Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l'apport des ouvrages parus dans la collection "Terre humaine" à la connaissance des cultures et civilisations du monde, à Paris le 15 février 2005. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l'apport des ouvrages parus dans la collection "Terre humaine" à la connaissance des cultures et civilisations du monde, à Paris le 15 février 2005.

Personnalité, fonction : CHIRAC Jacques.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Réception offerte pour le 50e anniversaire de la collection "Terre humaine", au Palais de l'Elysée le 15 février 2005

ti : Monsieur le Ministre,
Monsieur le Professeur, cher Maître, cher Jean MALAURIE,
Mesdames, Messieurs,


C'est avec beaucoup de plaisir, et le mot est faible, que je vous accueille ce soir.

Nous fêtons les 50 ans de "Terre humaine". Une formidable et exaltante aventure éditoriale, mais qui est aussi bien plus que cela.

Son lancement devait marquer profondément la vision que beaucoup d'entre nous portent désormais aux cultures et aux civilisations. Cette collection ambitionnait d'approcher l'Autre, ses croyances, ses traditions, ses différences. En bouleversant les points de vue, elle inventait la rencontre, l'échange, le dialogue, un partage, là où régnaient trop de distance, un exotisme érudit et souvent condescendance sinon méprisant.

Il y a cinquante ans, deux ouvrages exceptionnels créaient un choc : vos "Derniers rois de Thulé", cher Jean MALAURIE, et "Tristes Tropiques" de Claude LEVI-STRAUSS. Ces deux ouvrages frappaient avec la force d'une révélation. Depuis, rien n'est pareil.

Ils ont dessiné à leur façon singulière les contours d'une géographie nouvelle. Ils ont jeté une lumière de respect, curieuse et généreuse, sur ces terres éloignées où vivent, rient, aiment, rêvent, souffrent et meurent d'autres hommes.

Depuis un demi-siècle, cette collection, l'esprit, la volonté, le rêve qui la traversent, se sont imposés comme une évidence. Je disais à l'instant que c'est notre vision de l'Autre, notre perception du monde qui en furent changées. J'appartiens à cette génération, cher Jean MALAURIE, qui a appris à regarder autour d'elle à la lumière de votre passion, par le prisme de votre exigence. Une passion, une exigence, une philosophie que résume à lui seul, comme une profession de foi, le titre magnifique que vous avez donné à votre collection : "Terre humaine". Peut-on mieux dire l'ambition, l'espérance, l'humanisme qui vous animent ?

Avec aussi ce tempérament, ce caractère bien trempé qui sont les vôtres. Il y a cinquante ans, avec ceux qui vous ont entouré, avec Plon, votre éditeur, quand votre collection a fait ses premiers pas, vous faisiez figure de révolutionnaire. Vous refusiez de vous plier aux figures imposées du temps.

Avant d'autres, vous avez su que le croisement des regards est plus fertile que le cloisonnement des disciplines scientifiques. Avec d'autres, vous avez eu l'idée d'une collection au carrefour des sciences humaines, une collection passerelle, réinventant à l'échelle des civilisations perdues ou des minorités oubliées l'ambition d'un Balzac ou la vision d'un Giono.

Une collection qui brise les carcans, les monopoles, les spécialisations, les rigidités universitaires, leurs espaces étroits. Une collection qui ne garde que le meilleur de nos traditions scientifiques.

Une collection qui rende sa primauté au plaisir de la langue ; qui fasse toute sa place à l'écriture ; qui laisse la littérature et l'émotion entrer de plain-pied dans le champ de l'observateur. Une collection qui donne la parole au muet, à l'illettré, à l'humble, à l'exclu, au condamné, autant qu'au penseur ou au savant.

Bref, vous bousculiez toutes les frontières. Vous vouliez brasser et faire entendre toutes les voix. Consigner les pensées et les paroles de l'homme avant qu'elles ne s'évanouissent. Et faire résonner, dans la vérité du verbe poétique, toute la polyphonie, toute la prose du monde. Parce que, avez-vous confié un jour, la liberté naît "d'une intelligence déliée (...), de l'agencement des mots, de la subtilité des phrases et du mystère des sensibilités blessées, du sous-texte, de ce qui est dans le mot, sous le mot".

En aventurier, en homme du large, en explorateur des glaces et de leurs peuples, en arpenteur inlassable d'inconnu, vous projetiez, avec cette collection, cher Jean MALAURIE, et pour reprendre l'une de vos formules, de vous "éloigner de la pensée convenue, d'allonger la focale, de voir sous un autre angle, pour faire surgir l'idée neuve".

A l'écart des appareils et des académies, vous avez construit, avec toutes celles et tous ceux qui vous ont rejoint, vos "Camarades en Terre humaine" disait Pierre-Jakez HELIAS, une oeuvre unique, qui donne à voir et à comprendre le monde autrement, dans sa profondeur, dans sa grandeur, dans sa mémoire ; une collection qui donne à "voyager en pensée", une collection forgée en quelque sorte comme un manifeste.

Une oeuvre de "réfractaire", dont l'idée est née en 1951 d'un sentiment de révolte, d'un haut-le-coeur. Quand, géographe en mission chez les Inughuits d'Ultima Thulé, vous avez découvert cette base militaire brutalement installée dans ce lieu de légende, ce "haut lieu habité par le peuple sans écriture le plus au nord du monde". Un sacrilège à vos yeux, un viol, un déni absolu. Et "Terre humaine" commençait son chemin.

Réfractaire comme vous, cher Jean MALAURIE, vous qui avez si largement consacré votre travail et votre vie à défendre les peuples tout autour du Cercle arctique. Et, en même temps que ce "peuple héroïque aux colonnes brisées", mais qui résiste, tous les peuples premiers menacés d'être broyés par une Histoire à sens unique.

Avec toute votre fougue et votre formidable énergie, vous avez croisé le fer pour que le monde ne se réduise pas irrésistiblement aux seuls rêves et aux seules ambitions de nos sociétés occidentales. Très concrètement, vous avez donné corps à votre idée géniale d'Académie Polaire, j'allais presque dire notre Académie, qui forme désormais à Saint-Pétersbourg des élites autochtones, sensibilisées aux exigences du développement durable autant qu'à la préservation d'un mode de vie traditionnel. Une académie qui offre une autre voie que l'extinction ou l'assimilation. Pour que l'humanité continue demain de s'enrichir de toute sa différence. C'est cette même vision qui nourrit le beau projet du musée du Quai Branly qui ouvrira ses portes au printemps 2006.

Réfractaire et visionnaire, vous entrevoyiez déjà le monde d'aujourd'hui, sans cesse guetté par l'humiliation et la rancoeur d'hommes et de peuples qui se sentent laminés ! Notre monde qui a tant besoin de compréhension, de respect mutuel, de dialogue et de diversité. C'est votre combat, Cher Jean MALAURIE, depuis plus d'un demi-siècle et c'est celui de "Terre humaine".

Une collection imprégnée tout entière de ce souci de rendre justice aux peuples et aux hommes bafoués et oubliés, de reconnaître leurs souffrances, de rappeler leur dignité et leur grandeur foulées aux pieds par les appétits et l'arrogance des puissants. Une collection pour résister, témoigner, alerter. Une collection qui apostrophe et qui ouvre les yeux. Une collection de conscience.

En un demi-siècle, "Terre humaine", qui rassemble à ce jour 85 titres, a amené à elle les auteurs les plus divers, venus de tous les horizons de la pensée, de la découverte, de l'expérience. Et dont beaucoup ont fait à vos côtés leurs premiers pas dans l'écriture. Tous gens de caractère et d'engagement. Tous surgis à un moment ou à un autre le long de ce chemin que vous avez pris soin de toujours garder libre, ouvert, disponible, accueillant à l'imprévu. Tous unis dans une fraternité, une éthique. Tous honorés d'en faire partie. Tous enthousiastes quand vous les avez invités à rejoindre l'aventure, son "réseau invisible", cette petite cohorte qui donne à comprendre, aimer, partager l'ailleurs. Preux et paladins d'un univers qui fut et qui n'est plus. Un univers en voie de disparaître. Un univers lointain et inconnu. Celui aussi des écorchés de la vie.

Cher Jean MALAURIE, en plaçant votre premier ouvrage sous les auspices des "Mille tendresses du monde dans lesquelles il faut se plier" et en reconnaissant que "seul le marin connaît l'archipel", vous vous êtes inscrit dans une belle tradition. Les auteurs de "Terre humaine" sont tous des marins avertis qui savent témoigner des archipels découverts en hommes libres et sensibles.

Et depuis cinquante ans, les destins extraordinaires, les destins plus humbles aussi mais emblématiques, les destins ignorés que dévoile "Terre humaine", ces hommes et ces femmes qui s'y racontent, leurs histoires singulières, dessinent l'unité de votre collection. Leurs itinéraires, leurs chemins d'apprentissage, de fierté, d'espérance, de détresse composent un Grand Livre de l'Humanité.

Bien des événements, bien des rencontres vont marquer ce 50e anniversaire. Rappeler tout ce qu'a représenté et continue d'incarner "Terre humaine". Louer, pour reprendre le titre de la grande Exposition-rétrospective que lui consacre depuis aujourd'hui la Bibliothèque François-Mitterrand, "les grands hommes" qui l'ont bâtie et ceux pour lesquels elle témoigne. Et je veux remercier le Président de la Bibliothèque Nationale de France, Monsieur Jean-Noël JEANNENEY, et les Commissaires de cette exposition qui rend un magnifique hommage à "Terre humaine".


Mesdames, Messieurs, Mes chers Amis,

En vous recevant aujourd'hui, je voulais dire à toutes et à tous mon admiration profonde et mon amitié. Je voulais saluer, à travers votre collection, le rêve magnifique qui vous anime. Je voulais saluer en vous les bâtisseurs de tolérance.

Mesdames, Messieurs, je vous remercie.


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