Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, sur Europe 1 le 10 mars 2006, sur l'opposition de FO au Contrat nouvelle embauche, notamment son refus des aménagements proposés par le Premier ministre, M. Dominique de Villepin, et sur la mobilisation contre ce contrat. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, sur Europe 1 le 10 mars 2006, sur l'opposition de FO au Contrat nouvelle embauche, notamment son refus des aménagements proposés par le Premier ministre, M. Dominique de Villepin, et sur la mobilisation contre ce contrat.

Personnalité, fonction : MAILLY Jean-Claude, TRONCHOT Marc.

FRANCE. FO, secrétaire général;

ti : Q- Une journée de manifestation décidée hier soir par les syndicats et les organisations étudiantes : ce sera le samedi 18 mars. Force Ouvrière aurait préféré une journée de grève, vous n'avez pas été suivi ou vous avez changé d'avis ?

R- Oui, nous considérons que si tous les syndicats avaient décidé ensemble d'appeler à la grève, on pourrait gagner plus vite ; on n'a pas été suivi. Donc, il y a deux jours d'annonces, ce n'est pas seulement le 18 mars. Il y a le 16 mars, où il y a les étudiants, les lycéens, mais également Force Ouvrière, parce que nous sommes dans un combat qui est un combat commun, qui concerne certes les jeunes, mais qui concerne aussi l'ensemble des salariés. Aujourd'hui, la priorité pour Force Ouvrière et les militants de Force Ouvrière, ça va être déjà de réussir le 16 mars ; c'est notre priorité aujourd'hui. C'est bien un combat commun entre les étudiants, les lycéens et les salariés.

Q- Pourquoi les autres centrales n'ont pas voulu de cette journée de grève ?

R- C'est à elles qu'il faut poser la question !

Q- Vous avez écouté hier soir, vous étiez en rendez-vous avec elles !

R- Elles considèrent qu'un week-end, c'est un côté plus social. Là, on est sur un combat qui, pour nous, est un combat syndical. Quand je dis un combat syndical, ce n'est pas un combat politique, ce n'est pas contre monsieur de Villepin ou pour... Vous voyez ce que je veux dire ? Quel que soit le Premier ministre qui aurait annoncé ça, on aurait eu le même comportement. C'est donc pour cela que l'on mettra, comme on dit trivialement, "le paquet" sur le 16 avec les étudiants et les lycéens, parce que, effectivement, ils sont concernés en tant que jeunes. Le problème de fond, c'est un manque de respect total. C'est un manque de respect total du Gouvernement et du Premier ministre vis-à-vis, certes, de la jeunesse, mais aussi vis à vis de l'ensemble des salariés. Ils décident sans consulter, ils pensent avoir raison tout seul. Donc, à partir de là... L'objectif n'est pas d'aligner des manifestants ou d'aligner des taux de grève, l'objectif c'est de gagner, et gagner, c'est retirer le CPE.

Q- Et F. Chérèque disait il n'y a pas longtemps que derrière l'appel à la grève, on masque souvent un manque de capacité de mobilisation. N'y a-t-il pas, effectivement, un manque de capacité de mobilisation ces dernières semaines ? On le voit quand même...

R- Non, il y a eu de la mobilisation, et moi quand je regarde les manifestations du 7 mars, 7 mars où Force Ouvrière avait appelé à la grève dans le public et dans le privé, si je regarde le cortège à Paris,
sous les banderoles FO, il y avait 25.000 manifestants. Donc, non. En tous les cas, à FO, il y a une capacité de mobilisation, j'en suis sûr. Les autres, c'est leur problème.

Q- Elle vaut quoi cette unité syndicale, sur quelle base s'est-elle constituée ? Est-ce que ce n'est pas un petit peu de l'opportunisme derrière les étudiants ?

R- Non, ce n'est pas de l'opportunisme derrière les étudiants, nous avions déjà protesté contre le CNE, parce que le CPE c'est le bébé du CNE... Il y a un problème commun, ça arrive. La dernière fois que c'est arrivé, c'était en 1994, au moment du CIP, où il y avait eu également un combat commun entre les étudiants, les lycéens et les salariés. L'histoire ne se répète pas de la même manière, c'est évident, mais là aussi ce sont les salariés, les étudiants et les lycéens, parce qu'il y a le même objectif qu'est le retrait du CPE.

Q- Mais ce n'est pas mai 68, ça y ressemble un peu quand même ou pas ?

R- Non, ce n'est pas ça. Là, on est agressé dans cette affaire ; l'agresseur c'est le Premier ministre. S'il n'avait pas décidé de faire le CPE, il n'y aurait pas de mouvement en ce moment. C'est bien lui qui a pris cette décision et personne d'autre.

Q- C'est une épreuve de force que vous lancez en ce moment ?

R- C'est une épreuve de force, oui, dans la limite où j'ai encore entendu, comme tout le monde, le Premier ministre dire hier que ce sera appliqué d'ici quelques semaines, on continue, etc. Donc c'est lui, qui, visiblement, ne veut pas comprendre... Ce n'est pas parce qu'il est...

Q- ...Vous avez dit qu'il était entêté. Ou c'est de la bêtise ou c'est la force de caractère.

R- Je fais une distinction entre détermination et entêtement. Qu'un Premier ministre soit déterminé, comme tout responsable, c'est logique, s'il croit à ce qu'il fait - et je ne lui fais pas l'injure qu'il ne croit pas à ce qu'il fait -, qu'il soit déterminé c'est tout à fait logique. Mais à partir du moment - tout le monde sait bien, tout le monde le dit maintenant -, il a décidé ça quasiment tout seul, on voit bien que ça passe... Mais où cela passe-t-il d'ailleurs ? Même chez les employeurs, ils ne font pas une publicité excessive pour le CPE. Donc, quand cela ne passe pas, quand les sondages montrent que les Français rejettent globalement le CPE, il faut savoir mettre un peu de bémol sur la détermination et ne pas s'entêter. Sinon, là, cela devient dangereux.

Q- Que demandez-vous ? Vous demandez la suspension, vous demandez le retrait, vous demandez l'aménagement ?

R- L'objectif, c'est le retrait, ce n'est pas l'aménagement, cela n'est pas
négociable. Qu'on se comprenne bien : si vous avez une tartine de pain
complètement rassis, et qu'on vous dit, "ne vous inquiétez pas, on va
vous mettre une petite cuillère de confiture", le pain est toujours rassis...

Q- Il n'y a pas de plan B ?

R- Ah non, il n'y a pas de plan B. D'ailleurs, si je me souviens bien, il n'y en avait pas beaucoup. Donc ce n'est pas ça l'objectif, on ne peut pas aménager le CPE. Ce que le Gouvernement laisse entendre depuis hier, qu'on pourrait regarder sur... Non, ce n'est pas aménageable. Nous, ce que l'on dit, c'est si vous voulez discuter -et moi j'ai fait savoir au Gouvernement que ce n'est pas aménageable -, le minimum des choses, c'est que vous suspendiez. L'objectif pour nous - cela s'est fait comme ça en 1994...

Q- S'il y a suspension, on peut recommencer à discuter ? Et sur quoi ?

R- Suspension pour obtenir le retrait. En 1994, sur CIP, le Gouvernement avait d'abord dit, ? on suspend ?, et puis après, on n'en a plus entendu parler. Si l'on veut discuter sérieusement des questions de l'emploi des jeunes et de l'emploi d'une manière générale, cela doit se faire sereinement. Et pour que cela se fasse sereinement, il ne faut plus qu'il y ait de CPE, c'est évident.

Q- Quand les ministres Borloo parlent de plan de reclassement personnalisé, Larcher de filet de sécurité, le Premier ministre a parlé d'enrichir le parcours d'embauche...

R- Non...

Q- C'est du pipeau ?

R- Dans l'état actuel des choses, oui. C'est : je conserve le CPE, mais je vais mettre un peu de confiture ou je suis prêt à mettre un peu de confiture. Non, ça ne marche pas, ça ne marche pas ! Quels sont les deux points-clés dans le contrat "première embauche comme pour le contrat "nouvelles embauches", une période d'essai qui peut durer deux ans ; ça c'est le premier point-clé. Deuxième point-clé : on peut licencier sans motif. Ces deux points-là doivent être retirés, c'est ce qui caractérise le CPE. A partir du moment où ces deux points-là demeurent, on aura toujours le CPE, et quoi qu'on dise, ce n'est pas acceptable. Donc, à partir de là, il faut que le Gouvernement comprenne ce genre de chose. S'il ne le comprend pas, le bras de fer va continuer.

Q- Si le 16 et le 18, les manifestations sont un succès, vers quoi va-ton ?

R- Peut-être que d'ici là, le Gouvernement retirera. Cela ne dépend que de lui d'une certaine manière. Sauf qu'il faut aussi qu'il fasse relativement vite, parce que la loi est votée, et après, quand est-ce qu'elle va être promulguée ? Il y aura peut-être des recours au Conseil constitutionnel...

Q- Vous savez aussi qu'il y a une crédibilité politique qui est en jeu pour D. de Villepin sur cette affaire.

R- Ce n'est pas mon problème, je suis désolé, moi je suis syndicaliste, je ne suis pas un responsable politique. Il n'avait qu'à pas annoncer cette mesure, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ! Lui fusiller son avenir de présidentiable, cela vous est égal ? Mais ce n'est pas mon problème ! Je ne suis pas pour qui que ce soit, ce n'est pas mon problème. Moi, je suis responsable syndical, je ne fais pas de politique, on ne raisonne pas par rapport à ce type de préoccupation. Nous, ce qui nous concerne, c'est quel contrat de travail, c'est quel code du travail, et avec le CPE il y a tout ça derrière. Je vous rappelle que la troisième étape, c'était un nouveau contrat de travail qui aurait pu être - là, le patronat le réclamait - le CNE pour tout le monde. Donc, l'objectif, il est social pour nous, il n'a rien à voir avec la politique.

Q- Des membres du Gouvernement vous ont approché pour relancer éventuellement le dialogue ?

R- Oui.

Q- Qui ?

R- Oui, [ceux] du pôle social, monsieur Borloo. Mais j'ai dit clairement au ministre que s'il voulait discuter, qu'on ne pouvait pas aménager, ce n'est pas aménageable ce genre de chose. Ils sont au courant, ils le savent.

Q- Vous regrettez J.-P. Raffarin sur la méthode ?

R- Ce que j'ai déjà eu l'occasion de dire, sans parler des décisions qui étaient prises, le Premier ministre précédent avait au moins une accroche de terrain, et avait ce que je pourrais appeler "des palpeurs" sur le plan du terrain.

Q- Et vous auriez été associé à la réflexion en amont, on n'en serait pas là ?

R- Déjà, c'est un problème de méthode. Quand on annonce des décisions sans en avoir parlé à personne, on prend de gros risques. Mais si on avait été consulté avant, comme pour le CNE d'ailleurs, on lui aurait dit dès le départ : "attendez ça, ça ne marche pas, on n'est pas d'accord ! Si vous voulez parler du problème de l'emploi des jeunes, regardons le problème dans le détail". Là, il nous assène des chiffres, les mêmes depuis un mois, mais il refuse, par exemple, de comprendre que le vrai problème pour les jeunes - je vais prendre un exemple - c'est ceux qui n'ont pas de qualification, ceux qui n'ont aucune qualification. Ceux-là sont au minimum à 30, voire 40 % au chômage. Ceux-là ils n'ont pas de CDD, ils n'ont pas de CDI, ils n'auront pas de CNE et ils n'auront pas de CPE non plus. Donc là, c'est un problème qui n'est pas un problème de contrat de travail, qui est un problème de formation. Et si l'on veut effectivement s'attaquer à cela, il faut regarder du côté de la formation. Mais on ne crée pas de l'emploi en modifiant le thermomètre et en faisant de nouveaux contrats de travail, qui plus est, des contrats de travail précaire.

Q- Donc si je vous suis bien et si je résume, en dehors du retrait, il n'y a pas d'alternative ?

R- Bien sûr. Si l'on veut discuter sereinement, bien entendu. On est prêt à discuter, mais comme tout le monde l'a dit, discutons sérieusement du problème du chômage, du problème du chômage des jeunes. On avait commencé sur les stagiaires, mais ce qu'a fait le Gouvernement est insuffisant, parce qu'il y a des abus énormes en matière de stage, qu'on discute des questions de qualification, qu'on discute, mais qu'on discute aussi de la création d'emplois, comment, dans notre pays, on peut créer plus d'emplois. Parce que c'est quand même cela le problème de fond. On voit bien que l'année dernière, 1,4 % de croissance, 60.000 créations d'emplois, cela veut dire rien. Donc si l'on veut créer des emplois, ce n'est pas en cassant le thermomètre et en faisant des contrats de travail précaire, c'est en soutenant l'activité économique et notamment la consommation et les salaires.

Q- Vous avez envie de dire quoi à T. Breton ou à D. de Villepin ce matin ?

R- Arrêtez d'être entêtés et essayez de comprendre que quand il y a un refus, comme il l'est aujourd'hui - tant du côté syndical que du côté des salariés, que du côté des étudiants, que du côté des lycéens, que ceux qui ne refusent pas clairement ne sont pas chauds pour l'avoir -, la meilleure solution, au nom du réalisme, c'est de dire ? ok, j'ai compris - tout le monde peut faire une erreur, cela arrive à tout le monde - ça ne passe pas, eh bien on retire le CPE ?.


Source: premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 10 mars 2006

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