quoi, parce que la situation du pays est grave.

Q- On se demande si vous ragez du fait qu'il est là, qu'il existe le président de la République...

R- ... Il est normal qu'il soit-là, il a été élu ! Je vous rappelle d'ailleurs que s'il est là, comme vous dites, c'est parce que le 5 mai nous avons, contre l'extrême droite, fait le choix que vous savez. Il devrait lui-même s'en souvenir.

Q- Oui, pas être ingrat...

R- Ce n'est pas d'être ingrat, c'est d'être responsable devant les Français de la situation du pays.

Q- A plusieurs reprises, vous avez parlé de novembre. Est-ce que vous croyez en mesure de reconquérir la direction du PS ou en tout cas, de la garder ? Est-ce possible aujourd'hui ?

R- Mais mon objectif n'est pas de garder une direction, un parti.

Q- Mais pas de la perdre non plus !

R- Non, c'est de permettre le rassemblement des socialistes. Mon objectif, c'est de faire en sorte que les socialistes soient en capacité d'offrir une alternative.

Q- Même avec ceux qui ont dit "non" ?

R- Mon objectif, c'est de faire en sorte que l'on ne répète pas le débat du "oui" ou du "non" à l'infini, c'est que l'on soit en état de répondre aux demandes du pays ; c'est ça l'exigence à l'égard des socialistes.

Q- Avant-hier, vous avez reçu une délégation du PC conduite par M.- G. Buffet elle-même. C'est la première rencontre depuis 18 mois de séparation. Hollande-Buffet, dans quel but ? Pensez-vous que les communistes peuvent aller ou ont envie d'aller aux élections ou au Gouvernement avec vous ?

R- Ce sera à eux de le dire.

Q- Non, mais vous !

R- Moi, ce que je veux, c'est rassembler les socialistes et faire en sorte que la gauche puisse également s'unir. Donc, la question est posée à toutes les familles politiques de la gauche. Est-ce que vous voulez préparer ensemble un projet alternatif ou pas ?

Q- Qu'est-ce qu'elle vous a répondu ?

R- Elle nous a dit qu'elle y était prête. Nous regarderons comment. Je pense que nous avons, sur les modalités et sur le contenu, à travailler.

Q- L. Fabius ira à la Fête de l'Humanité ; et vous, elle vous a invité ?

R- Bien sûr, nous sommes invités.

Q- Vous irez ?

R- Nous verrons qui ira, nous verrons dans quel débat. Mais en tout cas, C qui est important, c'est que les Français puissent savoir aujourd'hui que les socialistes seront prêts sur un projet et qu'ils veulent le rassemblement de la gauche, et même au-delà, pour trouver une alternative à ce qui se passe aujourd'hui.

Q- B. Thibault disait l'autre jour que si la France n'a pas obtenu les JO, il y aura du sport à la rentrée... Vous allez jouer, vous aussi ?

R- Chacun est dans son rôle. B. Thibault est sur le terrain et il a raison. La rentrée va être, s'il n'y a pas de réponse en termes de pouvoir d'achat, en termes d'emploi, mais - je ne fais de météo sociale - la rentrée sera difficile, elle sera d'abord difficile pour les Français.

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 19 juillet 2005)

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