Déclaration de M. Jean-Louis Débré, président de l'Assemblée nationale, sur la mémoire de la Shoah et la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, les relations franco-israëliennes, le désengagement de Gaza et l'avenir des territoires palestiniens, Lyon le 1er décembre 2005. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Louis Débré, président de l'Assemblée nationale, sur la mémoire de la Shoah et la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, les relations franco-israëliennes, le désengagement de Gaza et l'avenir des territoires palestiniens, Lyon le 1er décembre 2005.

Personnalité, fonction : DEBRE Jean-Louis.

FRANCE. Assemblée nationale, président ; FRANCE. UMP, député

Circonstances : Dîner du CRIF à Lyon le 1er décembre 2005

ti : Mesdames et Messieurs [...]


Permettez moi tout d'abord de vous remercier de votre invitation. Elle nous donnera l'occasion d'un dialogue que j'espère bien sûr fructueux, en un lieu symbolique et chargé d'histoire.

C'est en effet ici, à Lyon, que la Résistance en France s'est organisée autour de Jean Moulin,

C'est ici, à Lyon, que Jean Moulin et ses compagnons ont côtoyé le crime et la trahison,

C'est aussi à Lyon que les grandes organisations juives mirent en place un réseau d'assistance aux Juifs menacés et persécutés,

C'est ici à Lyon que fut créé en juillet 1943 un Comité général de défense juive chargé de coordonner la résistance, et qui aboutit à la création clandestine du CRIF dont la charte fut définitivement élaborée en 1944. Sa première tâche était d'unifier les actions de sauvetage.

Aujourd'hui, votre action s'articule autour de trois grands axes :

- d'abord la lutte contre toutes les formes de discrimination, d'exclusion et d'intolérance, en particulier le racisme et l'antisémitisme ;

- ensuite, l'affirmation de votre solidarité envers Israël et le soutien à une solution pacifique du conflit au Proche-Orient ;

- enfin, un devoir de mémoire et la volonté de préserver la mémoire de la Shoah afin que les plus jeunes aujourd'hui et les générations futures n'oublient jamais la barbarie nazie et que les horreurs de la deuxième Guerre Mondiale ne se reproduisent plus.

Points sur lesquels je souhaite revenir successivement.


L'explosion de violence qu'a connue notre pays pendant près de trois semaines nous a profondément marqués.

L'ampleur du phénomène, sa généralisation progressive sur la quasi-totalité du territoire, le caractère intolérable des atteintes aux personnes et aux biens, la volonté de s'en prendre aux symboles de la République comme aux lieux de culte a pu laisser penser que la cohésion de notre pays était en péril.

Depuis, l'ordre public et la paix civile ont été restaurés grâce à l'action vigoureuse des forces de l'ordre dont il convient de saluer la mesure et l'excellente coordination avec l'autorité judiciaire.

Ces évènements témoignent d'un malaise profond, d'une crise de sens, d'une crise de repères, d'une crise d'identité. Pour reprendre une expression de Renan, ces événements témoignent d'une absence de rêve d'avenir partagé. Nous ne pouvons répondre à cette crise qu'avec la volonté de faire appliquer les lois de la République. Il convient d'être fermes mais aussi justes. Il nous faut retrouver les chemins d'une ambition partagée dans le respect des valeurs de la République.

Ces valeurs sont naturellement la justice, évidemment la fraternité, la générosité, mais aussi le respect de l'autre.

La République ne peut exister sans la tolérance et l'acceptation de la diversité.

Nous ne pourrons rien construire de durable sans ce respect et cette tolérance, si nous laissons monter, d'où qu'ils viennent, le racisme, l'injure, l'outrage.

Nous ne construirons rien de solide sans combattre ce poison pour la société que sont les discriminations et, parmi celles-ci, les plus odieuses sont celles qui touchent les personnes en raison de leur origine ou de leur religion, car elles cherchent à atteindre l'Homme dans ce qu'il a de plus intime et de plus sacré.

Je sais ce que représente ce combat pour vous et la part que vous y prenez.

Il doit être poursuivi sans relâche, d'où que viennent les attaques et quels que soient les personnes ou les biens visés.

Notre détermination est et doit être collective dans ce domaine. C'est la détermination du Président de la République et du gouvernement.

Je peux vous dire comme Président de l'Assemblée nationale qu'elle est partagée par l'ensemble des députés.

Nous avons, tous ensemble, complété depuis quelques années notre arsenal législatif, notamment avec la loi du 3 février 2003 qui fait du caractère raciste ou antisémite de certaines infractions une circonstance aggravante ou avec la loi du 9 mars 2004 qui allonge le délai de prescription d'infractions racistes et antisémites. La Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité créée par la loi du 30 décembre 2004 en est le dernier élément. Je crois qu'aujourd'hui, nous disposons en France d'une législation particulièrement complète dans ce domaine.

On peut se réjouir à la fois de cet engagement sans faille et de notre législation puisque les actes antisémites, comme les actes à teneur raciste ou xénophobe enregistrent, dans notre pays, depuis la fin de l'année 2004 une baisse très sensible.

J'ose espérer que la crise qui vient de toucher les banlieues ne remettra pas en cause cette tendance.

Quoiqu'il en soit, dans ce domaine, plus que dans tout autre, rien n'est jamais acquis et toute résurgence de ces démons doit être poursuivie et combattue sans relâche, sans faiblesse.

Je crois que l'effort accompli par la France est désormais reconnu, ici comme à l'étranger. Pour autant, ne baissons pas la garde et la vigilance dans ce domaine. La lutte contre l'antisémitisme, la xénophobie, le racisme est un combat permanent. L'honneur de la France est d'en être la sentinelle avancée. L'honneur de la France est d'entraîner les autres gouvernements européens sur cette voie.


Notre rencontre de ce soir se déroule à un moment où, sans conteste, un vent nouveau souffle sur les relations franco-israéliennes. La relation entre la France et Israël intéresse bien sûr notre pays tout entier. Elle vous tient naturellement à c?ur. Car comme l'a écrit Elie Wiesel, les Juifs pourraient vivre « en dehors d'Israël, mais ils ne pourraient pas vivre sans Israël ». Souvent passionnelles, ces relations n'ont jamais été interrompues. Elles ont retrouvé aujourd'hui une nouvelle intensité. Elles nous permettent de dire : oui, la France est bien l'amie d'Israël.

Cette année aura en effet connu un calendrier bilatéral particulièrement riche : visite du ministre des affaires étrangères en Israël en février dernier, suivie de celle du Premier ministre en mars, qui effectuait la première visite d'un chef de gouvernement français depuis cinq ans, puis venue du Premier ministre israélien, Ariel Sharon, à Paris du 26 au 29 juillet.

Nouvelle visite de notre ministre des affaires étrangères en Israël en septembre dernier, tandis que le ministre israélien des Affaires étrangères, M. Shalom, était à Paris tout récemment, à la fin du mois d'octobre.

Pour ma part, j'ai reçu le Président Moshe Katsav, lors de sa visite d'Etat en France le 17 février 2004 et le Président de la Knesset M. Reuven Rivlin le 29 mai 2004.

Enfin, il y a quelques jours à peine, le 24 novembre, était lancée l'association de préfiguration de la Fondation France-Israël que le Président de la République et le Premier ministre israélien avaient annoncée en juillet. Alors que la communauté juive en France est la troisième au monde et que la présence francophone a l'importance que l'on sait en Israël, il est clair en effet que Français et Israéliens, aujourd'hui, ne se connaissent pas suffisamment, notamment dans les jeunes générations. De ce fait, préjugés et stéréotypes perdurent. Il faut franchir une nouvelle étape dans les relations entre les deux sociétés. Telle sera la vocation de la Fondation.

Permettez moi de vous rappeler la déclaration que fit le Président de la République en accueillant le Premier ministre Ariel Sharon à l'Elysée le 27 juillet : « ce moment est l'occasion de [...] dire à nouveau que la France est - et depuis longtemps - l'amie d'Israël », de dire « la détermination totale de la France à lutter contre les fléaux de notre temps : le terrorisme, le racisme, l'antisémitisme », de dire, « à la veille du désengagement de Gaza, que la France se tient aux côtés du peuple israélien et du peuple palestinien pour que, à l'occasion de cette décision historique, on assiste à une relance du processus de paix, dans le cadre de la Feuille de route, processus qui doit conduire Israël à vivre en paix et en sécurité, et le peuple palestinien à construire un Etat qui soit à la fois viable et indépendant ». En quelques mots, tout était dit.

C'est ce que j'ai rappelé à Mahmoud Abbas lorsqu'il est venu à l'Assemblée et je lui ai redit à cette occasion, avec beaucoup de fermeté, qu'il ne pourrait y avoir d'Etat Palestinien sans que soit garantie la sécurité d'Israël.

Le terrorisme, la France le condamne partout dans le monde, de manière absolue et définitive. La violence aveugle, nous en sommes tous convaincus, ne conduit à rien sinon à entretenir et raviver les plaies. Le terrorisme conduit à une impasse et rien ne saurait le justifier.

C'est pourquoi il est si important de vouloir la paix et la sécurité et de ne pas laisser misère et injustices conduire à des actes désespérés dont le terrorisme se nourrit.

Le désengagement de Gaza a été, sans aucun doute, une décision historique. La France a salué l'acte courageux qu'il a constitué de la part d'Ariel Sharon. La décision a certes été difficile à prendre. Elle a donné lieu à des débats passionnés en Israël. Son application a été une réelle souffrance pour ceux qui durent abandonner leur terre, mais il faut saluer la discipline et l'humanité qu'ont observées les autorités chargées de sa mise en ?uvre, et la vitalité démocratique que la société israélienne a confirmée en ce moment difficile. Celle-ci a aussi montré à cette occasion qu'elle pouvait accepter la restitution de territoires à la condition que sa sécurité ne soit pas mise en péril.

Bien sûr, tous les problèmes n'ont pas été réglés pour autant, loin s'en faut. Pour que l'opération de désengagement se transforme en succès durable, il faut éviter que la bande de Gaza ne devienne une prison faute de quoi l'après-Gaza mènerait vite à une impasse. Il convient donc d'encourager l'amélioration d'une situation économique et sociale catastrophique et de désenclaver la bande de Gaza.

L'accord intervenu le 15 novembre entre l'Autorité palestinienne et Israël sur les mouvements et l'accès dans les territoires palestiniens constitue donc une excellente nouvelle. Vous le savez, cet accord a permis la réouverture effective, depuis le 25 novembre, du poste de passage de Rafah à la frontière égyptienne. Cet accord prévoit par ailleurs un rôle de tierce-partie pour l'Union européenne et l'Union a créé une mission d'assistance à cet effet. Notre pays lui apportera une dizaine de personnes et contribuera à son fonctionnement à hauteur de 250.000 euros jusqu'à la fin de cette année.

Je note par ailleurs que le retrait semble avoir déjà un impact sur l'état d'esprit des habitants de la bande de Gaza. A en croire les études d'opinion, il semble en effet que les Gazaouis sont aujourd'hui moins habités par une mentalité d'intifada et plutôt mobilisés par la reconstruction politique, économique et sociale de leur territoire.

Nous ne pouvons donc qu'appeler de nos v?ux la conclusion d'autres accords pour assurer durablement la viabilité de la bande de Gaza.

Le retrait de Gaza a ainsi créé une dynamique positive, mais cette dynamique reste fragile. Aussi, devrait-elle s'inscrire rapidement dans un processus politique, et donc s'inscrire dans la Feuille de route. Car sans perspective, il n'y aura pas d'espoir et sans l'espoir, il sera difficile de pacifier les esprits.

Nous savons bien les engagements auxquels les uns et les autres ont souscrit.

Pour l'Autorité palestinienne, rétablir l'ordre public et démontrer sa volonté et sa capacité de désarmer les groupes terroristes, c'est-à-dire faire 100 % d'efforts même s'il ne peut y avoir instantanément 100 % de résultats.

Et pour Israël, geler l'expansion de la colonisation, rectifier le tracé de la barrière de sécurité là où il n'est pas conforme au droit international. Certes, le droit d'Israël de se défendre et de protéger sa population ne peut ni ne doit être contesté ; mais un tracé qui empiète sur les territoires palestiniens préempte les négociations futures et complique la recherche d'une paix négociée. Il crée, par ailleurs, des conditions de vie très difficiles pour les Palestiniens et nourrit les frustrations, ce que la Cour Suprême israélienne a d'ailleurs reconnu, avec courage et lucidité, en ordonnant certaines rectifications.

Je note enfin que le Premier ministre israélien déclarait récemment, dans une conférence de presse, son intention d'appliquer la Feuille de route dans son intégralité.

Aujourd'hui, nous sommes donc dans une nouvelle conjoncture.

M. Sharon a décidé et mis en ?uvre le désengagement de Gaza dans des conditions que l'on doit saluer.

M. Mahmoud Abbas est, je le pense, un homme de bonne volonté et de paix.

Un accord vient d'être conclu qui a permis la réouverture effective d'un point de passage à la frontière égyptienne, et qui donne pour la première fois un rôle politique à l'Union européenne.

Nous ne pouvons que souhaiter que le mouvement ainsi entamé se poursuive et redonne l'espoir de parvenir un jour à la sécurité et à la paix pour les Israéliens comme pour les Palestiniens, même si l'on ne peut, ni ne doit, se dissimuler les difficultés.

Espérons que les élections législatives qui se tiendront dans les territoires palestiniens le 25 janvier, et en Israël à la fin du mois de mars, en clarifiant les enjeux de part et d'autre, permettront d'avancer en ce sens.


Enfin, puisque nous sommes à Lyon, je ne peux conclure sans évoquer l'indispensable travail et devoir de mémoire.

Sans relâche, la flamme du souvenir doit être entretenue si l'on ne veut pas que s'effacent de la mémoire collective ces moments tragiques qu'ont connus nos familles, les juifs et ceux qui ont aidé les juifs à échapper à l'extermination.

Je n'ai pas connu la guerre mais je me souviendrai toujours de ce que mes grands-parents m'ont raconté, les souffrances de ma famille, mais aussi le matricule tatoué au bras d'un membre de ma famille. Je me souviendrai toute ma vie de la visite à certains camps de concentration. Mes parents ne voulaient pas que leurs enfants, qui n'avaient pas connu la guerre, oublient le drame vécu.

Après le devoir de témoignage de celles et ceux qui ont vécu et survécu à la barbarie des camps de concentration, il revient à la nouvelle génération d'être exemplaire dans le devoir de mémoire.

C'est le souvenir et la mémoire qui maintiennent la vigilance.

C'est dans le souvenir et la mémoire de ceux qui ont été anéantis,

c'est dans le souvenir et la mémoire de ceux qui se sont levés,

c'est dans le souvenir et la mémoire de ceux qui se sont dressés pour dire non à la haine, non à l'oppression, non à la barbarie, non à l'avilissement de la personne humaine, qu'il faut élever les jeunes générations, pour qu'à leur tour elles s'engagent pour la paix, la liberté, le respect de l'individu, la grandeur et la dignité de l'Homme.

Puissent-elles, en n'oubliant pas le passé, faire rayonner dans le monde ces valeurs d'humanisme, de tolérance et de paix qui nous sont si chères.

(Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 5 décembre 2005)

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