Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, dans "L'Humanité" le 24 janvier 2006, sur l'annonce de plusieurs mouvements sociaux en ce début d'année et la position de la CGT concernant la défense du paritarisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, dans "L'Humanité" le 24 janvier 2006, sur l'annonce de plusieurs mouvements sociaux en ce début d'année et la position de la CGT concernant la défense du paritarisme.

Personnalité, fonction : THIBAULT Bernard, MASSON Paule.

FRANCE. CGT, secrétaire général;

ti : Quand Dominique de Villepin a lancé le contrat nouvelle embauche, tous les syndicats l?ont critiqué. Le gouvernement vient pourtant de décider de son extension avec le contrat première embauche. Les libéraux ont-ils gagné la partie ?

Bernard Thibault. Non, mais ils sont maintenant dans une fuite en avant. Le contrat première embauche est le 17e type de contrat de travail à disposition des employeurs. Le premier ministre a annoncé des mesures touchant au cumul emploi-retraite, au cumul emploi-intérim. Il veut redéfinir la notion même de contrat de travail. Une semaine après l?annonce d?un plan d?austérité sur la dépense publique, on nous annonce une plus grande flexibilité du marché du travail. Une fois de plus Dominique de Villepin, qui ne cesse de proclamer son attachement au dialogue social, a choisi de manière autoritaire de réformer sans aucune concertation des aspects fondamentaux du droit du travail. Le gouvernement accélère la cadence des réformes libérales et il peut d?autant plus le faire que les organisations syndicales se sont montrées incapables de donner des suites à la journée de mobilisation du 4 octobre.

Le président de la Cftc, Jacques Voisin, a regretté jeudi dernier que les syndicats ne se soient « pas assez battus » contre le contrat nouvelles embauches.

Bernard Thibault. Depuis le mois de novembre, la Cgt n?a cessé de proposer aux syndicats de poursuivre la mobilisation. Cela n?a jamais été possible ! Les autres ont considéré que des marges de discussion existaient encore avec le gouvernement ou le patronat. Cette impuissance donne les coudées franches au Medef. Sa présidente Laurence Parisot vient de souhaiter la fin de toute référence à la durée légale du temps de travail et la généralisation du contrat nouvelles embauches à tous les recrutements. Nous voulons donc contribuer à débloquer la situation, d?où l?appel de la CGT aux salariés pour les inviter à réintervenir sur leurs exigences sociales le 31 janvier.

Justement, entre la journée d?action sur les salaires et l?emploi le 31 janvier, la confirmation d?une journée de grève des fonctionnaires le 2 février, et l?euromanifestation contre la directive services du 14 février, est-on entré dans un processus de re-mobilisation sociale ?

Un déblocage se produit. L?inertie qui caractérisait la fin de l?année fait place à une multiplication de rendez-vous revendicatifs. C?est une bonne chose. De plus, la pression émane des organisations de jeunesse qui souhaitent se mobiliser avec les salariés. Les confédérations, encore hésitantes à prendre des initiatives contre la précarisation du travail, sont maintenant disponibles. Si ce sont les jeunes qui bousculent l?immobilisme des confédérations, alors, nous pouvons être optimistes sur l?avenir du syndicalisme. Il faut faire vite car le gouvernement a décrété un examen en urgence de ses mesures, en les intégrant dans le projet de loi sur l?égalité des chances, qui sera examiné dans les prochains jours.

D?autres confédérations semblent d?accord pour agir, mais uniquement contre le CPE ? Est-ce suffisant ?

Si nous sommes capables de nous rassembler pour faire chuter les deux contrats précaires, CPE et CNE, faisons-le. Mais n?ignorons pas qu?il s?agit de dispositions, parmi d?autres, qui caractérisent la vision libérale des politiques sociales de demain. Favoriser le cumul d?un emploi avec une mission d?intérim, par exemple, c?est admettre que les salariés ne peuvent pas vivre décemment avec le revenu de leur travail. Loin d?augmenter les minima salariaux, comme nous le réclamons depuis des mois, le gouvernement et le patronat privilégient le cumul de plusieurs petits boulots pour avoir les moyens de vivre. La même logique est à l?oeuvre concernant le cumul emploi-retraite pour compenser la baisse des retraites provoquée par les réformes de 1993 et de 2003.Dans certains pays, qui n?ont plus la retraite par répartition, les seniors doivent rester au travail quasiment jusqu?à leur mort. Nous devons réagir ! Le premier ministre veut aussi permettre aux employeurs de négocier un licenciement, de gré à gré, avec un salarié pour déroger à toutes les mesures de protection collectives contenues dans le droit du travail. Nous sommes là dans une vision très thatchérienne de l?avenir.

Mais la riposte est irrégulière. Des poussées de fièvre sociales laissent place à des périodes d?atonie. Comment expliquez-vous cette difficulté à maintenir la pression ?

Nous touchons là à des questions cruciales pour le syndicalisme qui doivent être au centre de nos analyses de congrès. Démonstration est faite que lorsque les organisations syndicales travaillent ensemble, se dotent d?objectifs communs, créent les conditions du rassemblement des salariés, il y a du répondant. Si les syndicats ne se contentent pas de chercher à limiter les dégâts, mais portent les exigences sociales, alors les salariés vont continuer de juger leur action pertinente. Ils nous reprochent, en effet, d?abord d?être divisés et dispersés.Il est incompréhensible, pour les salariés, qu?au moment où des pans entiers du droit social sont attaqués par le patronat, le mouvement syndical ne se rassemble pas pour réagir.

À ce propos, comment réagissez-vous aux déclarations de François Chérèque invitant à signer l?accord UNEDIC pour sauver le paritarisme ?

Quand l?assurance chômage n?indemnise que 30 % des chômeurs, je ne vois pas bien où se trouve la vertu du système qu?il faudrait sauver à tout prix. Pour 70 % des chômeurs, c?est la solidarité nationale - donc les salariés - qui se substitue aux entreprises qui licencient. Je rappelle que la gestion à parité, entre syndicats et patronat, a été inventée pour contrer une présence, jugée hégémonique, de la Cgt. Le paritarisme est une institution malade qui permet surtout au patronat d?avoir l?essentiel des pouvoirs.
Nous sommes, en fait, sur une question de démarche syndicale. Quels sont les objectifs des organisations syndicales ? Quelle finalité à leur présence dans les organismes paritaires ? Sur quel type de mandat négocient-elles ? Il devient urgent de mieux articuler la représentation syndicale et l?opinion des salariés. Il n?est plus possible de continuer à appliquer des accords s?ils ne sont pas approuvés par une majorité de salariés. Il n?est plus possible que perdure une situation où un salarié sur deux, notamment dans les petites entreprises, n?a jamais d?élection professionnelle.

On a le sentiment, à vous entendre, que les causes des problèmes viennent beaucoup de l?extérieur.

Non. Pas seulement. Notre capacité à faire face à l?ampleur des attaques est aussi liée à notre potentiel de syndiqués. Nous ne sommes pas suffisamment équipés, organisés dans les entreprises pour faire face à la situation. Trop de salariés pensent que les syndicats feront leur boulot, mais ça dépend d?eux aussi. Beaucoup d?attentes et d?impatiences s?expriment à notre égard. Nous devons y répondre, et sans doute mieux mettre en évidence le respect des libertés syndicales pour contrer les entraves dans ce domaine. Une enquête de la Sofres montre que la peur des représailles demeure, dans le secteur privé, la première raison qui dissuade de se syndiquer.

Les syndicats n?ont-ils pas aussi trop déserté des terrains plus sociétaux, comme le racisme ou les discriminations dans l?emploi. On ne vous a pas beaucoup entendus pendant les émeutes urbaines ?

La Cgt a tout de suite analysé ces événements comme révélateur de la profonde crise sociale. Le gouvernement a joué sur les peurs. En décrétant l?état d?urgence, il a surtout cherché à mettre sous le boisseau les revendications sociales. Le syndicalisme est trop absent dans la population qui habite les quartiers les plus défavorisés où c?est le chômage et la précarité qui dominent. Ceux qui ont le plus besoin d?être défendus sont parmi les moins organisés. Cela n?est pas nouveau, mais il y a là pour nous un vrai défi à relever, qui renvoie à nos formes d?organisation et à la syndicalisation, pour atteindre le million d?adhérents à la Cgt.

Source http://www.cgt.fr, le 26 janvier 2006

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