Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à LCI le 28 février 2006, sur la fusion entre Gaz de France et Suez, la privatisation des sociétés d'autoroutes et le contrat première embauche (CPE). | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à LCI le 28 février 2006, sur la fusion entre Gaz de France et Suez, la privatisation des sociétés d'autoroutes et le contrat première embauche (CPE).

Personnalité, fonction : BAYROU François, SEGUILLON Pierre-Luc.

FRANCE. UDF, président;

ti : P.-L. Séguillon - C'est le coup de froid sur le chômage qui retient aujourd'hui l'attention des observateurs. Est-ce que pour vous, cette remontée du chômage est un accident de parcours, ou au contraire, est-ce annonciateur d'un retournement de tendance ?

R - Vous savez que je n'ai jamais cru qu'il y avait réellement une baisse du chômage. Et donc, cette variation dit au fond exactement la même chose, c'est-à-dire qu'on n'est pas dans une période de création d'emplois, car la vraie baisse du chômage, la seule baisse du chômage possible, vous l'avez dit bien souvent, la seule baisse du chômage qu'il faudrait considérer, ce serait le départ d'une nouvelle vague de créations d'emplois. Comme vous voyez, on n'y est pas.

Q - Alors, actuellement, on discute au Sénat du contrat "première embauche", vous êtes hostile à ce contrat, votre parti a fait cause commune avec la gauche pour freiner l'adoption de ce contrat. Est-ce que ça servira à quelque chose ?

R - Non, pour "freiner", en aucun cas. Notre position à nous, c'est qu'il faut que la discussion parlementaire suive son cours, qu'elle serve à quelque chose. Vous vous souvenez que j'ai dit à l'Assemblée nationale que nous étions hostiles au 49-3, je suis même pour qu'on le supprime de la Constitution, et hostile aux procédures d'obstruction qui font durer des jours et des jours inutilement. En revanche, ce que le groupe UDF demande au Sénat, c'est qu'on enlève les aspects qui sont les plus choquants et les plus dérangeants du texte...

Q - Notamment la durée...

R - Et notamment la durée de deux ans. Une période de deux ans où l'on peut licencier sans préavis, ce n'est pas juste, ce n'est pas loyal, aucun pays européen ne l'a fait, même pas l'Angleterre de Mme Thatcher, c'est dire ! Et deuxièmement, qu'on soit obligé de justifier un licenciement, c'est-à-dire extraire de ce texte les deux épines qui le rendent choquant et qui font qu'il n'est pas juste.

Q - Est-ce que dans ce contexte, vous soutenez le mouvement étudiant qui semble prendre corps et s'étendre dans les universités parisiennes aujourd'hui ?

R - Là encore, chaque fois qu'on passe en force, on prend le risque de trouver devant soi, non pas une opposition au Parlement mais une opposition de manifestation. Notre position à nous, c'est que c'est au Parlement que les choses devraient avoir lieu. Donc, évidemment, je ne suis pas dans l'état d'esprit d'exciter un mouvement étudiants, mais il y a longtemps que j'ai prévenu le Premier ministre, de toutes les manières possibles, que c'était le risque qui était pris, dès l'instant qu'on se lançait dans l'épreuve de force du 49-3, sur un texte qui n'est pas ressenti comme juste. Si l'on avait pris le temps des allers-retours parlementaires, d'examiner le texte avec des partenaires sociaux, on n'en serait pas là.

Q - De l'amender, donc ?

R - De l'amender, de le changer, d'écouter ce que les gens ont à dire. Vous vous souvenez peut-être : cette majorité a adopté, il y a moins de deux ans, une grande loi, la loi Fillon, avec l'affirmation et l'engagement qu'aucun texte social ne serait plus imposé, qu'il serait toujours discuté avec des partenaires sociaux. On fait exactement le contraire. Les engagements, de ce point de vue-là, devraient être respectés.

Q - Autre dossier, où, semble-il, le Gouvernement n'a pas consulté les partenaires sociaux, c'est le mariage entre GDF et Suez. Est-ce que, de votre point de vue, je ne parle pas de la gestion politique, ce mariage répond à une logique industrielle ?

R - C'est très discuté, comme vous savez. Pour moi, la rencontre entre GDF et Suez, industriellement, a du sens, notamment dans le domaine du gaz. Alors évidemment, maintenant, toutes les questions sont devant nous. Avoir dit que ce mariage avait du sens, cela ne veut pas dire du tout qu'on ait résolu les questions, très loin de là. Permettez-moi d'en poser quelques-unes. Premièrement, un engagement solennel avait été pris, devant les Français, à l'Assemblée nationale, selon lequel on ne descendrait jamais au-dessous du seuil de 70 % ; il va falloir qu'on en parle. Deuxièmement, quelles sont les conséquences sur les 56.000 ? je crois - salariés, qui sont salariés à la fois d'EDF et de GDF, dans tout le secteur de la distribution ? Troisièmement, quelles sont les conséquences sur EDF ? Parce que, s'il fallait vraiment...

Q - Pour le moment l'action monte...

R - Oui... Vous savez, les marchés ont leur logique, mais les esprits de bon sens peuvent aussi avoir la leur. S'il fallait vraiment marier un électricien et un gazier, une grande entreprise productrice d'électricité et une grande entreprise distributrice de gaz, pourquoi n'a-t-on pas fait le mariage EDF-GDF, comme je le demandais, comme on était un certain nombre à le demander ?

Q - Avez-vous le sentiment que, dans cette affaire, le Gouvernement a improvisé, ou au contraire, est-ce qu'en fait, c'était une affaire qui était dans les cartons depuis longtemps, et qu'il a sortie au prétexte de la menace d'Enel sur Suez ?

R - Il est très rare que, quelqu'un qui veut faire une OPA publie à grand son de trompe son intention de la faire à l'avance. Alors, ça fait poser des questions à un certain nombre d'esprits ; disons, que j'ai trouvé que c'était surprenant. Mais si les choses ont du sens et si on peut répondre aux questions, on verra.

Q - Vous avez évoqué l'engagement qui a été pris il y a un an et demi par le Gouvernement de ne jamais baisser sa participation en deçà de 70 %. Mécaniquement, on va arriver à 34,5 %. Est-ce qu'il faut dire, cette fois, clairement les choses : oui, c'est une privatisation de GDF, ou est-ce qu'il faut, comme le fait T. Breton, dire "non, il n'y a pas de privatisation", puisque le Gouvernement, l'Etat, gardera la possibilité de veto ?

R - C'est plus compliqué que ça, comme vous le savez. C'est à la fois une privatisation de GDF et une nationalisation de Suez, ou une renationalisation de Suez. Et c'est pourquoi je dis que, toutes les questions sont devant nous. Parce que, évidemment, c'est un changement de culture très important d'avoir cette chute de l'Etat dans le capital jusqu'aux 34 % annoncés, et c'est un changement de culture encore beaucoup plus important de passer de la situation d'entreprise privée, qui était celle de Suez, binationale, de surcroît, à la situation d'une entreprise nationalisée française.

Q - Mais vous allez bientôt être mis au pied du mur, puisqu'il va vous falloir voter pour ou contre l'amendement qui va intervenir dans la loi sur les OPA, qui permettrait, précisément, au Gouvernement de descendre sa participation. Quelle sera la position de l'UDF ?

R - Je ne crois pas possible que cela se passe par amendement sur une loi qui a un autre objet. Cela fait des mois et des mois que les droits du Parlement sont bousculés par des acrobaties réglementaires qui font que, ni sur les ordonnances ni sur le CPE ni sur le texte qui vient sur les droits d'auteur sur Internet, on ne respecte le minimum de droit du Parlement, qui consiste à examiner un texte selon les procédures prévues par notre Constitution. Si on le fait là, on s'exposera à des déconvenues, à nouveau.

Q - Autrement dit, si c'est par amendement, vous voterez contre ?

R - Non, je ne vous dis pas que je voterai pour et je ne vous dis pas que je voterai contre, je ne connais pas le texte. Je sais bien que c'est la mode en France d'annoncer son vote avant de connaître le texte. Je ne le connais pas, nous avons l'intention d'examiner les textes chaque fois que nécessaire, avec tout le sérieux qu'ils impliquent ou qu'ils imposent. Dans une situation comme celle-ci, c'est vraiment vital.

Q - Vous avez déposé un double recours devant le Conseil d'Etat contre la privatisation des sociétés d'autoroutes ; est-ce que vous pensez que le Conseil d'Etat pourrait vous donner raison après qu'il a été consulté par le Gouvernement, et qu'il n'a pas trouvé d'impossibilité à cette dénationalisation ?

R - Je ne sais pas si vous rendez compte de la phrase que vous êtes en train de prononcer ! Parce que cette phrase signifierait qu'il n'y a pas de justice qui s'applique au Gouvernement en France. La loi de 1986 impose que, chaque fois qu'une société est la propriété majoritaire de l'Etat, elle ne puisse être privatisée que par le vote du Parlement. Tout le monde sait que l'Etat est majoritaire dans les sociétés d'autoroutes, vous, moi et l'ensemble des Français. Alors, est-ce qu'il y a une justice capable de dire : la loi s'impose au Gouvernement comme elle s'impose à tous les autres Français ? C'est la question du recours que j'ai déposé.

Source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 28 février 2006

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