Interviews de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, dans "Le Monde" et à RMC le 7 mars 2006, sur la mobilisation contre le contrat première embauche et le dialogue social avec le Premier ministre sur ce sujet. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, dans "Le Monde" et à RMC le 7 mars 2006, sur la mobilisation contre le contrat première embauche et le dialogue social avec le Premier ministre sur ce sujet.

Personnalité, fonction : MAILLY Jean-Claude, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. FO, secrétaire général;

ti : «Le gouvernement nous fait de la ?flexi-précarité?»

interview de Jean-Claude Mailly

au Monde


Q - Pensez-vous que les manifestations du mardi 7 mars seront une réussite telle que le gouvernement va reculer sur son projet de contrat première embauche ?

R - Je ne lis pas dans la boule de cristal, mais je sais que la mobilisation est forte dans les fédérations et les départements. Le contrat nouvelles embauches (CNE) et le Contrat première embauche (CPE) concernent tout le monde, en tant que salariés et en tant que parents. La troisième étape annoncée est la remise en cause du contrat de travail et une attaque frontale contre le Code du travail. Depuis février, régulièrement, les sondages indiquent qu'une majorité de Français est contre le CPE. Si le Premier ministre pense avoir raison contre tout le monde, il fait une erreur grave. Il peut dire «cela ne passe pas, OK, je retire ou je suspends le CPE», il n'y a pas de honte à cela.

Q - Mais si le gouvernement ne bouge pas, que pouvez-vous faire ?

R - Les outils dont nous disposons, c'est d'abord la réussite de mardi. Nous avons décidé à 90 % du Comité confédéral national, notre «parlement», tous secteurs confondus, privé et public, d'appeler à la grève pour ce jour. Nous avons vu que le 7 février (date de la dernière mobilisation nationale), l'appel à la mobilisation sans grève n'avait pas permis à tous les salariés de venir manifester. À un moment, il faut savoir ce que l'on veut et FO a donc décidé une grève de 24 heures interprofessionnelle. Je remarque d'ailleurs que dans de nombreux départements et secteurs, d'autres syndicats, comme la CGT, ont aussi décidé d'appeler à cesser le travail. Ce qui est sûr, c'est que la multiplication des journées d'action, comme lors de la bataille contre la réforme des retraites en 2003, n'a pas permis de faire bouger le gouvernement. Le 7 au soir, nous réunirons notre bureau confédéral pour étudier les suites à donner au mouvement : je n'exclus rien mais je reste confiant.

Q - Pourtant, vous dénoncez la méthode du gouvernement et son absence de dialogue ?

R - C'est vrai, ce gouvernement se caractérise par son absence de consultation, de dialogue et par le fait qu'il ne tient pas les engagements qu'il a pris. Il avait dit qu'il ne toucherait à rien avant d'avoir une évaluation du CNE, qu'on attend toujours et qui ne sera vraiment possible que dans deux ans. Il y a le calendrier politique, un Premier ministre qui avance de quinze jours le débat, qui utilise le 49.3, qui accélère la discussion sur le CPE au Sénat pour boucler avant le 7 mars. Cela ne change rien pour nous, le CIP a été voté et il n'a pas été appliqué. Mais je préviens: si on veut éviter que les responsables politiques nous disent, en 2007, que la démocratie est en danger, il faut agir maintenant et répondre aux problèmes des gens.

Q - Vous pensez que Dominique de Villepin ne s'attaque pas aux problèmes sociaux ?

R - L'action du gouvernement est pleine de contradictions entre le discours du Premier ministre, notamment sur les valeurs républicaines, et des décisions pratiques sur le terrain économique et social qui sont d'essence très libérale. Pour moi, la république ce n'est pas le marché. En fait, le gouvernement nous fait de la «flexi-précarité». Par exemple, sur Suez et GDF, on nous dit que c'est pour construire un grand groupe français, du «patriotisme économique». En fait, l'objectif est de privatiser Gaz de France. Si la fusion se fait, EDF demandera aussi la privatisation pour pouvoir faire face. Ce sera l'ensemble du secteur de l'énergie qui sera alors privatisé. Le Premier ministre anglais, Tony Blair, avec lequel je ne suis pas d'accord, dit clairement les choses: «Il faut flexibiliser, précariser.» M. de Villepin fait la même chose, mais sans le dire.

Q - Face aux problèmes de chômage, des jeunes notamment, que préconisez-vous ?

R - Il faut d'abord regarder les chiffres. On nous dit 22,7 % de chômage des jeunes, mais si on prend l'ensemble de la classe d'âge, le taux est alors de 8,1 % en France, ce qui est trop bien sûr, en Allemagne il est de l'ordre de 5,5 %. Mais le vrai problème, ce sont les jeunes qui n'ont aucune qualification. Le taux pour les jeunes avec un diplôme supérieur au bac, cinq à dix ans après, est de 6 %. Les jeunes sans diplôme se retrouvent eux à 30 % au chômage. Ce n'est donc pas un problème de contrat de travail mais bien de formation, et cela le gouvernement l'évacue complètement.

Deuxièmement, avec un taux de croissance à 1,4 % en 2005, il y a eu un peu plus de 50 000 emplois créés, autrement dit rien. Il faut soutenir la consommation et le pouvoir d'achat qui peuvent relancer l'économie.

Q - Pensez-vous la discussion sur le contrat unique encore d'actualité ?

R - Ce n'est pas la bonne situation pour en discuter. Le bon contrat, c'est le CDI et que l'on ne nous raconte pas d'histoire, on peut licencier avec un CDI, on voit cela tous les jours. C'est un problème d'ordre psychologique nous dit le gouvernement, pour que les chefs d'entreprise, notamment des PME, puissent embaucher facilement. Pour répondre à ce problème, c'est aux organisations patronales de faire leur métier et de conseiller les chefs d'entreprise. Comme le syndicat conseille le salarié et l'accompagne aux prud'hommes quand il le faut. Aux organisations patronales de faire la même chose. D'ailleurs, je remarque que cet argument est faux puisque les grandes entreprises, les multinationales qui ont des conseillers juridiques vont pouvoir avoir recours au CPE, comme les autres.


Propos recueillis par Rémi Barroux


source http://www.force-ouvriere.fr, le 7 mars 2006RMC Info

le 7 mars 2006

Q- Merci d?être avec nous ce matin. Vous avez une question peut-être à poser aux auditeurs de RMC ?

R- Oui. Le Gouvernement doit-il renoncer au CPE ? C?est d?actualité.

Q- Voilà, c?est la question qu?on pose ce matin aux auditeurs de RMC. Pour l?instant, ils sont une légère majorité à dire ? non ?, le gouvernement ne doit pas retirer le CPE. Bien, vous demandez le retrait du CPE, vous ?

R- Bien sûr, oui. Oui tout simplement. Il y a des questions de méthode mais s?il n?y avait que de la méthode, on n?appellerait pas à manifester. Un gouvernement qui décide tout seul, après avoir dit : ? Je l?ai fait pour le CNE mais je ne le referai plus ?, après nous avoir dit qu?on fera d?abord une évaluation complète du CNE avant de faire autre chose... Pour une évaluation complète, il fallait deux ans donc cela fait deux fois qu?il ne tient pas ses engagements. Et puis après, il y a le problème de fond, c?est surtout cela qui est important. Et ce qui caractérise ce contrat, comme le CNE d?ailleurs, c?est une période d?essai qui peut aller jusqu?à deux ans... Les entreprises demandent d?avoir des salariés motivés, eh bien pour avoir un salarié motivé, un, il faut le payer correctement et puis deux, il ne faut pas qu?il ait l?épée de Damoclès tous les matins quand il va bosser. Et deuxièmement, ça n?est pas conforme...

Q- Sauf que les jeunes sont confrontés à ça en permanence. Pas besoin de CPE pour ça, il y a les stages, il y a les CDD...

R- Il y a des stages, effectivement, mais il y a des dispositions qui sont prises qui sont insuffisantes, les abus existent en matière de stages, c?est évident, on le sait tous...

Q- Des stages qu?on renouvelle.

R- Mais bien sûr, des stages qu?on renouvelle. J?ai des cas, moi, où une étudiante a été stagiaire, on lui dit : on ne vous prend pas mais réinscrivez-vous en fac et on vous reprendra comme stagiaire". Cela existe, ce sont des abus, mais il faut lutter contre ces abus, c?est évident. Il y a les CDD qui sont utilisés également. Ce n?est pas la panacée le CDD, c?est évident, mais pendant la période du CDD, vous avez au moins un horizon même s?il est relativement court. Vous avez un horizon et on ne peut pas faire n?importe quoi pendant cet horizon. Certains employeurs le disent même : le vrai contrat c?est le CDI et qu?on arrête de nous raconter n?importe quoi. Le CDI ce n?est pas un emploi à vie. On le voit tous les jours, il y a des gens qui sont en CDI qui sont licenciés. On licencie plus facilement un CDI qu?un CDD, il faut le savoir également. Et si la France est le quatrième ou le cinquième pays d?accueil des investissements étrangers, ce n?est pas parce que c?est un pays aussi rigide que ça, il faut arrêter ce genre de choses.

Q- Que répondez-vous à tous ceux qui vont vous dire qu?en Europe, il y a plus de précarité qu?en France mais qu?on a plus de chance de trouver du travail ? C?est le cas dans tous les pays nordiques, c?est le cas au Royaume Uni, c?est aussi le cas en Espagne. Qu'est ce que vous répondez à ça ?

R- Oh attendez, attendez, attendez...

Q- Allez-y ! Au Danemark, par exemple, qu?on soit jeune ou moins jeune, les entreprises embauchent ou débauchent quand elles
veulent. C?est vrai ?

R- Oui, il y a une facilité plus grande au Danemark. Ceci étant, il y a une protection qui est également plus grande. Ceci étant, ce qui caractérise...

Q- Le chauffeur danois touche 90% de son dernier traitement pendant quatre ans...

R- Oui, avec un plafond...

Q- Ce qui est normal !

R- Mais ce que l?on dit moins, s?agissant du Danemark ; c?est qu?il y a beaucoup, énormément d?argent consacré à la formation, beaucoup plus que chez nous, et c?est un élément dont on ne parle pas. Et le Gouvernement ne parle même pas pour les jeunes des problèmes de formation, qui sont l?un des points clés. Ensuite, il y a une mobilité plus forte au Danemark. Sauf que le Danemark c?est l?équivalent d?une région française, donc il ne faut pas comparer. Au Royaume- Uni, [les] indemnités chômage [sont] très très faibles et de plus en plus de citoyens britanniques [sont] considérés comme pauvres. Quand ils ont du boulot, ils appellent ça le mauvais travail, les ? bad jobs ?. Cela pose des problèmes de fond. Quant à l?Espagne, moi, j?y suis allé il y a peu de temps voir mes collègues espagnols, vous savez ce qu?ils me disent ? Le problème numéro un en Espagne, aujourd?hui, c?est la précarité. Ils sont à 33 % de taux de précarité dans le secteur privé. Nous, nous sommes à 12 % à peu près, eux ils sont à 33 %. C?est le premier problème avec une pauvreté qui se développe aussi. Donc je ne pense pas que ce soit des références, pas plus que la France en est une.

Q- Oui mais avec du boulot aussi en Espagne.

R- Pas toujours, il y a un taux de chômage important aussi.

Q- Oui mais il a beaucoup baissé.

R- Il a baissé mais cela dépend de la manière dont on calcule. Là aussi, on ne peut pas installer les choses ; il y a des gens qui sont classés en invalidité, parfois chez nous aussi d?ailleurs. Comparaison n?est pas toujours raison, il faut regarder au fond. Maintenant, si l?avenir c?est plus de précarité pour tout le monde et que ce ne soit plus l?entreprise... L?entrepreneur, et c?est normal, il prend des risques. Si l?entrepreneur veut de moins en moins prendre de risques et son banquier encore moins, mais qu?on reporte tous les risques sur les salariés, si c?est ça le type de société qu?on veut, il faut le dire clairement.

Q- Vous appelez à la manifestation aujourd?hui. Cette manifestation devrait rassembler un peu plus de monde que la dernière manifestation qui a été un échec, un demi-échec, je dirais. Demi échec, J.-C. Mailly, la dernière manifestation ?

R- Nous avons dit que c?est un coup de semonce. Quand je dis ? nous ?, les syndicats...

Q- Il peut tomber à l?eau le coup de semonce...

R- Mais attendez, plus de 400.000, voilà ce que nous avons dit, un peu plus de 400.000 manifestants, chiffres syndicaux, le 7 février. Avec une période de préparation très courte. Et puis l?opinion a commencé à se retourner à partir du 7 février d?ailleurs, par rapport au contrat "première embauche". Aujourd?hui, on a un temps de préparation plus long, on a plus longuement expliqué. Force Ouvrière, nationalement, appelle aussi les salariés du privé et du public à cesser le travail aujourd?hui y compris pour pouvoir aller aux manifestations. Je ne donne pas de chiffre mais effectivement si comme le disent certains, 500.000 c?est un objectif aujourd?hui, non 500.000 ce n?est pas bon, il faut faire plus que ça aujourd?hui. Si l?on veut effectivement peser, il faut faire beaucoup plus de 500.000.

Q- Savez-vous ce que j?entends bien souvent ? J?entends des jeunes nous dire "je ne peux pas dire que je sois pour le CPE, mais bon, on a besoin de travail"... Qu?est-ce que vous dites à un jeune qui vous dit ça ?

R- Il faut faire la distinction entre la perception des choses au plan individuel - quelqu?un qui cherche du travail, qui ne trouve pas de travail, il est prêt à accepter n?importe quoi pour bouffer tout simplement, pour manger, que ce soit un SIVP dans le temps, un TUC, un CES, parce que des contrats de travail il y en a en France, il y en a un paquet, il y en a eu et il y en a encore ; donc ça c?est la réaction individuelle de quelqu?un qui est pris à la gorge et qui veut bosser et qui prend ce qu?il trouve quand il veut bosser - et en faire un système... Ce que le Gouvernement dit, c?est qu?il fait cela pour l?emploi et c?est là qu?il leurre les gens, c?est là qu?il crée des désillusions ou des illusions ; on ne crée pas du travail en changeant les contrats de travail. On crée du travail en faisant de l?activité économique et je prendrais un seul élément de référence, l?année dernière, 2005. Taux de croissance économique en France faible, 1,4%. Résultat des courses : 60.000 créations d?emplois dans le secteur privé, cela veut dire rien globalement par rapport aux autres pays ; ça c?est le vrai problème. Une absence de dynamique économique qui fait qu?on ne crée pas d?emplois dans notre pays et ce n?est pas en cassant le thermomètre ou en changeant de contrat de travail qu?on créera de l?emploi. On ne crée pas de l?emploi en faisant plus de précarité. Toutes les études le montrent, ce n?est pas parce qu?il y a plus de flexibilité ou de précarité qu?il y a plus d?emploi, bien au contraire.

Q- Précarité dont on parle dans le privé mais qui existe aussi dans le public, J.-C. Mailly ?

R- Bien sûr. 12 à 13% des contrats dans le privé sont des contrats précaires. Cela veut dire au passage que dans le secteur privé, la référence c?est toujours - et bien entendu tant mieux - le contrat à durée indéterminée, c?est 85% des contrats. Dans le public, 16 % des contrats sont des contrats précaires, y compris avec des contrats, même pas seulement des CDD, des vacataires, des gens qui sont formés deux jours, qu?on envoie dans des postes parfois à responsabilités, au bout de dix mois on leur dit : "bon, on n?a plus besoin de vous, surtout n?allez pas vous inscrire au chômage parce qu?on vous reprendra dans deux mois". Cela existe aussi dans la fonction publique.

Q- On va prendre Laurent, qui a 25 ans. Il est chef d?entreprise dans le terrassement, il appelle des Bouches du Rhône. Bonjour Laurent.

R- Laurent : En fait j?ai un petit coup de gueule à passer : je ne comprends pas pourquoi vous n?appelez pas à manifester devant les boîtes d?intérim parce que je trouve que la précarité est beaucoup plus grande quand on travaille en intérim qu?avec un CPE ou un CNE. Je m?offusque devant les étudiants qui manifestent alors qu?ils ne sont même pas dans la vie active. A chaque fin d?année scolaire, tous travaillent en intérim et ne manifestent pas.

Q- Les jeunes préfèrent l?intérim aujourd?hui, c?est évident, J.-C. Mailly. Il y a aussi cette tendance-là. L?intérim, c?est une forme de travail précaire.

R- Certains en font le choix, pas tous, il y a ceux aussi qui n?ont pas d?autres possibilités. Maintenant qu?on se comprenne bien : l?intérim représente moins de contrats de travail que les CDD aujourd?hui ; il y a plus de gens en CDD qu?en intérim. Au fil des années, nous avons syndicalement, par la négociation, obtenu des droits améliorés pour les salariés en intérim. L?intérim, c?est un des endroits où les salariés sont précaires. [C?est là] où nous avons des adhérents, où nous avons des militants. Je ne parle pas dans les salariés des boîtes d?intérim, je parle dans les gens qui sont en intérim ; parce que nous avons progressivement acquis des droits. On ne va donc pas manifester devant les boîtes d?intérim, on manifeste dans la rue parce que, qui a décidé du CPE ? C?est le Gouvernement. Donc la manifestation a lieu par rapport aux décisions prises par le Gouvernement.

Q- Ce que je veux dire, c?est que la précarité de l?emploi, notamment pour les jeunes mais pas que pour les jeunes, c?est entré dans les esprits ?

R- Non ? je ne pense pas. On peut toujours trouver quelqu?un très pointu, par exemple dans une technicité, et qui fait un choix de vie de l?intérim, parce qu?il sait qu?il peut trouver facilement. Il dira "je vais prendre tel ou tel type de contrat, après je vais aller voyager pendant deux mois etc." Je ne dis pas que ça n?existe pas, mais enfin, ce n?est pas la majorité des 2.500.000 chômeurs officiels ou des 5 millions de personnes qui sont sous employés dans notre pays, qui eux cherchent du travail pour pouvoir vivre. Il y a des choix individuels et cela a toujours existé. C?est toute la différence entre, il y a 20 ou 30 ans celui qui décidait d?être clochard pour un choix de vie, et tous ceux qui sont aujourd?hui dans la rue et qui n?ont pas fait le choix d?être dans la rue. C?est toute la différence, c?est pareil.

[8h50 : Deuxième partie]

Q- J.-C. Mailly est avec nous. D. de Villepin a reçu hier matin une dizaine de directeurs des ressources humaines de grandes entreprises pour discuter des perspectives d?embauches liées au CPE. Que lui ont dit les DRH ? Les DRH lui ont dit : les recrutements CDI seront maintenus et les CPE seront transformés rapidement en CDI, quand les employés donnent satisfaction. Pour les jeunes peu qualifiés, les DRH demandent un peu plus de formation dans le cadre du CPE. Pourquoi penser, J.- Mailly qu?un patron va embaucher pour licencier derrière ?

R- Parce que c?est ce qu?ils demandent. Attendez ! Je ne dis pas qu?ils se comportent tous comme cela, mais qu?est-ce qu?ils demandent certains de leurs représentants ? Qu? il faut pouvoir licencier pour pouvoir embaucher. Ce n?est pas parce que demain vous allez faciliter le divorce que vous n?aurez plus de mariage.

Q- Si les salariés donnent satisfaction, on ne va pas le débaucher.

R- Pourquoi attendre deux ans ?

Q- C?est le délai de deux ans qui vous gène ?

R- D?abord ça correspond... Des périodes d?essai ça existe y compris dans le code du travail. Elles sont négociées dans les conventions collectives, pas besoin de deux ans pour savoir si un salarié est bon ou pas bon. Qu?est-ce que ça signifie ça ? Et puis en plus, on peut licencier sans motif. Cela veut dire qu?il y a des gens qui vont aller aux prud?hommes pour comprendre pourquoi ils ont été virés.

Q- Oui mais on n?est pas obligé d?attendre deux ans, le patron peut dire au bout de six mois : eh bien ce jeune qui est en CPE me satisfait, je l?embauche en CDI.

R- A peu de choses près, c?est les périodes d?essai actuelles. Alors pourquoi mettre deux ans ? Pourquoi le gouvernement met deux ans ? Même en Angleterre, pays beaucoup plus libéral que le nôtre - quoiqu?on s?y approche maintenant sur le plan social, on n?y est pas mais on s?y approche - ils étaient à deux ans sur les périodes d?essai, ils sont revenus à un an. Cela montre bien que deux ans, c?est de l?idéologie. Ce n?est pas acceptable.

Q- Et l?Angleterre qui séduit parce que même S. Royal trouve la politique de T. Blair très bien ?

R- Attendez, moi j?ai eu l?occasion de rencontrer T. Blair au mois de juin/juillet avec une délégation internationale. Je n?étais pas seul. Je ne suis pas d?accord avec la politique qu?il mène, mais au moins lui, il a eu la franchise de dire qu?il faut plus de flexibilité. Tandis que nous, on ne nous dit pas "Il faut plus de flexibilité", on nous dit "C?est pour créer de l?emploi". On leurre les gens, on ne dit pas franchement les choses.

Q- Si on vous disait il faut plus de flexibilité, vous diriez quoi ?

R- J?ai dit que je n?étais pas d?accord...

Q- La flexibilité, c?est un mot...

R- Mais elle existe chez nous la flexibilité. Elle a même été fortement accentuée avec la mise en place des 35 heures. Regardez, quand les 35 heures se sont mis en place, un : conséquence sur le pouvoir d?achat, deux : tous les systèmes d?annualisation qui se sont mis en place et la flexibilité, croyez-moi dans les horaires de travail notamment, elle existe et de manière importante dans notre pays. Je le dis bien : si on attire beaucoup d?investissements étrangers, contrairement à ce qu?on nous dit, [à savoir que] le coût du travail est trop élevé. Non. D?abord ce n?est pas la seule décision. Quand un entrepreneur se localise quelque part, certes il y a le coût du travail, il y a la qualification du personnel - la France est un pays où les salariés sont globalement bien qualifiés -, il y a la qualité des infrastructures, il y a toute une série de choses... Et si la France attire encore beaucoup d?investissements étrangers, c?est que ça ne doit pas être si mal que ça.

Q- Vous seriez favorable à un contrat unique ?

R- C?est quoi un contrat unique ? Si c?est le CDI, oui.

Q- Avec une période d?essai d?un an pendant laquelle, je ne sais pas, le patron pourrait licencier...

R- C?est le CNE, d?une certaine manière. C?est ce que madame Parisot demandait il y a quelques temps - enfin le Medef - en disant : nous ce qu?on veut c?est le CNE pour tout le monde. Attendez ! Les prises de risque pour les salariés et pas pour les employeurs. Alors non, ça ce n?est pas acceptable.

Q- Même si les droits du salarié qui se retrouverait au chômage sont augmentés ?

R- On n?en est pas là pour le moment.

Q- Même si le salarié au chômage serait mieux protégé. Imaginons un salarié au chômage mieux protégé mais avec pour les entreprises...

R- On n?en est pas là pour le moment... Mais le problème de fond, il n?est pas là, le problème de fond, c?est qu?est-ce qu?on fait pour créer de l?emploi ? On ne crée pas d?emploi en cassant le thermomètre ou en changeant des contrats de travail, on crée de l?emploi par de la dynamique économique. Or il n?y en a pas en ce moment. Elle est quasiment atone la croissance économique, donc il faut créer de la croissance économique. Partout, dans tous les pays, là où il y a de la croissance, il y a des créations d?emplois. C?est d?abord ça la priorité.

Q- Michael, 21 ans, apprenti commercial, vous êtes dans le Vaucluse, J.-C. Mailly est avec vous.

R- Michael : En fait, vous m?avez plus ou moins un petit peu piqué ma question. La question que je voulais poser à J.-C. Mailly : pourquoi des jeunes ne feraient pas confiance à des patrons, simplement ? Moi, personnellement, je suis dans l?apprentissage depuis 6 ans, j?ai 21 ans. C?est ma sixième année de travail et j?ai toujours rencontré des patrons formidables qui m?ont toujours laissé ma chance. En plus de ça, comme vous le savez, l?apprentissage paie ma formation. Je voudrais réagir par rapport à une émission d?hier soir sur France 2, où il y avait deux jeunes qui en fait précisaient à leur tour qu?ils n?avaient pas confiance dans les patrons, qu?ils étaient systématiquement là pour licencier. J?ai un peu de mal à comprendre ça. Un patron, il ne va pas se donner du mal à former quelqu?un pendant 24 mois pour le licencier à la fin, enfin ça me semble évident.

R- J.-C. Mailly : Attendez ! D?abord l?apprentissage ce n?est pas le CPE. L?apprentissage, nous, on est pour aussi également, y compris de le développer parce que ce qui caractérise l?apprentissage, c?est qu?il y a une réelle formation. C?est pour l?acquisition d?un diplôme. Quelqu?un qui est en situation d?apprentissage, dans la quasi-totalité ou dans la très grande majorité des cas, cela débouche sur un contrat à durée indéterminée. Donc l?apprentissage, cela n?a rien à voir pour nous avec le contrat "première embauche". Je ne dis pas que tous les employeurs sont comme ça, bien entendu. Comme dans tout groupe social, les comportements sont différents, mais là c?est le principe qui est instauré de dire "Je veux pouvoir vous licencier du jour au lendemain sans avoir à expliquer pourquoi je vous vire". Si on veut faire confiance au salarié et que le salarié y compris ait confiance dans l?entreprise, il faut qu?il y ait un contrat de confiance d?une certaine manière. Et le contrat de confiance, c?est aussi la possibilité de ne pas aller bosser tous les matins en disant "pour une raison X ou Y, mon patron peut me virer sans que je sache pourquoi". C?est ça le problème de fond.

R- Michael : Je m?excuse, mais quelqu?un qui va travailler et faire sa tache convenablement, n?aura pas ces questions là. Moi, personnellement, le matin, je me lève et je ne me dis pas "Mince, on va me virer après mon BTS.

R- J.-C. Mailly : Mais monsieur vous êtes en contrat d?apprentissage, je suis bien d?accord...

Michael : Je vous parle à la fin de mon contrat, je n?ai pas la possibilité de rester. Au jour d?aujourd?hui, je passe mon diplôme dans trois mois...

R- J.-C. Mailly : J?espère que vous aurez un CDI.

R- Michael : Je l?espère aussi, mais ce n?est pas certain et je me dis que j?ai fait mes preuves, mais je pense que c?est une question de confiance en soi. Quand j?entendais ces deux jeunes hier qui disaient pourquoi j?irais travailler pour un patron qui peut me virer à tout moment, à ce moment-là, il ne faut pas rentrer dans le monde du travail, je suis navré de le dire mais enfin c?est notre devoir en tant que salarié, enfin je pense, de répondre aux besoins du patron. Un patron, il est là pour nous donner des taches, quoi qu?on dise, il est là pour nous faire manger aussi

Q- Merci Michael, on a compris votre position. Vous voyez, J.-C. Mailly, c?est défendable ce que dit Michael.

R- J.-C. Mailly : Toutes les positions sont défendables. La démocratie c?est de pouvoir exprimer la libre expression de ses positions ; ce n?est pas ça que je conteste, ce que je conteste non pas par rapport à ce qui vient d?être dit, c?est que le salarié a des devoirs oui, il doit faire correctement son travail, c?est évident, mais l?employeur a des devoirs également, et notamment s?il existe un code du travail avec des garanties collectives et individuelles. Je le dis bien : un CDI ce n?est pas un emploi à vie. C?est pourquoi ? C?est effectivement pour empêcher les abus de droits. On n?empêche jamais tout complètement. Empêcher les abus de droits, c?est ça, sinon il n?y aurait pas de code du travail. Ce serait le code civil sauf que dans l?entreprise, on n?est pas en situation d?égalité. Ça c?est la réalité des choses. Donc le fait qu?il y ait un code du travail, le fait qu?il y ait certaines garanties, le fait que si on vous vire, il faut savoir pourquoi sinon le patron, il peut dire demain "Tiens ! J?espérais tel contrat, je n?ai pas obtenu le contrat, je vais pour conserver ma marge, je vais en virer tant, et puis je n?ai pas à justifier pourquoi", c?est cela qui n?est
pas acceptable. Ce n?est pas le salarié jetable. Ou alors on revient au
19ème siècle : le contrat au jour le jour.

Q- Les auditeurs vont vous répondre et répondre à votre question, J.-C. Mailly. Moi, j?en ai encore une, simplement : est-ce que vous pensez qu?on se dirige vers une privatisation d?EDF ?

R- Oui, bien entendu.

Q- Vous croyez ?

R- J.-C. Mailly : Bien sûr. Attendez ! Imaginez un seul instant, d?ailleurs ce n?est pas fini. La Commission européenne à juste titre se penche sur la manière dont... Imaginez que cela se passe d?une manière ou d?une autre. Cela veut dire un groupe important, quel qu?il soit, qui va faire de l?électricité, du gaz et peut-être l?environnement, s?ils ne vendent pas ailleurs, que va dire EDF demain ? J?ai un concurrent nouveau, important, il faut me donner les moyens de pouvoir lutter contre ce concurrent parce que moi aussi je vais vendre de l?électricité et du gaz. L?Etat va dire "Eh bien ! Non. Parce que déficit public, aide publique ; on n?a pas d?argent, on ne peut pas vous en donner". Alors il faut ouvrir le capital. Eh bien, rebelote et je signale qu?en ce moment, on est en train de prévoir la mise en place d?une haute autorité de l?énergie nucléaire. C?est comme la Haute autorité dans les télécommunications C?est toujours les prémisses à une privatisation.

Q- La réponse à votre question, J.-C. Mailly : le Gouvernement doit-il retirer le CPE, renoncer au CPE ? Réponses des auditeurs.

R- P. Dufreigne (RTL) : C??est partagé, Eliane, des Pyrénées Atlantiques : "Non au retrait du CPE ! Enfin la possibilité d?avoir une expérience professionnelle après les études". Mathilde du Puy de Dôme : "Je suis tout à fait d?accord pour le maintien du CPE, arrêtons en France d?être toujours contre tout. Que proposent les gens qui sont contre ? Rien. Il est tellement difficile pour un jeune de trouver un premier emploi, laissons leur essayer ce CPE qui ne peut que leur donner confiance et non l?inverse". Martine, de Seine-et-Marne : "Bien sûr qu?il faut retirer le CPE, c?est la goutte d?eau qui fait déborder le vase. Il y en a assez de cette précarisation du marché du travail, qu?on arrête de nous dire qu?il faut deux ans pour juger la qualité d?un salarié, on va surtout épuiser un contingent de jeunes pendant deux ans, les virer et prendre à la place les jeunes qui sortent de l?école qui viennent à la suite, ce n?est pas comme ça qu?on va régler les problèmes d?emploi". Voilà quelques-uns des messages qui nous sont parvenus.

Q- Je rappelle qu?en cas de licenciement au bout de quatre mois de travail, le jeune travailleur touchera les indemnités chômage quand même.

R- J.-C. Mailly : Il touchera 460 euros.

Q- 460 euros pendant deux mois.

R- J.-C. Mailly : Ce n?est pas le régime d?assurance chômage, il a une indemnité de 460 euros pendant deux mois.

Source: premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 8 mars 2006

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