Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement, à Europe 1 le 30 novembre 2005, sur la baisse du chômage, le traitement du chômage et l'apprentissage à 14 ans. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Louis Borloo, ministre de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement, à Europe 1 le 30 novembre 2005, sur la baisse du chômage, le traitement du chômage et l'apprentissage à 14 ans.

Personnalité, fonction : BORLOO Jean-Louis, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement;

ti : J.-P. Elkabbach - Bonjour et un et deux et trois et quatre et cinq et six et sept... Pour le septième mois consécutif, le

chômage baisse. Et une tendance : l'embellie, a dit O. Samain, se confirme. Borloo, Cocorico.

R - Oh la, la ! Et pas le matin surtout. Non mais ce qui est vrai, c'est que c'est le septième mois de baisse et 21.000

demandeurs d'emploi. Et puis, ce qui est bien, c'est que c'est sur les catégories - des jeunes - que ça baisse le plus et des

chômeurs de longue durée.

Q - A ce rythme, quel sera le taux de chômage que l'on peut imaginer ou prévoir en 2006 ?

R - Mais attendez ! Moi, je ne suis pas la basilique de Lourdes. Si on continue sur cette tendance-là, on serait à un point

et quelque de moins dans un an. Mais ce que je vous dis, ce n'est pas une prévision.

Q - Vous n'êtes pas Lourdes ni l'archevêque. Mais sauf accident, et en 2007, combien à peu près ?

R - Non, non, laissez tomber les accidents. Alors dans quels secteurs ça fonctionne ?

Q - On va voir. Et, au passage, J.-P. Raffarin avait prophétisé moins 10 % de chômage fin 2005. On doit reconnaître qu'il

n'avait pas tort.

R - Il avait même raison. Ce qui est intéressant, c'est qu'on est capable d'analyser quels sont les secteurs et les raisons

pour lesquels ça baisse. Les raisons pour lesquelles ça baisse, c'est qu'enfin tout le monde accepte l'idée que l'alternance,

c'est génial. L'apprentissage, les contrats de professionnalisation, les contrats d'initiative et les fameux C.A.E - contrats

d'avenir - qui est de l'alternance, d'une certaine manière, dans la Fonction publique. Et puis, deux grands secteurs qui

tirent vraiment : c'est le bâtiment et c'est les services à la personne. Vous savez qu'on a eu, hier également, des chiffres

historiques en matière de constructions de logements. On le dit à votre antenne parce que c'était hier. Depuis 27 ans, on n'a

pas autant construit en France. 27 ans ! 395.000 logements mis en chantier depuis le début de l'année. On va faire 400.000

cette année. Enfin, j'allais dire ! On était tombé à 250.000. Vous savez que l'Espagne s'est redressée grâce au logement. Ils

en produisaient 500.000 par an, pendant dix ans.

Q - Le dicton est vrai : quand le bâtiment va, tout va.

R - Absolument.


Q - Mais pourquoi ça ne redonne pas assez le moral ?

R - C'est tout à fait paradoxal, parce que si on regarde les indicateurs qu'on a, le chômage baisse ; ce trimestre-ci, la

croissance en France est supérieure à tous les pays de la zone euro...

Q - Oui mais elle n'a pas encore ses effets sur le chômage.

R - Pas sur l'emploi mais c'est à effet différé d'un trimestre ou deux. Ça aura un impact. C'est quand même bien qu'il y ait

de la croissance.

Q - Mais dès qu'on dit que le chômage pourrait encore baisser d'un point et quelque d'ici un an, c'est une petite piqûre

d'optimisme.

R - Oui mais moi, j'ai envie de...

Q - D'ici un an, et après aussi un peu ou pas ?

R - Oui, parce que l'emploi dans le bâtiment, il ne va pas s'arrêter. On est à quasiment 400.000. Mais les permis de

construire, 505.000 enregistrés, là, à cette heure-ci. 505.000 ! Je le dis à toutes les femmes et à tous les jeunes ou moins

jeunes qui nous écoutent : dans le bâtiment, il y a des métiers formidables. Cela va des ingénieurs aux architectes, à la

décoration et à tous les métiers de coffreurs. On embauche massivement dans ce secteur.

Q - Le résultat, c'est aussi des contrats aidés subventionnés ?

R - Oui, il faut donner un coup de main.

Q - Ça s'appelle la solution sociale du chômage.

R - Non, c'est de la politique active de l'emploi. Mais je vous signale que quand on a démarré les premiers Airbus, on les a

aidés. Et je ne vois pas pourquoi il y aurait des aides nobles et des aides pas nobles. Aider l'être humain, aider la

ressource humaine, cela me paraît au moins aussi noble qu'aider le TGV.

Q - Et combien l'Etat consacre-t-il à tenir et réduire le chômage des jeunes et de longue durée ?

R - Ah, si on le savait vraiment ! C'est un problème d'interprétation. L'essentiel de notre dépense, c'est la compensation

des 35 heures. On a dit aux Français : travaillez moins, ne bougez pas, on s'occupe de tout.

Q - Ça ne fait pas loin de 20 milliards.

R - 20 milliards, oui à peu près.

Q - Et l'aide à l'emploi ?

R - Alors ça dépend. Sur l'apprentissage par exemple, on est, tout compris, un petit milliard. Et un petit milliard pour

préparer les jeunes à l'avenir, ce n'est pas très...

Q - Tout ce que vous dites là, c'est le plan Borloo ? L'auteur, le droit d'auteur, c'est Borloo ?

R - Il y a une partie qui est clairement le plan de cohésion sociale. Et puis, après, il y a le reste de la politique du

Gouvernement. Il y a les mesures d'urgence de D. de Villepin.

Q - Ca, c'est des idées Borloo ?

R - Sur l'apprentissage, oui. Mais enfin écoutez ! Il y a un Gouvernement. C'est un gouvernement qui réussit ou c'est un

gouvernement qui échoue, je vous rassure, quand ce n'est pas bon. Je suis venu annoncer à la télévision qu'on a passé le mur

du son des 10 %. Voilà, c'est comme ça.

Q - Pour les logements, pour l'emploi, vous donnez donc l'impression que quand on veut, on peut. Donc longtemps, on n'a pas

assez voulu. Mais cela veut peut-être dire que ça change, je ne sais pas.

R - Non. Je crois que longtemps, on a considéré que le marché tout seul pourrait régler ça, qu'on pouvait continuer à laisser

les demandeurs d'emploi se ballotter entre l'ASSEDIC et l'ANPE, puis on ne les voyait pas pendant un an. Aujourd'hui, c'est

un dossier unique, c'est un guichet unique. On les voit tous les mois - enfin c'est à compter du 1er janvier. On prévoit les

ressources humaines. On va avoir une crise du recrutement dans trois ans, massive, quand l'effet des départs en retraite,

l'effet démographique va se faire jouer - ce qui n'est pas le cas à cette heure-ci, parce qu'il ne vous a pas échappé qu'on a

moins de départs en retraite ; à cause du fait de la loi Fillon, on a poursuivi dans la Fonction publique. Mais on va avoir

cet effet massif dans trois ans. Il faut donc recruter, très vite, par les contrats d'apprentissage et les contrats de

professionnalisation.

Q - Et à l'intérieur de la société française ou en ouvrant les portes de l'immigration, même si on durcit à l'égard de

l'immigration ?

R - Ce qu'il faut, c'est durcir les détournements. Le Premier ministre a annoncé un certain nombre de mesures hier. Mais en

revanche, de l'immigration ciblée sur des besoins techniques et maîtrisés, ça ne pose pas de difficultés.

Q - On reprend les problèmes. Vous avez dit : "les chiffres ! Formidables pour la construction de logements, cette année

etc.". Mais est-ce que 2005, c'est un accident ou vous gardez la même cadence en 2006 ?

R - On va garder la même cadence en 2006. Je vais vous dire : la crise du logement, elle est quand même scandaleuse. Cela va

du logement... Toute la chaîne du logement. On était à 250.000, il fallait passer à 400.000, c'était mon pari. On y est, mais

il faut faire ça pendant quatre ou cinq ans.

Q - On le fera ?

R - On le fera, bien sûr. On a passé une semaine au Sénat pour une loi. Une révolution : par exemple, quand le maire change

un terrain, par exemple agricole, il devient constructible. C'est cent fois plus de valeur. Maintenant, la plus-value, il y

en aura un tout petit bout pour la commune, pour l'inciter à rendre le terrain constructible.


Q - On se dépêche. Le financement du plan Borloo, est-ce qu'il sera revu à la baisse ? Parce que ces 30 milliards d'euros

promis pour cinq ans...

R - Ça c'est pour la rénovation urbaine des quartiers.

Q - ... Vous aurez à peu près 6 milliards d'euros par an. T. Breton a secoué les familles, un peu tout le monde, en disant

qu'il y avait une dette publique qui s'élevait à 2 milliards d'euros, sans dire d'ailleurs comment la réduire. Ça ne va pas

vous toucher ça ?

R - Non, parce que le plan Borloo, comme vous dites, ça rapporte. Quand on construit 400.000 logements, il y a 400.000 fois

de la TVA. Ça crée de l'emploi. Je veux dire, évidemment, que l'investissement social est l'investissement le plus rentable.

Q - Est-ce qu'il est vrai que là où la rénovation urbaine a bien fonctionné, comme ont dit certains maires, les violences ont

été plus rares et moins importantes ?

R - Oui, absolument. Regardez Le Val Fourré, regardez La Duchère, regardez tous ces sites là ! Quand ça a vraiment démarré,

quand les grues étaient là, qui sont un témoignage de main tendue républicaine - on est dans les mêmes quartiers qu'ailleurs

- eh bien, effectivement, la tension était beaucoup moins forte.

Q - Il fait froid, vous ne le découvrez pas. Il y a l'hiver et ses conséquences, parfois douloureuses. Est-ce que Gaz de

France et EDF, comme on l'a dit à plusieurs reprises, vont tenir enfin leurs promesses de ne pas couper l'électricité, le gaz

aux plus démunis ?

R - Nous avons fait voter par les sénateurs, cette semaine, l'interdiction de la coupure, l'hiver, [d'] EDF, [de] GDF et [d']

eau. J'ai demandé à EDF et Gaz de France de l'appliquer tout de suite, même s'il faut encore voter le 17 janvier à

l'Assemblée. Les sénateurs l'ont voté à l'unanimité. Je demande à EDF et GDF de l'appliquer dès ce matin.

Q - Ils pourraient ne pas vous obéir ?

R - Ils pourraient ne pas obéir mais je pense qu'ils vont quand même le faire.

Q - Et c'est valable jusqu'en mars ?

R - Absolument.

Q - Et donc ce signe d'humanité devrait commencer là ?

R - Là, aujourd'hui, ce matin très exactement. La règle - je le dis pour ceux qui nous écoutent - ce n'est pas comme ça

automatique, parce qu'il ne faut pas être irresponsable, vous allez à la mairie qui prévient le FSL. Et, à ce moment-là, on

ne coupe pas.

Q - L'apprentissage à 14 ans, est-ce qu'il est révisé et adapté selon les recommandations des syndicats - de la CFDT - comme

F. Chérèque l'avait demandé ici même : maintenir le lien avec l'école d'abord ?

R - Oui. D. de Villepin l'a dit : oui on maintient le lien avec l'école. Il faut avoir les trois savoirs fondamentaux - lire,

écrire, compter - parce que sinon, vous êtes mal embarqué dans la vie. Et, en même temps, la découverte des métiers ou des

formations qualifiantes, comme vous voulez - c'est du jargon - mais on va découvrir pendant ces deux années d'autres métiers

et, en même temps, on va garder un socle scolaire.

Q - Mais à 14 ans, au lieu de 16 ans... A quel âge le contrat de travail va-t-il commencer, si on veut respecter l'âge légal

?

R - Il y a encore des négociations ce matin par G. Larcher. 16 ans ou 15 ans, ce n'est pas définitivement arrêté. Mais en

tous les cas, la première année, ce sera clairement sous la responsabilité de l'école.

Q - Cela veut dire que ces mesures ne concernent plus seulement les adolescents qui sont en échec scolaire. Ils restent à

l'école, ils vont en entreprise ? On essaye de comprendre.

R - Les footballeurs professionnels, le Sport-études, c'est quoi ? Le Sport-études dans le tennis ou dans le foot, on

commence bien très jeune ; on va, entre guillemets, "à l'école" dans un cadre sportif pendant deux trois heures et puis, le

reste du temps, on fait du sport. Et on devient un grand champion.

Q - Donc le temps partagé : l'école, l'entreprise.

R - Donc on va faire des grands champions. L'apprentissage, c'est faire des grands champions.

Q - Et si il y a un pépin à l'école ou à l'entreprise ?

R - C'est le lieu où on est qui assume la responsabilité de la situation.

Q - Les entreprises sont capables d'accueillir chaque année tant de jeunes, de les protéger, de les former ?

R - Mais bien entendu. De toute façon, par ailleurs les entreprises sont engagées à augmenter l'apprentissage tout court. Je

rappelle qu'il y a 8 % d'apprentis en Allemagne. Sur les entreprises, on est à moins de 0,8 en France. Je rappelle que les

entreprises sont engagées à passer à 3 %. Lachmann fait la tournée des popotes.

Q - Henri Lachmann.

R - Il faut vraiment qu'ils s'y mettent.

Q - Et l'apprentissage à 14 ans, qui commencera probablement à 15, c'est pour quand ?

R - C'est 14 ans, mais c'est : acquis fondamentaux et découverte des métiers.

Q - Ça commence quand ?

R - Ça commence en septembre.


Q - On a parlé à plusieurs reprises de la carte scolaire, je vais vite. On dit l'égalité des chances, une loi bientôt va être

annoncée, peut-être demain ou après demain par votre Premier ministre bien aimé. Ça commence où, quand ? A l'école ?

R - Je vais refaire quelques nuits à l'Assemblée et au Sénat. Ça commence à l'école. On a mis en place, cela fait un mois,

des équipes de réussite éducative, des moyens massifs pour quelques élèves bien identifiés, comme l'avaient fait les

Américains. Très bien. Ça suffit - à mon avis pas tout à fait. Il faut revoir les ZEP et le problème des cartes scolaires.

Moi mon rêve - je sais pas si le Premier ministre pourra aller jusque là - moi, mon rêve c'est que la carte scolaire,

c'est-à-dire je vais à l'école là où j'habite, qui est une belle règle républicaine, eh ben elle devient un peu idiote,

aujourd'hui, pour dire les choses comme elles sont. Parce que quand il y a une ségrégation territoriale...

Q - Donc on peut aller de l'autre côté du mur, du fleuve, de l'avenue, de la rue ?

R - Moi, mon rêve, c'est qu'on garde la carte scolaire mais il y a un texte qui oblige à la mixité sociale à l'école et qu'on

mette ce qu'il faut comme moyens pour y parvenir.

Q - Comme je vous vois tellement optimiste ce matin ! Est-ce que vous ne sentez pas monter dans le pays des formes de racisme

anti Blancs et de racisme anti Noirs, les uns contre les autres ?

R - Ecoutez, il y a probablement malentendu. Je l'ai dit ici il y a neuf mois, le grand malentendu qu'il y avait dans le

pays, entre... On avait dit qu'on a fait beaucoup pour les quartiers et donc on était dédouané. On dit : mais comment ça se

fait que ça n'aille pas là bas, alors qu'en réalité, on n'avait pas vraiment fait. On est en train de faire. Pour le reste,

j'ai beaucoup de mal à apprécier parce que moi, je n'en vois pas de manière directe. Il y a des expressions, il y en a eues.

Il y a eu Dieudonné, il y a un certain nombre de trucs mais bon ça reste à mon avis très marginal. En tous les cas je

l'espère.

Q - Pourtant, il y a une haute autorité contre les discriminations qui est présidée par L. Schweitzer. Est-ce qu'elle aura

aussi, comme l'a annoncé d'ailleurs le président de la République, des pouvoirs de sanction ?

R - Oui, c'est dans le texte ; oui, monsieur Elkabbach. Non seulement elle va avoir le rôle - on l'a mis en place il y a six

mois, c'est tout récent ; on était le seul pays d'Europe qui n'avait pas une autorité comme ça - eh bien, dorénavant, elle va

pouvoir sanctionner par amende, voire faire de la fermeture administrative avant que la justice se prononce, des fermetures

administratives d'établissement dès lors qu'il y aurait le moindre soupçon avéré de discrimination.

Q - Une anecdote politique : on a vu hier beaucoup Villepin, Sarkozy sur les bancs de l'Assemblée, rigoler ensemble. C'est

pour masquer leur compétition ou c'est pour les caméras ?

R - Je pense qu'ils avaient envie de se détendre à ce moment-là. C'est interdit de se marrer ? Est-ce qu'on fait un métier où

se marrer devient un événement politique absolu ? Il nous arrive même de pleurer.


Q - Ah bon ! Quand avez-vous pleuré pour la dernière fois pour la politique, vous ?

R - La troisième nuit où j'étais au ministère, où je me suis dit que je n'y arriverais pas, que la rénovation urbaine, on

pourra pas, que le chômage, je vois pas pourquoi il n'augmenterait pas, que je trouvais tout ça scandaleux.

Q - Ça c'est vos larmes. Vous avez vu Villepin pleurer, vous ?

R - Pas encore mais c'est un garçon très pudique.

Q - Et Sarkozy ?

R - La même chose.

Q - En tous cas, ce matin, vous, vous planez ?

R - Non, mais je suis content des chiffres du chômage tout en sachant qu'on peut avoir un mauvais chiffre le mois prochain.

Q - Vous viendriez quand même avec de mauvais chiffres ?

R - Mais évidemment.

(Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 5 décembre 2005)

Rechercher