Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à RMC le 3 mars 2006, notamment sur la gestion par le gouvernement de la crise de la grippe aviaire, le projet de fusion entre GDF et Suez et le contrat première embauche (CPE). | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à RMC le 3 mars 2006, notamment sur la gestion par le gouvernement de la crise de la grippe aviaire, le projet de fusion entre GDF et Suez et le contrat première embauche (CPE).

Personnalité, fonction : BAYROU François, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. UDF, président;

ti : [...]

Q- Parlons de la grippe aviaire : le maire d'une commune de 8.000 habitants du Val-d'Oise, Groslay, a pris la décision de supprimer les volailles dans ses cantines scolaires. Que dites-vous ? Vous comprenez cette décision ou pas ?

R- Non. Je pense que ce n'est pas à un maire, localement, de prendre la décision de supprimer le poulet dans les cantines scolaires pas plus que d'autres décisions alimentaires. Il y a une chose qui ne va pas en France, c'est que l'on croit que le pouvoir politique doit et peut décider de tout. Ma conviction, c'est qu'une société démocratique, et a fortiori au XXIème siècle, à plus forte raison au XXIème siècle, c'est une société dans laquelle les responsabilités sont séparées. Le pouvoir politique n'intervient que dans son domaine de responsabilité ou en dernière instance quand il y a urgence. De ce point de vue, il me semble que vous voyez bien qu'il y a beaucoup de domaines où l'on ne respecte pas cette règle.

Q- Le Gouvernement gère-t-il bien cette crise ?

R- J'ai participé à la réunion à Matignon, et j'ai posé deux questions au Gouvernement : la première, c'est la question des vaccinations des volailles. Ce qu'on ne sait pas, c'est que l'organisation internationale chargée de la santé animale s'est opposée aux vaccinations. Elle a dit "nous, dont c'est la responsabilité - elle est d'ailleurs dirigée par un Français -, nous sommes contre les vaccinations, d'abord parce que cela ne garantit pas que la maladie ne se propagera pas et ensuite parce que cela ne permet pas de suivre le déplacement de la maladie si elle s'aggrave". Donc, c'est intéressant de savoir pourquoi la France a pris cette décision. L'Afssa a soutenu la vaccination et les instances internationales s'y opposent. Il y a donc un débat très important. Deuxièmement, j'ai dit au Premier ministre que, selon moi, il fallait donner deux ou trois consignes principales dans le cas où la maladie se déclencherait. Je comprends très bien qu'on ne veuille pas affoler ou inquiéter la population, cependant, s'il y a un jour mutation du virus - ce que les scientifiques prétendent ou affirment - alors c'est très important que l'on ait à l'esprit les règles générales pour éviter qu'une telle maladie ne se répande.

Q- Subit-on aujourd'hui ce fameux principe de précaution ? En fait-on trop sur ce terrain ?

R- Un homme politique ne peut pas dire qu'on en fasse trop, jamais. Mais c'est vrai que remplacer, dans toutes les décisions de la vie la responsabilité par la précaution, cela pose des questions. Vous savez bien que l'on a inscrit le principe de précaution dans la Constitution, j'ai fini par voter pour et vous savez bien quelles étaient mes réserves sur ce sujet.

Q- Infantilise-t-on le citoyen ?

R- Ce n'est pas qu'on infantilise. Il y a une espèce d'accélérateur entre les médias et le pouvoir politique ; le média qui fait du sensationnel avec tout pour faire de l'audience et le pouvoir politique qui veut surfer sur toutes les vagues. Autrement dit, vous créez les vagues, et puis le pouvoir politique veut surfer sur toutes les vagues. C'est pourquoi il faut des gouvernants sages. Je trouve qu'il y a une qualité que l'on n'exige pas assez des gouvernants, c'est la sagesse, c'est qu'ils soient capables de prendre un peu de recul en face de l'évènement et pas de chevaucher toutes les vagues qui passent.

Q- Autre sujet : auriez-vous exclu G. Frêche de votre groupe, imaginons qu'il soit député UDF ?

R- D'abord, je ne pense pas que G. Frêche pourrait être député UDF, en raison, précisément de ce genre d'attitude et de déclaration. Traiter quelqu'un même de provocateur, parce qu'il n'est exclu qu'il y ait un peu de provocation, traiter quelqu'un de sous-homme, vous voyez bien ce que cela laisse entendre. Monsieur Frêche a un tempérament bouillant, mais cette phrase était la phrase de trop.

Q- Le PS aurait-il dû l'exclure ?

R- Il a ses propres règles. Je crois qu'ils vont être obligés d'en arriver à des décisions de cet ordre. Mais savez-vous pourquoi ils ne le font pas ? Parce que la fédération de l'Hérault du PS joue un rôle clé dans la désignation du candidat ; ils tiennent les cartes, comme on dit et donc, cette fédération joue un rôle clé. Donc, tout le monde fait attention, s'avance sur la pointe des pieds.

Q- J'imagine que vous êtes attentif, parce qu'on dit que J.-M. Cavada sera candidat aux prochaines municipales à Montpellier. Est-ce vrai ?

R- Je pense qu'il y réfléchit. J.-M. Cavada est sollicité par plusieurs villes, il y a un mouvement assez fort à Montpellier et je pense que ce mouvement est fondé, précisément, sur cette attitude différente que des responsables politiques expérimentés et justes, dans leur esprit, peuvent avoir.

Q- Je regardais une toute récente déclaration de F. Fillon faite hier à LCP/AN/France Info. Le conseiller politique de N. Sarkozy a affirmé que la fusion GDF-Suez était plutôt une bonne idée, si elle est conduite dans le sens d'une privatisation de GDF. Interrogé sur le cas d'EDF, F. Fillon a répondu qu'il ne fallait rien exclure, "les services publics qui sont en situation de concurrence, on voit bien l'intérêt qu'il y a à les privatiser ; faut-il privatiser EDF ?

R- Pour moi, non. Pourquoi ? Parce que dans le domaine de l'énergie, où il va se passer des choses tellement importantes et tellement dangereuses pour notre pays, on a le devoir ou la responsabilité de conserver de grands acteurs publics. J'étais contre l'ouverture du capital d'EDF, j'étais pour un rapprochement de GDF avec EDF ; on a fait un autre choix. Ce choix met en péril un des avantages que la France avait, qui était d'avoir un courant électrique à très bas prix en raison des centrales nucléaires. Nous étions le pays dans le monde qui, grâce à la politique suivie par le général de Gaulle, avait cet avantage extraordinaire d'avoir du courant électrique à peu près moitié prix que celui qui était vendu dans tous les autres pays européens. Privatiser, cela a deux conséquences : la première, c'est que les centrales nucléaires se retrouvent entre les mains de propriétaires qu'on ne connaît pas, et la deuxième, c'est que le prix du courant électrique va rejoindre le prix du courant électrique dans tous les autres pays européens. Et nous perdons ainsi le seul avantage compétitif que nous avions. J'ai regretté que cette réflexion n'ait pas été tenue au moment de l'ouverture du capital d'EDF, ce n'est pas pour aller aujourd'hui vers une privatisation encore accentuée. Je ne comprends pas cette espèce d'obsession de la privatisation qui règne dans un certain nombre de milieux gouvernementaux. En plus, il y a là quelque chose d'extrêmement choquant. Vous vous souvenez que c'est N. Sarkozy lui-même qui est monté à la tribune pour dire : "Je prends l'engagement que jamais, à EDF et à GDF, la part de l'Etat ne descendrait au-dessous de 70 %". Cet engagement formel, gouvernemental, majoritaire a été démenti en moins de dix-huit mois et on veut continuer à aller encore plus loin. Je pense que cela ne correspond pas à l'intérêt de la France.

Q- S'agissant du CPE, on sait que vous êtes contre. Pourquoi ? Quels sont vos arguments ? Partagez-vous les arguments de la gauche, à savoir qu'on encourage la précarité ?

R- Je l'ai dit à la motion de censure : ce ne sont pas du tout les arguments de la gauche, c'est la signature par la France, et tous les autres pays, d'une règle de droit international intangible, qui est celle-ci : vous avez le droit de licencier quelqu'un, mais quand vous licenciez quelqu'un, vous avez une obligation, c'est de lui dire pourquoi. Et l'idée selon laquelle on peut licencier quelqu'un sans dire pourquoi est une idée qui se heurte à trois choses fondamentales. Pardon, pour ne pas aller plus vite que la musique : l'accord international qui a été signé, a deux exceptions : la première c'est quand c'est un CDD, et la deuxième, quand c'est une période d'essai, à condition - dit ce texte signé par tous les pays du monde - que cette période d'essai soit de durée raisonnable. Ici, trois observations : un, ce n'est pas une période d'essai de durée raisonnable...

Q- Deux ans, cela vous paraît très long ?

R- Ce n'est pas raisonnable et ce n'est pas juste. Vous vous voyez avoir un salarié à RMC avec un contrat de travail de deux ans, et au bout de deux ans, vous lui dites : "écoute, je m'aperçois aujourd'hui, deux ans après, que tu ne fais pas l'affaire". Ce n'est pas loyal, ce n'est pas juste. Deuxièmement, évidemment...

Q- Avant deux ans, on saura s'il fait l'affaire ou pas.

R- Eh bien, vous voyez qu'il y a quelque chose de tout à fait anormal à conserver ce privilège de licenciement - si je puis appeler les choses comme cela - sans raison. Et puis, le fond du problème, quand vous avez un jeune en face de vous, et que vous ne lui dites pas pourquoi vous le licenciez, vous rendez-vous compte des questions qu'il va se poser, lui ? Il ne sait pas pourquoi, et son employeur futur ne saura pas pourquoi. Il ne peut pas s'améliorer s'il a besoin de s'améliorer. Il y a une manière de ne pas respecter les gens qu'on a en face de soi, encore plus lourde parce que ce sont des jeunes. Et enfin, cette idée de concentrer la précarité sur les plus fragiles, les plus jeunes et les plus petites entreprises, ne correspond pas à l'idée qu'on se fait de l'égalité en France.

Source: premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 6 mars 2006

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