Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, au quotidien marocain "Le Matin" du 30 novembre 2005, sur la coopération militaire franco-marocaine et euro-méditerranéenne, la place du Maroc dans ce cadre, la construction d'une défense européenne, la situation en Côte d'Ivoire, la lutte contre les trafics d'armes et les évolutions de l'armée française professionnalisée. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, au quotidien marocain "Le Matin" du 30 novembre 2005, sur la coopération militaire franco-marocaine et euro-méditerranéenne, la place du Maroc dans ce cadre, la construction d'une défense européenne, la situation en Côte d'Ivoire, la lutte contre les trafics d'armes et les évolutions de l'armée française professionnalisée.

Personnalité, fonction : ALLIOT-MARIE Michèle.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : LE MATIN : Vous allez signer aujourd'hui avec Abderrahman Sbai, votre homologue marocain, une Convention prévoyant la rénovation par la France des Mirage F1 des Forces Armées Royales. Quels sont les enjeux de cette rénovation et quel sera le rôle de la commission technique franco-marocaine créée à cette occasion ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Cet accord porte sur la rénovation des 27 Mirage F1 marocains qui datent des années 1980. Il témoigne de la densité de nos échanges en matière d'armement et ouvre la voie à de nouvelles coopérations entre nos deux pays. Cette convention s'inscrit dans le cadre plus large de la modernisation des équipements français de tous types qui, conformément au plan de Marrakech, avaient été vendus par la France entre 1975 et 1982.

Parmi ces équipements, il y a d'autres avions, des Alphajet, des blindés tels que des AMX10, VAB, AML, de l'artillerie et, pour la marine, des patrouilleurs côtiers. D'une manière générale, la mise en ?uvre de matériels communs permet une meilleure interopérabilité et facilite la formation, l'instruction et les entraînements en commun. Je me réjouis donc de cette signature.

LE MATIN : Les relations de partenariat entre la France et le Maroc sont qualifiées d'exemplaires. Qu'en est-il dans le domaine de la Défense ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Notre coopération avec le Maroc en matière de défense est l'une des plus importantes. Une relation politique conduite au plus haut niveau, une histoire commune, une confiance réciproque confèrent à nos échanges militaires et à notre coopération opérationnelle un caractère exemplaire. Nous partageons les mêmes priorités dans le domaine opérationnel et dans notre action en faveur de la paix comme le montrent nos engagements en commun au Kosovo, en Côte d'Ivoire, en RDC.

Dans une perspective d'avenir, la réalisation d'exercices bilatéraux majeurs permet de renforcer les remarquables relations entre nos militaires. D'ailleurs, nos deux pays sont actuellement engagés dans un exercice de transport aérien militaire.

LE MATIN : En juin et juillet dernier les man?uvres Barbary Thunder ont réuni les forces navales de 8 pays : les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l'Espagne et l'Italie, le Maroc, l'Algérie et la Tunisie. Cela témoigne-t-il d'un futur renforcement de la coopération militaire euro-méditerranénne ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Il est dans l'intérêt de chacun de donner une nouvelle impulsion à la coopération militaire euro-méditerranéenne. A la fois pour contribuer à la recherche de la paix et à une plus grande stabilité dans la région. Barbary Thunder a témoigné de l'engagement des Etats qui y ont participé, ce dont je me réjouis. De par sa position géographique et de son histoire, la France a une relation particulière avec les pays de son voisinage méditerranéen. Nous faisons face aux mêmes risques sécuritaires que représentent le terrorisme, la contrebande et les migrations illégales.

En décembre 2004, j'ai proposé de lancer dans le cadre du dialogue 5+5, une nouvelle initiative pour la sécurité en Méditerranée. L'objectif est de promouvoir une action concrète dans un espace géographique limité et ainsi de contribuer à l'émergence du volet «politique et sécurité» du Processus de Barcelone. Trois objectifs principaux ont été fixés pour le plan d'action 2005 : surveillance maritime, protection civile, et sécurité aérienne en Méditerranée. Nous ferons un premier bilan des actions conduites dans quelques jours à Alger, et je me réjouis de retrouver à cette occasion l'ensemble de mes collègues, représentants des Etats riverains de la Méditerranée occidentale. La France s'implique également dans les instances euro-méditerranéennes : le processus de Barcelone, le Forum méditerranéen, le dialogue méditerranéen dans le cadre de l'OTAN et dans ses relations bilatérales.

LE MATIN : Le Maroc est souvent qualifié de pôle de stabilité. Partagez-vous ce sentiment ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Le Maroc est porteur de valeurs fortes, fruit d'une longue Histoire. La grandeur de ses hommes d'Etat prend également une part importante dans la stabilité que connaît le Maroc. Alors que le Maroc commémore le 50ème anniversaire de son indépendance, des souverains charismatiques, Sa Majesté Mohammed V en particulier, ont contribué à forger l'exemple marocain.

Figure emblématique de l'histoire du Maroc, Mohammed V a aussi jeté les bases d'une amitié indéfectible avec la France, fidèlement préservée et même renforcée par son fils, le Roi Hassan II, et aujourd'hui incarnée avec la même constance par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Un pays fondé sur des bases aussi solides ne peut que durer et prospérer.

La stabilité et la sécurité régionales sont les objectifs constants et prioritaires de notre action dans la région. Notre souhait est donc de construire une relation forte entre l'Europe et la Méditerranée dont le Maroc serait une pièce maîtresse.

LE MATIN : Comment analysez-vous la menace terroriste dans la zone euro-méditerranéenne ? Et peut-on améliorer la coopération nord-sud dans la lutte contre le terrorisme ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca ont démontré que le terrorisme dispose d'organisations structurées, de capacités de recrutement et d'entraînement qui menacent l'ensemble de la zone euro-med. La France est attachée à un traitement global du terrorisme. Les réponses à y apporter sont multiples : diplomatique, économique, sociale, policière, judiciaire, financière, militaire.

Face au terrorisme de masse, il s'agit d'adopter des stratégies de prévention et de protection à l'intérieur, d'action et de coopération à l'extérieur. La nécessaire globalité de la réponse implique une mobilisation de toutes les organisations internationales et de tous les Etats. Seule une véritable coopération internationale peut permettre de lutter efficacement contre des réseaux structurés disposant de moyens financiers importants. A ce titre, l'excellence des relations entre la France et le Maroc constitue un exemple de coopération dans la lutte contre le terrorisme.

LE MATIN : Quel impact le ?non? français au référendum sur l'Europe a-t-il eu sur la construction d'une défense européenne et l'articulation de celle-ci avec l'Otan ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Les Français, même ceux qui ont voté ?non? au référendum, restent fondamentalement attachés à la construction de la défense européenne : plus des trois quarts d'entre eux aspirent à une Europe capable de maîtriser les crises et de promouvoir la paix. La Défense constitue l'une des dimensions essentielles de la construction européenne. C'est aussi celle qui a le plus progressé au cours de ces trois dernières années.

C'est pourquoi je suis convaincue que la Défense contribuera à rendre au projet européen son ambition et son dynamisme. La France estime par ailleurs qu'un rééquilibrage des responsabilités entre Américains et Européens en matière de sécurité et de défense est nécessaire au renouveau des relations transatlantiques.

L'Europe a une vocation naturelle de pôle actif pour contribuer à la paix, à la démocratie et à la sécurité dans le monde. Ses actions s'inscrivent dans une approche multilatérale et équilibrée des relations internationales. Le partenariat avec les Etats-Unis, dont l'Alliance atlantique est l'expression militaire, est un aspect de cette approche.

LE MATIN : Quels sont, pour la France, les grands enjeux de sécurité auxquels son armée doit pouvoir faire face ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Au-delà des missions de protection du territoire qui demeurent inchangées, le rôle de nos forces armées s'inscrit aujourd'hui dans un contexte international complexe.

Cet environnement est caractérisé par l'émergence de nouvelles menaces, notamment liées au terrorisme, par la prolifération des armes de destruction massive, par la multiplication des crises locales ou régionales. Aux missions traditionnelles des forces armées, viennent aujourd'hui s'en ajouter de nombreuses autres. On peut citer la prévention des crises, le maintien ou le rétablissement de la paix, l'intervention d'urgence au profit des populations victimes de catastrophes.

Le rôle de nos armées s'inscrit désormais dans une approche plus globale de la sécurité et de la défense. La construction de l'Europe de la défense contribue aussi à renouveler le contexte de l'intervention de nos forces, en s'ajoutant à la solidarité atlantique.

LE MATIN : Les forces françaises participent à d'importantes opérations de maintien de la paix, notamment en Côte d'Ivoire où la situation demeure incertaine. Dans ce pays, comment voyez-vous la situation évoluer ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Depuis trois ans, la France est engagée en République de Côte d'Ivoire, à la demande du Conseil de sécurité des Nations unies, de l'Union africaine, de la Cedeao et des autorités africaines. La force Licorne y agit avec constance et détermination, au service de la paix et en soutien de l'action de l'ONUCI. La légitimité de son action repose sur la résolution 1464 adoptée par le Conseil de sécurité le 4 février 2003, puis confirmée par les résolutions 1528 du 27 février 2004 et 1594 du 04 avril 2005. Le mandat de Licorne a été prorogé jusqu'au 24 janvier 2006.

La situation en Côte d'Ivoire est préoccupante. Et les conséquences de cette crise se font sentir sur toute la région. La solution ne peut être que politique : elle passe par l'exercice de la souveraineté populaire.

C'est pourquoi la France a souhaité l'adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 1633 du 21 octobre 2005 visant à assurer, avec le soutien des Nations unies, l'organisation d'élections incontestables, le plus tôt possible et, au plus tard, le 31 octobre 2006. Nous souhaitons qu'intervienne le plus rapidement possible la nomination d'un Premier ministre, comme l'a décidé le Conseil de sécurité, dont l'action sera déterminante dans les mois à venir.

Nous poursuivons notre action, dans le respect des engagements pris auprès de la communauté internationale et grâce à la présence de nos militaires sur place. Qu'ils soient déployés au sein de la force ou de l'ONUCI.

LE MATIN : La France est un exportateur d'armes important et ce commerce a souvent été suspecté de favoriser la corruption. Des mesures anti-corruption ont été prises tant par la France que par l'Union européenne. Donnent-elles satisfaction ?

Michèle ALLIOT-MARIE : Afin d'assurer un contrôle rigoureux des exportations d'armement, le dispositif législatif et réglementaire français est l'un des plus stricts du monde. L'appréciation du gouvernement français quant à l'opportunité d'une exportation intègre également les critères du code de conduite européen du 8 juin 1998 sur les exportations d'armement.

En même temps, la France poursuit ses efforts visant à la responsabilisation des États en matière de commerce des armes. Notre pays a participé activement à la révision du code de conduite européen, permettant ainsi l'extension du dispositif de contrôle aux opérations de courtage ou de transit et aux transferts de biens intangibles.

Avec nos partenaires, nous avons également renforcé les procédures d'harmonisation des politiques d'exportation et le réexamen des critères conduisant à des refus d'exportation. Ce dispositif a démontré son efficacité.

La France souhaite insister encore sur le caractère contraignant du code de conduite en le transformant en position commune au niveau européen. Enfin, nous avons intégré en droit interne les dispositions adoptées par la Convention de l'OCDE et cela dans le but de lutter contre les faits de corruption dans le commerce international.

LE MATIN : En 1996, à peine élu président de la République, Jacques Chirac avait choisi de professionnaliser l'armée française. Cette décision était intervenue plus de soixante ans après la publication par un certain Charles de Gaulle du livre «Vers l'armée de métier», et après un bon siècle de conscription. Quelles leçons tirez-vous de cette professionnalisation ?

Michèle ALLIOT-MARIE : La professionnalisation est désormais inscrite dans les faits. Confrontée à de nouvelles menaces et à un grand nombre de crises qui menacent la stabilité et la paix dans le monde, la France se devait d'adapter son outil de défense aux exigences et aux défis de ce nouveau contexte.

Cela représente des changements considérables grâce auxquels notre armée est plus opérationnelle et plus réactive comme que le démontre l'ampleur de nos engagements extérieurs.

Ils mobilisent actuellement plus de 10 000 hommes sur des théâtres d'opérations aussi divers que les Balkans, aux côtés d'ailleurs de nos amis marocains, la Côte d'Ivoire ou l'Afghanistan. Le format des armées, tel qu'il a été défini, répond aux besoins.

Dans ce nouveau contexte, nous nous donnons les moyens de conforter les acquis de la professionnalisation, en particulier en termes de recrutement au meilleur niveau. Nous recrutons chaque année 35 000 jeunes que nous sélectionnons en fonction de nos besoins. Malgré la suspension du service national, la Défense a su maintenir un lien très étroit entre la Nation et ses armées.

LE MATIN : En France, vous êtes la première femme à exercer la fonction de Ministre de la Défense. Quelle est aujourd'hui la place des femmes dans l'armée française ?

Michèle ALLIOT-MARIE : La place des femmes dans la Défense n'a pas cessé d'augmenter depuis la suspension du service national. Elle passe de 6,5 % en 1995 à 13,11 % en 2004.

Actuellement, il y a une femme sur cinq militaires recrutés. A l'exception des unités de gendarmerie mobile et des équipages à bord des sous-marins, les armées ont largement ouvert leurs portes au personnel féminin. Aujourd'hui, nos armées pratiquent une totale égalité de traitement entre les hommes et les femmes.


Propos recueillis à Paris par Nadia Benjelloun

(Source http://www.defense.gouv.fr, le 1er décembre 2005)

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