Interview de M. Azouz Begag, ministre délégué à la promotion de l'égalité des chances, à RMC le 25 novembre 2005, sur la discrimination raciale et sur une proposition de créer un service civil volontaire pour les jeunes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Azouz Begag, ministre délégué à la promotion de l'égalité des chances, à RMC le 25 novembre 2005, sur la discrimination raciale et sur une proposition de créer un service civil volontaire pour les jeunes.

Personnalité, fonction : BEGAG Azouz, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. Ministre délégué à la promotion de l'égalité des chances;

ti : J.-J. Bourdin - Nous sommes avec La Dépêche du Midi, au c?ur du Mirail, nous sommes quartier Bellefontaine à Toulouse, tout près du quartier de La Reynerie, dans une brasserie. Pourquoi sommes-nous ici ? Les émeutes urbaines s'oublient vite dans les médias ; ici, nous venons rencontrer ceux qui vivent dans ces banlieues, qui les font vivre. Ici, des mouvements citoyens ont émergé plus qu'ailleurs. [...] On entend dire dans les rédactions parisiennes qu'on ne peut pas travailler dans les cités, qu'on ne peut plus y vivre, mais que savons-nous ? Il était bon de venir et il était bon de comprendre. On va évacuer rapidement votre cas personnel pour parler évidemment des banlieues, parce que c'est ce qui nous préoccupe. Votre cas personnel, c'est cette petite polémique qui vous a opposé à N. Sarkozy. Vous avez qualifié les propos de Sarkozy de "sémantique guerrière", des députés UMP ont demandé votre démission, et même un député du Cantal vous a accusé d'avoir manqué à la nécessaire solidarité gouvernementale. Vous avez eu mal ? Est-ce que cela vous a fait mal ? Franchement, soyez franc - Je sais que l'êtes.

R - Oui, la politique c'est brutal. La politique c'est un monde où l'on doit mesurer ses propos, c'est un monde où l'on doit faire attention aux répercussions sur son propre clan, des propos que l'on tient. Et donc, c'est un monde qui n'est pas un monde poétique.

Q - Avez-vous songé à démissionner ?

R - Oui, tous les soirs et les jours je me dis : "Qu'est-ce que je fais dans cette galère ?". Mais en même temps, cela fait vingt-cinq ans que je bosse, cela fait quinze ans que je viens à La Reynerie, au collège de La Reynerie, chez mes amis, dans les associations. Cela fait 15 ans que je me dis, "il faut passer à l'action !". Maintenant que l'on me dit "vas-y, tu es aux commandes, montre-nous ce que tu sais faire !", je ne vais pas démissionner. Donc, je reste.

Q - Il paraît que vous êtes allé vous réfugier dans votre région lyonnaise, que vous aimez tant. C'est vrai ?

R - Oui, parce que je ne suis pas parisien, je suis lyonnais de naissance, et c'est vrai que tous les week-ends j'aime bien aller me ressourcer, reprendre contact avec ma famille, avec le terrain, avec les gens qui ont une odeur familière pour moi, pour me retrouver.

Q - Etes-vous un sous-ministre ?

R - Un sot ministre ?

Q- Un sous-ministre, pas un sot ministre ! Je ne dirais pas ça !

R - Je ne sais pas qui a raconté des blagues comme ça. Il y a des méchants qui ont dit que j'étais un sous ministre, ce n'est pas gentil.

Q - ..."Un beur de service".

R - C'est insultant même. C'est vraiment un peu dégueulasse, parce que je trouve que je suis un ministre comme les autres, et mes collègues ministres me considèrent comme un ministre comme les autres. Il y a eu un moment où je me suis dit, "mais enfin, pourquoi toute cette violence dirigée sur moi ?", alors que j'ai juste appelé à l'apaisement, à la poésie, à la tendresse, à la fraternité, à la solidarité, seulement ça, je n'ai dit que cela.

Q - "Instrumentalisé par D. de Villepin"...

R - Alors là, c'est méchant. C'est des méchants !

Q - Oui, ils sont méchants et ils sont dans votre camp. Enfin, "dans votre camp"... Ils sont dans le Gouvernement "les méchants" !

R - Il y en a partout des méchants. Est-ce que, parce que moi je viens d'un quartier de La Duchère, à Lyon, un quartier HLM, est-ce que parce que je suis un enfant de pauvres, tout d'un coup arrivé à cette fonction de ministre, je deviendrais tout d'un coup un instrument téléguidé par mon Premier ministre pour dire ou ne pas dire des choses ? C'est vraiment lamentable. Alors, si on peut parler aujourd'hui à tous les Français, je leur dis que je suis un libre penseur, j'ai une parole libre depuis que je suis né et ce n'est pas à 48 ans que je vais la mettre sous le boisseau. Je crois, au contraire, que ce Gouvernement a grandement besoin de ma liberté de parole, de mes vingt-cinq ans d'expérience, et je vais l'en faire profiter.

Q - Comment qualifiez-vous ceux qui ont mis le feu à des voitures ou qui ont mis le feu à des établissements scolaires, à des gymnases, à des bâtiments publics ?

R - Ce ne sont même pas des établissements scolaires, ce sont des écoles maternelles, c'est-à-dire que c'est les enfants, c'est l'avenir d'enfants qui a été massacré, et je m'imagine ces mamans qui sortent le lendemain, dans leur quartier, une fois que le jour s'est levé, et qui voient ce carnage... D'abord, ils voient leur voiture brûlée - ils habitent à La Reynerie ou à Bellefontaine - et qui voient ces écoles maternelles brûlées. Je pense qu'il y a une affreuse désorientation dans notre pays, une affreuse crise de sens, crise d'identité. Je suis content que la principale du collège de Bellefontaine soit en face de moi aujourd'hui, parce que c'est l'école, aujourd'hui, notamment avec les parents, qui ont besoin de remettre du sens dans cette société désorientée.

Q - Le constat est fait, maintenant il faut aller plus loin, se bouger et se réveiller. On a entendu le Premier ministre, je crois savoir qu'il a encore de nouvelles propositions à faire, on va y revenir... Quelques questions, d'abord sur ce fameux service civil. Pourquoi n'est-il pas obligatoire ?

R - Pourquoi n'est-il pas obligatoire ? Parce qu'aujourd'hui il faut offrir toute une panoplie possible de choix, à des jeunes...

Q - Pourquoi ne pas l'avoir rendu obligatoire ?

R - Je ne sais pas, je n'ai jamais réfléchi ...

Q - ...Pourquoi pas un service civique obligatoire ? Cela existe dans d'autres pays, en Allemagne, par exemple.

R - Et pourquoi pas aujourd'hui offrir des possibilités de choix ? Je pense que c'est une option possible offerte à des jeunes, parmi d'autres. On est dans une société de libertés, une société dont l'ambition est justement de ne pas offrir à tous ces jeunes du quartier un seul modèle de réussite. Et je pense que cette histoire de service civil volontaire s'inscrit dans une belle logique où, à mon sens, on va apprendre à nos jeunes, non pas à conjuguer le verbe "réussir" avec l'auxiliaire "avoir", mais avec l'auxiliaire "être". J'aimerais bien vivre dans une société où les gens, à 50, 60 ans, diraient : "Je me suis réussi", et non pas "J'ai réussi". "Je me suis réussi", c'est-à-dire vivre dans une société où il y a plein de possibilités d'exercer ses talents, d'exercer ses convictions, d'exercer sa vocation personnelle, aussi bien en allant très tôt dans l'apprentissage, à 14 ou 15 ans, ou bien en devenant pâtissier, tapissier, coiffeur, énarque, footballeur, n'importe quoi, mais pourvu que des gens trouvent dans une société diversifiée, des objets différents pour se réaliser, pour s'épanouir. Alors, le service civil volontaire s'inscrit dans cette logique de liberté...

Q - Il y a aussi évidemment des réflexions qui sont engagées sur la diversité dans les entreprises...

R - Et à la télévision, et partout !

Q - Et dans les radios !

R - Et à l'Assemblée nationale ! Et au Conseil municipal de Toulouse !

Q - Oui, pardonnez-moi, mais la diversité n'existe pas à l'Assemblée nationale. Déjà, quand on est une femme, pour devenir députée, c'est extrêmement difficile, mais alors si on est né dans un quartier dit difficile, alors là, c'est pratiquement impossible. Vous réfléchissez, je crois, à un label qui pourrait être attribué aux entreprises. Parlez-moi de ça...

R - Oui, aux entreprises, j'allais dire aussi à l'Assemblée nationale ou aux partis politiques...

Q - Oui, aux partis politiques, ce serait bien aussi ! Alors, dites-moi...

R - Quand on habite dans des quartiers difficiles, sensibles, quand on a une couleur de peau ou un nom à consonance étrangère, disons maghrébine ou africaine, eh bien, on vit depuis 25 ou 30 ans dans ce pays, sous le stress : sous le stress d'être humilié en rentrant dans une discothèque, en allant chercher du boulot, en allant dans une agence de locations immobilières pour trouver un petit appart... On vit sous le stress permanent. Et j'ai l'impression qu'aujourd'hui, on a passé un cap et que si on labellise la discothèque, l'agence de locations, l'entreprise privée, tel ou tel parti politique, dans le genre "ici on est pour la diversité", "ici on fait de la diversité une source de rentabilité", "ici on ne pratique pas la discrimination", cela relance la confiance...

Q - Ce n'est pas un label rouge, c'est un label "bleu blanc rouge", quoi !

R - Oui, bien sûr, c'est un label France. D'ailleurs, "label égalité" ou "label diversité", moi, je l'écris "la belle", la bella diversita, la "belle diversité" ! Voilà, je suis content. Vous avez entendu ce discours fondateur du président de la République, il y a quelques jours, qui parle de poison des discriminations, qui dit aux Français que nous sommes entrés dans l'ère de la diversité. Et il faudra maintenant compter avec toutes les énergies de France qui viennent de partout, notamment de La Reynerie et de Bellefontaine, ici où nous sommes, pour pouvoir faire avancer notre pays.

Q - L'information officielle, c'est donc label, qui serait attribué aux entreprises...

R - ... Qui s'engagent à faire de la diversité une méthode de recrutement

Q - ... Mais qu'est-ce que ce label donnerait aux entreprises ? Une bonne image ?

R - Pas seulement, non. Il est temps aujourd'hui, dans notre pays, de considérer cette diversité comme une source de rentabilité. J'en ai marre d'entendre dire que la diversité, c'est pour faire plaisir aux pauvres ou aux enfants de La Reynerie. Ici, il y a des jeunes qui ont 18 ou 20 ans, qui ont la rage, la rage de gagner, qui ont la "gnak", qui ont envie de mettre leur énergie qui bouillonne dans leurs entrailles au service de l'entreprise, au service de la France. Ceux-là en veulent plus, plus que les autres ailleurs, parce qu'ils sont frustrés de ne pas avoir été mis à contribution dans ce pays. Alors, ceux-là sont une source de rentabilité énorme pour les entreprises, ils en veulent, et une fois qu'ils sont à leur place, ils ne veulent pas en sortir. Donc c'est de la rentabilité. Alors, je labellise les entreprises, avec l'ANDCP, l'Association des recruteurs du personnel, des directeurs, pour faire en sorte que ces jeunes sachent qu'ici, toute cette énergie, ils vont la mettre à contribution. Tous les pays du monde sont entrés dans cette logique : le Canada, les USA, même la Belgique, la Suisse, la Hollande, la Suède, où je suis allé... Tout le monde est dans cette logique, et nous avons un petit peu de retard en France.

[...]

Q - D. de Villepin veut attirer les étrangers plus qualifiés... 5 % seulement des étrangers arrivent en France pour travailler et le Gouvernement veut inverser la tendance. L'idée de D. de Villepin est de permettre aux étudiants étrangers en doctorat d'obtenir une carte de séjour de six mois, pour leur permettre de chercher tranquillement du travail en France. Le Premier ministre souhaite aussi faciliter l'entrée en France des cadres à haut potentiel et leur faciliter ensuite l'obtention de la nationalité française. Parallèlement, le Gouvernement va durcir les règles du regroupement familial... Choisir les étrangers qui viennent s'installer en France, est-ce une solution ?

R - Pourquoi pas...

Q - Cela existe déjà en Allemagne...

R - Je suis favorable aussi d'aller dans le quartier du Mirail [où se déroule l'interview délocalisée] et dans tous les quartiers de France, pour aller y chercher aussi les talents qui ne trouvent pas matière à s'exercer pleinement dans ce pays. Je pense qu'il faut d'abord creuser dans le creuset, dans le sillage qu'on a, là, dans le vivier des talents. Je suis aussi d'accord pour que des Français de talent, des Français spécialistes dans tel ou tel domaine, puissent aller exercer leurs talents en Afrique.

Q - Donc vous êtes d'accord pour tout ?

R - Non, [concernant] l'aide au développement, je suis d'accord pour que des gens calés partent d'Afrique et d'Amérique du Sud et viennent chez nous. Mais il faut aussi que des gens de chez nous, qui ont de grandes compétences, aillent dans ces pays pour aider au développement.

(Source Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 30 novembre 2005)

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