Interview de M. Gilles de Robien, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur Radio classique le 15 février 2006, sur les dispositions du contrat première embauche et sur la politique de l'enseignement, notamment la création des collèges "ambition réussite" et les actions de lutte contre la violence en milieu scolaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Gilles de Robien, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur Radio classique le 15 février 2006, sur les dispositions du contrat première embauche et sur la politique de l'enseignement, notamment la création des collèges "ambition réussite" et les actions de lutte contre la violence en milieu scolaire.

Personnalité, fonction : ROBIEN Gilles de, BONOS Gérard.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche;

ti : Q- On va commencer par le CPE, puisque à Rennes, il y a eu encore une manifestation qui a réuni beaucoup de gens. Vous allez me dire que ce n'est "que" Rennes, c'est vrai que c'est en demi teinte. Mais ce sont les vacances scolaires. Craignez-vous une mobilisation des étudiants, dense et forte, le 7 mars prochain ?

R- J'aimerais bien que les étudiants se mobilisent d'abord pour leurs études et, deuxièmement, se mobilisent aussi contre le chômage. S'il y avait à manifester aujourd'hui, je crois vraiment que c'est contre le chômage et contre les maigres résultats que l'on a obtenus jusqu'à présent pour vaincre le chômage des jeunes. Et c'est au moment où on met un outil à la disposition des entreprises et des jeunes pour essayer de réduire - et je suis sûr que cet essai sera transformé - le chômage des jeunes, qu'ils manifestent ! Nous avons donc la nécessité de mieux expliquer, d'expliquer encore, que c'est un outil qui va faciliter l'insertion professionnelle des jeunes.

Q- Quand ils vous parlent de précarité, qu'en fin de compte, ils risquent de se balader de deux ans moins un jour en deux ans moins un jour, que leur répondez-vous ?

R- Que la précarité, c'est aujourd'hui. Et que la précarité, c'est le chômage, c'est l'attente d'un emploi, ce sont les stages à répétition. La précarité, c'est le contrat à durée déterminée, parce que celui-là, on sait très bien qu'il s'arrête, et même s'il est renouvelé une fois, voire deux fois, au bout, c'est fini. Ca, c'est la précarité. L'intérim, c'est de la précarité, même si c'est utile aussi pour la souplesse des entreprises [inaud.] et des portes d'entrée dans les entreprises. Mais tout au contraire, le CPE est un vrai contrat à durée indéterminée, qui vous amène dans l'entreprise, qui vous insère dans l'entreprise et qui, chaque jour qui passe, vous apporte des droits supplémentaires : des droits à la formation, des droits aussi en matière d'acquisition de logement pour faire un crédit, des droits pour avoir la caution qu'il faut pour louer un logement, des droits aussi, en cas de rupture de ce contrat dans les deux premières années, et notamment pour faire le lien entre le quatrième mois où, comme vous le savez, le régime d'indemnisation du chômage ne fonctionne pas puisqu'il ne fonctionne qu'à partir du sixième... Eh bien, si la rupture intervient le quatrième mois, l'Etat amène 490 euros par mois au jeune qui serait licencié.

Q- Oui, la passerelle en fait...

R- C'est une passerelle de deux mois. Tout cela, ce sont des droits en plus qui s'acquièrent au fil des temps. Et si jamais il y a rupture au cours des deux ans, l'indemnité de rupture est d'autant plus forte que on s'est approché justement de la deuxième année...

Q- Le 7 mars, imaginons qu'il y ait beaucoup de monde dans la rue. Que se passe-t-il ? Cela partira-t-il "en vrille", à votre avis ? Est-on dans le cas de figure du CIP défunt, mort-né de 1993 ?

R- Il faut d'abord imaginer que s'il y a beaucoup de gens dans la rue, il y a aussi beaucoup de gens qui sont encore dans les facultés, qui travaillent dans les lycées, qui sont à leur travail, à leur boulot, à leur poste de travail... Donc il faut quand même faire la part des choses. La manifestation, tant qu'elle reste calme, est un outil démocratique pour exprimer une crainte, une peur et poser des questions. Nous répondrons aux questions. Et je crois qu'on ne peut - ce n'est pas "je crois", je suis persuadé ! - qu'on ne peut pas le retirer, si certains le demandent... Il serait complètement irresponsable, de ne pas aller jusqu'au bout d'un système qui va apporter de l'emploi pour les jeunes. Parce que, aujourd'hui, très concrètement, pourquoi y a-t-il autant de chômage pour les jeunes ? Il y a beaucoup de raisons, notamment l'adéquation entre la formation et les profils recherchés par les entreprises, c'est vrai. Mais parce que, il y a une double inquiétude, et on oublie toujours la première ! La première des inquiétudes, c'est celle des entreprises, lorsqu'elles cherchent à recruter. Lorsqu'une entreprise a un marché potentiel, elle va chercher à recruter peut-être pour couvrir ou pour démarcher ou pour développer. Son inquiétude est de ne pas tomber sur le jeune qui aura le profil nécessaire pour développer justement ce secteur-là. Et c'est une vraie inquiétude du chef d'entreprise que ce choix-là. C'est une vraie inquiétude du chef d'entreprise, de savoir si, dans six mois ou dans un an, dans deux ans, il pourra toujours payer d'ailleurs ce jeune, payer sa formation, payer son salaire et ses charges sociales. Le jeune a aussi une inquiétude quand il arrive dans une entreprise, qui est celle de durer dans l'entreprise et de répondre aussi aux souhaits exprimés par son employeur. Et donc cette double inquiétude, qui existe, et dont on oublie souvent celle du chef d'entreprise, doit se rejoindre dans un contrat équilibré, pour justement permettre à l'entreprise d'être moins inquiète quand elle embauche, et au salarié de voir, par ses droits qui s'acquièrent au fil du temps, cette inquiétude disparaître progressivement. Je crois que, vraiment, on a trouvé le juste milieu. Eh bien, contre cela, manifester, cela n'est pas vraiment responsable.

Q- A votre avis, quand fera-t-on le bilan de ces CPE, selon vous ? N'est-on pas parti un peu vite d'ailleurs ? On avait le contrat "nouvelles embauches". Pan ! A peine est-il arrivé que votre Premier ministre et toute l'équipe, vous mettez le CPE, comme si vous modélisez quelque chose, avant même de [inaud.]...

R- Si vous aviez demain matin une très bonne idée pour créer des emplois, attendriez-vous la semaine prochaine ou la semaine d'après pour l'exprimer ?

Q- Non, mais ne faut-il pas attendre un peu que la première expérience soit validée, à votre avis ?

R- Il y en a un peu marre d'attendre ! Avec 22 ou 23 % de taux de chômage chez les jeunes, cela veut dire qu'il y a des quartiers difficiles, où il y a 40 ou 50 % de chômage des jeunes. Ce sont ceux-là aussi qui ont exprimé de façon violente leur attente et leur impatience au mois de novembre. Alors, à force d'attendre pour faire les choses dans le temps, le chômage est là, même s'il recule depuis neuf mois consécutifs d'ailleurs. Vous remarquez que les mesures qu'ont pris les gouvernements Raffarin et Villepin portent leurs fruits. Neuf mois consécutifs de baisse du chômage ! On est donc sur la bonne voie, on est donc sur les bonnes méthodes, poursuivons et accélérons. Et quand on a une bonne idée, surtout quand on sait que cela va aider des jeunes, à ce moment-là, on n'attend pas 24 heures de plus pour la mettre en place : on a hâte qu'elle porte ses fruits.

Q- A mi-chemin de la saison scolaire et universitaire, quel bilan peut-on faire de cette saison 2005-2006 ?

R- J'ai mis en place neuf chantiers à l'Education nationale et à
l'Enseignement supérieur et à la Recherche...

Q- Vous arrivez à dormir quand même ?!

R- Oui, absolument ! Mais ce sont des chantiers qui sont passionnants et je suis sûr qu'ils seront aussi très productifs. L'apprentissage de la lecture avec la fin de la méthode globale ou semis- globale ou assimilée ; la mise en place du socle commun de connaissances pour les jeunes, dont la définition sera connue dans quelques semaines ; l'apprentissage des langes, enfin, par voie orale ; les trois heures de découverte professionnelle par semaine ; le remplacement des professeurs, qui a fait beaucoup parler au dernier trimestre ; les zones d'éducation prioritaire, qui s'étaient affadies et que l'on relance ; la réforme de la formation des enseignants ; le schéma national d'orientation, que m'a commandé le Premier ministre ; et puis, le fameux pacte pour la recherche, avec la loi qui a déjà été votée au Sénat et qui va être présentée à l'Assemblée nationale dans quelques jours...

Q- Et avec les crédits qui vont aller avec, d'un mot, sur la recherche ?

R- Sur la recherche, il y a vraiment beaucoup de crédits. D'ailleurs, les chercheurs, quand on les interroge, sont très satisfaits. Il y avait une grosse tension, vous vous souvenez, il y a un an et demi. Et cette tension a disparu et vraiment, maintenant, il y a un quasi consensus autour de ce pacte pour la recherche et autour du texte législatif

Q- Les ZEP ont aussi pas mal fait couler d'encre, tout le monde n'était pas complètement d'accord. On trouvait qu'il y en avait qui étaient oubliées...

R- Oui, c'est-à-dire, que l'éducation prioritaire en France était une belle idée depuis vingt-cinq ans, un quart de siècle, mais elle s'était terriblement affadie, parce que le saupoudrage était passé par là et que, finalement, le mot "prioritaire" avait moins de sens. J'ai donc voulu, sur des critères d'environnement social et de réussite ou d'échec scolaire, mettre en exergue les 249 collèges, et les écoles qui vont avec ces collèges. Et là, vraiment, mettre des professeurs expérimentés...

Q- Des moyens, vraiment ?

R- - 1.000 professeurs !

Q- Quand une entreprise a une usine ou une filiale qui ne marche pas, le patron général prend l'un de ses plus brillants collaborateurs pour le mettre à la tête... C'est vrai qu'en général, les meilleurs professeurs sont plutôt du côté de la rue Saint-Jacques ou dans les grands lycées...

R- D'abord, il y en a des excellents mais souvent plus jeunes dans les zones d'éducation prioritaire. Et je demande à ce qu'il y ait 1.000 brillants professeurs expérimentés, chevronnés, qui reviennent dans les 249 collèges, que j'ai baptisés "ambition-réussite", pour venir épauler les plus jeunes qui sortent souvent d'IUFM, depuis six mois, un an ou deux ans. C'était un souhait exprimé par beaucoup d'enseignants, quand je vais dans ces établissements prioritaires : "Nous sommes là avec plein de générosité et plein de talents, certainement. Mais on va s'épuiser, si l'on n'a pas aussi des professeurs plus expérimentés qui viennent nous épauler". J'amène, ou je ramène, 1.000 professeurs expérimentés dans ces 249 collèges, donc cela fait quatre ou cinq professeurs de plus dans ces collèges ; 3.000 assistants pédagogiques pour assurer des études accompagnées, quatre soirs par semaine, pour les enfants, les adolescents. Et puis, par exemple, autre mesure : il y a un état sanitaire qui est quelquefois un petit peu déficient ; eh bien, il y aura au moins un infirmier ou une infirmière dans ces collèges-là, qui travailleront en réseaux avec les écoles, de façon à ce que chaque étape soit bien validée. Et c'est pour cela aussi que j'ai pris les décisions que j'ai rappelées tout à l'heure pour la lecture, de façon à ce que les jeunes arrivent au collège sachant lire - et même en CE1, normalement, en sachant lire. Mais en CE1, il y aura un test, et le jeune qui ne sait pas lire aura le droit à des programmes personnalisés de réussite éducative, pour qu'au cours du premier trimestre de l'année de CE1, il sache lire. Parce que si on ne sait pas lire en CE1, en arrivant au collège, on décroche forcément des études.

Q- Vous vous souvenez qu'avant, on ne rentrait pas au lycée ou au collège sans savoir lire, écrire et calculer. On redoublait...

R- C'est ce que je souhaite. C'est pour cela que je fais des programmes personnalisés de réussite éducative : ce sont des petits groupes de six, sept, huit et dix élèves qui, dès le premier trimestre de CE1, quand on les a repérés, ne sachant pas lire après le CP, seront suivis par un professeur, de façon à rattraper très vite et ne plus décrocher par la suite.

Q- Il y a pas mal de mesures qui concernent les professeurs. A votre avis, aujourd'hui, les enseignants ne sont-ils pas quand même un peu traumatisés, ne sont-ils pas en pleine interrogation ? n'arrive t- on pas "au taquet" maintenant, avant, peut-être, une explosion de colère ou de désespérance, surtout après ce qui est arrivé à leur collègue, qui a failli être assassinée ?

R- Ils s'interrogent beaucoup. Ils s'interrogent non seulement sur la pertinence des formations qu'ils ont obtenues pour enseigner. Et là, beaucoup me disent qu'ils n'ont pas appris à enseigner dans toutes les conditions, notamment dans les conditions de violence ou dans des cas un peu difficiles. Ils n'ont pas suffisamment appris la pédagogie, ils n'ont pas toujours l'autorité qu'il faut, cela s'apprend. Ils me demandent donc de réformer les IUFM, et aussi d'avoir une formation continue tout au long de la carrière. Je crois que c'est très important. Et il faut aborder vraiment courageusement le problème de la violence dans certains établissements. Là, j'ai demandé que chaque établissement ait un projet de lutte contre la violence formalisé. J'ai demandé qu'au début de l'année scolaire, le règlement intérieur soit bien expliqué entre l'équipe éducative bien sûr, et les élèves, de façon à ce qu'il soit ensuite respecté. Je mets en place, à partir de la rentrée de septembre, la "note de vie scolaire", dans les collèges, à partir de la Sixième. Les élèves auront un repaire : s'ils se tiennent mal, ils auront une mauvaise note, et cela comptera pour le Brevet. S'ils se tiennent bien et si, au contraire, ils font des efforts pour s'intégrer dans le collège, pour rendre des services, pour être délégués de classes, que sais-je encore, s'ils s'investissent dans l'association, s'ils sont un peu citoyens déjà, ils auront des notes positives. Et là encore, ce sera utile pour le Brevet...

Q- Sur quel type sera le socle de connaissances communes ? Peut-on avoir une ou deux pistes de ce qu'il va y avoir dedans ?

R- Il y aura évidemment, soumis aujourd'hui au Haut conseil de l'éducation volet de comportement d'apprentissage de la citoyenneté. Parce que je crois qu'on a un petit peu oublié cela et cela fera partie du socle commun. Un enfant qui sort de l'école de la République, devra être un adolescent, puisque s'il sort à 16 ans, il sera un jeune homme ou une jeune fille, qui sera un jeune homme ou une jeune fille citoyen., au moins cinq ou six pistes, parce qu'il n'y a pas seulement la lecture, l'écriture, le calcul etc.

Q- L'anglais peut-être ?

R- Il y aura évidemment au moins une langue. Et il y aura aussi tout un volet de comportement d'apprentissage de la citoyenneté. Parce que je crois qu'on a un petit peu oublié cela et cela fera partie du socle commun. Un enfant qui sort de l'école de la République, devra être un adolescent, puisque s'il sort à 16 ans, il sera un jeune homme ou une jeune fille, qui sera un jeune homme ou une jeune fille citoyen.

Source: premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 15 février 2006

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